02 mai 2008
Le monde peut-il nourrir le monde ?
"Le monde peut-il nourrir le monde ? Sans doute pas !" : rencontre avec Edgar Pisani
Deux extraits
"La question alimentaire ne peut se penser que comme l'une des parties d'un ensemble, comme la conséquence de multiples facteurs qui, lui étant étrangers, y contribuent. Il n'existe guère de secteurs qui n'agissent sur l'agriculture et sur lesquels celle-ci soit sans effet. Or, mis à part le récent Grenelle de l'environnement à l'automne dernier, il n'existe aucun lieu, aucune institution internationale qui analyse et prévoie les conséquences des évolutions qui menacent la nature, l'espèce humaine, le monde ! On s'entête à penser séparément, égoïstement, ce qui est fatal pour notre avenir".
(...)
« Chacun d'entre nous continue en toute inconscience
à surconsommer de l'essence, même quand
elle devient rare et chère. »
Au point qu'on fait maintenant du carburant avec de la nourriture...
On déforeste et on « reconvertit » chaque année davantage de champs de
blé en champs... de biocarburant. Et cela ne va pas s'arranger puisque
nous ne faisons rien pour diminuer notre consommation d'énergie !
Bertrand Delanoë a beau lancer le Vélib' à Paris, fort sympathique au
demeurant, quantitativement, cela ne représente rien si nous continuons
à avaler des kilomètres sur les autoroutes et que le nombre
d'automobiles chinoises double tous les deux ou trois ans. Chacun
d'entre nous continue en toute inconscience à surconsommer de
l'essence, même quand elle devient rare et chère. On verra bien...
demain...
Ce n'est pas nouveau. Je me souviens d'un déjeuner avec les présidents
des grandes firmes automobiles en 1967. J'étais alors ministre de
l'Equipement. J'ai découvert que l'on pourrait, que l'on savait
concevoir des moteurs consommant moins d'essence. Mais, à l'époque,
l'essence était si bon marché que cela ne les intéressait pas, même
s'ils étaient conscients que cela ne durerait pas indéfiniment. On
connaît donc le problème depuis des années, mais le profit seul
comptant, on ne s'en préoccupe pas.
Vous ne voyez donc aucun signe d'espoir ?
Il y en a, y compris en Afrique, qui se trouve au cœur de la tourmente.
Ce continent dispose d'une incroyable réserve de terres et d'eau, mais
il ne réussit pas à assurer son autosuffisance alimentaire. Pourtant
les moyens existent ! Rendez-vous dans la banlieue des villes, et vous
constaterez l'existence d'une petite paysannerie de subsistance qui est
extraordinaire : la bananeraie, la chèvre, il y a tout sur un petit
lopin de terre ! Pourquoi ne pas s'inspirer de nos jardins ouvriers et
créer des parcs paysans pour cent, deux cents ou cinq cents petits
exploitants dans des zones où l'eau peut être amenée à des prix
convenables, par exemple dans la région du Niger ou autour du fleuve
Congo. Avec des techniciens capables de former les paysans, des
magasins de stockage, et un accès au marché, car réunis, ces
agriculteurs pourraient vendre leurs excédents. Si chaque pays se
lançait dans une politique dynamique de création de lotissements
paysans, encadrés du point de vue commercial et sanitaire, avec des
techniques respectueuses de la nature, cela ferait avancer la question
de l'autosuffisance.
« La politique de l'OMC est absurde : vous ne pouvez pas
réguler par le marché mondial une denrée aussi
essentielle à la vie que la nourriture. »
Croyez-vous aussi, comme l'avance Jacques Diouf, le
directeur général de la FAO, que la hausse des prix des denrées
alimentaires soit une chance pour les agriculteurs africains ?
Allons donc, quel bénéfice pourraient-ils en tirer ? Pensez-vous que
les paysans africains pourront exporter en concurrence avec leurs
homologues nord-américains ou européens ? Bien sûr que non ! Personne
ne s'intéressera à leurs produits, ni à eux. Si les prix sont élevés,
on n'ira pas chercher de consommateurs dans des pays qui ne peuvent pas
payer ! Alors, bien sûr que l'accroissement du prix des denrées
agricoles est une occasion... sauf pour ceux qui ne peuvent pas
acheter. Or il y en a plus d'un milliard. On ne peut résoudre le
problème agricole en faisant fi de ceux qui n'ont pas les moyens
d'acheter.
C'est pourtant ce que prépare l'OMC, qui tente de boucler dans les
semaines à venir un accord libéralisant les échanges de produits
agricoles...
La politique de l'OMC est absurde : vous ne pouvez pas réguler par le
marché mondial une denrée aussi essentielle à la vie que la nourriture,
et dont les coûts varient du simple au triple suivant les régions du
monde. Au contraire, il faudrait que les gouvernements puissent fixer
des prix intérieurs favorables à la production et abordables pour le
consommateur. Il faut aider les agricultures des pays pauvres en leur
apportant les moyens de produire plutôt que les décourager par l'aide
alimentaire. Comment peut-on vouloir que le prix mondial de référence
pour le lait soit le prix néo-zélandais, alors que la Nouvelle-Zélande
le produit à un coût deux fois moins élevé que nous ! Le marché détruit
les agricultures moins concurrentielles. Or, le monde a besoin de
TOUTES les agricultures. Parce que si le monde ne produit pas le
maximum de ce qu'il peut produire, il ne mangera pas à sa faim.
Le marché est-il une loi ou un système régulateur ? L'OMC a choisi la
première option. Mais les sociétés rurales, qui représentent quatre
milliards d'êtres, et les autres, ne survivront que si l'on opte pour
le second choix. En cela, la crise alimentaire n'est que l'un des
aspects de la crise actuelle du monde. Alors, bien sûr, nous sommes
dans la période la plus difficile qui soit : celle où l'on prend
conscience de l'impasse dans laquelle nous nous sommes collectivement
engagés. Mais c'est aussi la plus prometteuse, dès lors qu'on comprend
qu'il nous faut chercher ailleurs. Il y va de l'avenir de milliards
d'êtres et de la paix du monde.
Propos recueillis par Weronika Zarachowicz
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