C’est un coup dur pour le Laboratoire des idées,
qui devait être le bras armé de la remise au travail intellectuel du PS sous
l’ère Aubry ; Lucile Schmid, sa vice-présidente, a décidé de claquer la porte.
Ce haut-fonctionnaire de 47 ans, proche d’Arnaud Montebourg, constate «
l’absence d’organisation d’un débouché politique qui aurait permis de
traduire en concepts » l’activité de cette structure qui, lancée au
printemps, n’a que modérément fait parler d’elle. On se disait que le « Lab »,
présidé par Christian Paul et chargé par Martine Aubry de jeter les bases d’une
nouvelle vision de la société tout en retissant des liens avec le monde
intellectuel, travaillait dans la discrétion. « En fait, il n’est parvenu à
trouver ni son rythme ni sa place ni à prendre en compte la complexité du réel
» assure Mme Schmid.
A l’écouter, l’instrument désigné pour
assurer le « réarmement idéologique » du parti socialiste se serait
enrayé. La machine souffrirait de deux maux. D’abord, elle n’a
pas été orientée pour réfléchir sur des thématiques
réellement en lien avec des enjeux que la gauche doit prendre à bras le corps. «
Les groupes de travail auraient du être constitués une fois identifiés les
grands thèmes du projet du PS pour faire émerger de vrais clivages avec la
droite » estime Mme Schmid. Les intitulés de la quinzaine de groupes
constitués par le « Lab » (« le modèle de l’après-crise », la «
civilisation numérique » ou « le partage des richesses ») sont, en
effet, problématisés à dose homéopathique. Les mauvaises langues diront,
évidemment, que depuis un an, le projet de la direction du PS ne saute pas aux
yeux… « L’intégration n’a pas vraiment pu être menée à bien; les instances
du PS comme le bureau national ont eu tendance à nous considérer comme de purs
intellectuels » soupire Mme Schmid. Pour elle, le retard pris par la
préparation de la convention sur le « nouveau modèle économique et
social » confirme un évident manque d’allant de la direction sur le
terrain des idées.
Co-fondatrice du Nouveau parti
socialiste (NPS) en 2002 et signataire de la motion Aubry au congrès de
Reims, Lucile Schmid – qui, conseillère régionale sortante en Ile-de-France,
n’a pas été reconduire sur la liste des Hauts-de-Seine, ce
qui n’a sans doute pas contribué à la rendre plus conciliante – se désole d’une
réalité qui lui donne à voir « trois partis socialistes ». D’abord «
l’appareil, le PS des choses sérieuses, celui qui s’occupe des désignations
aux élections mais dont le processus de fonctionnement est dominé par les
courants et qui se désintéresse largement des compétences et de
l’expérience » de ceux et celles qu’il promeut. Ensuite, « le PS des
secrétariats nationaux qui ne fonctionne pas bien puisque le débouché politique
n’est pas assuré et enfin le parti des militants qui se sent abandonné et
quelquefois stigmatisé par la population ». Sur son blog, Mme Schmid met
cependant les choses au point : elle n’ira pas voir du côté
d’Europe-Ecologie.
Le malaise autour du Laboratoire des idées était déjà sous-jacent en
juin, lors du séminaire de Marcoussis où l’équipe de Christian Paul
était censée donner un premier
aperçu de sa féconde activité. On n’eut, en définitive,
droit qu’à un best-of des analyses socio-politiques dans l’air du temps et à une
ribambelle de témoignages de Français, le tout accompagné d’un énième
discours sur le thème du « attention le PS est de retour ». Dans les
mois qui ont suivi, le « Lab » a fait dans la discrétion. Il y a quelques
semaines, en sortit toutefois une note de 36 pages consacrée au partage des
richesses et aux inégalités. Un travail de bonne facture mais plus « techno
» que stratégico-politique. On eut surtout le sentiment qu’il s’agissait de
faire pièce à la production foisonnante de Terra Nova.
Coup de froid sur le Laboratoire des idées, la démission de Lucile
Schmid pose plusieurs questions. Elle renvoie en premier lieu au statut
des intellectuels dans le parti
socialiste. Parmi les chercheurs et têtes bien faites qui
avaient été convaincues de revenir dans le giron du PS, certains ont fini – bien
avant sa vice-présidente – par déserter le Lab faute d’y avoir trouvé
quelqu’intérêt. Tous ne sont certes pas dans cet état d’esprit mais peu
d’intellos se sont jusqu’alors fait écho d’un bouillonnement idéologique du côté
de Solferino. Cette défection, outre qu’elle jette une ombre sur le slogan
préféré de Martine Aubry (« j’ai remis le PS au travail ») pose aussi
une nouvelle fois les limites du discours sur les valeurs. Enfin, si le
Laboratoire des idées du PS tarde à démontrer son utilité, n’est-ce pas
précisément parce que le vrai laboratoire des idées, ce seront les primaires
ouvertes ? Cette thèse, très en cour, n’est pas celle de Lucile Schmid. «
Pour éviter que lors des primaires les questions de personnes prennent le pas
sur les clivages politiques, il faut bâtir un corpus politique partagé par tous
; or, c’est cette mission que le Laboratoire des idées devrait être capable
remplir » souligne-t-elle.
Jean-Michel Normand




