Philippe BILGER  (sur son blog)

Ce ne sont pas les sujets qui manquent. La discrétion de Roman Polanski en Suisse et le soutien toujours appuyé (dangereux ?) de Bernard-Henri Lévy. La scandaleuse condamnation du dissident chinois Liu Xiaobo à onze ans de prison. Cette femme qui a dérobé des dizaines d’anges dans les cimetières pour combler sa solitude et apaiser sa détresse (Le Monde, Le Parisien, Le Figaro). Mais le bonheur d’une semaine de vacances, c’est de lire ou de relire. Je venais de terminer "Carnets intimes de Nicolas Sarkozy" par Christine Clerc – exercice difficile, qui pourrait sembler artificiel mais dont elle se tire remarquablement – quand le hasard de ma curiosité m'a permis de me passionner pour "L’année des Adieux" de Laure Adler et l’ouvrage de Pierre Péan "Dernières Volontés, Derniers Combats, Dernières souffrances". Et de continuer à cultiver ma fascination pour François Mitterrand. En effet, j’ai depuis longtemps laissé de côté l’application frénétique et studieuse du catéchisme socialiste durant les deux premières années de son premier septennat, sa désinvolture royale à l’égard de ce qui prétendait limiter l’exercice de son pouvoir personnel et les mille combinaisons à la fois subtiles et médiocres d’un tacticien hors pair et d’un homme hors du commun. C’est cet homme qui depuis 1988 et plus particulièrement à la fin de son second septennat a contraint même l’adversaire le plus affirmé à dépasser le champ de la politique partisane pour demeurer saisi par un talent si singulier, une intelligence tellement exceptionnelle et un courage à toute épreuve. Je sais bien que tous les citoyens n’ont pas suivi mon chemin et qu’on entend encore, parce que les grandes personnalités suscitent aussi les grandes haines, une hostilité sans nuance à l’encontre de François Mitterrand. Sa mort, pour certains, n’a rien lavé ni purifié. Elle n’a en rien aboli la vie du ressentiment. Il y a des êtres trop riches pour un consensus national. Ce serait même au fond leur faire injure que de les embaumer. Mieux vaut laisser chacun libre de ses approches et choisir le Mitterrand qu’il portera dans son panthéon personnel. Pour expliquer la montée de mon admiration – comme si, à partir d’un certain moment, plus rien n’était touché par l’idéologie mais tout par la culture, la résistance physique et intellectuelle, la volonté de rassemblement et, profondément, la substitution, peu à peu, des pensées métaphysiques aux habiletés techniques -, j’ai privilégié longtemps l’analyse du crépuscule qui revenait à sa source. Celle de l’homme de droite et de compromis, qui sur le tard avait besoin de retrouver le jeune homme Mitterrand guère éloigné d’une vision intelligemment conservatrice. Il me semble qu’un tel regard, pour n’être pas totalement faux, pècherait tout de même par approximation. Car en prenant connaissance, grâce à ses propos, à ceux de ses amis les plus fidèles, à certains de ses admirables discours, du fond des polémiques qui ont agité sa fin d’existence et de ses convictions les plus enracinées (notamment européennes), on comprend qu’il y a bien plus qu’une résurgence « droitière » mais l’affirmation éclatante, sous le soleil sombre et menaçant de la mort, d’une vérité de soi qui n’avait plus le droit d’être différée. J’avoue que pour des raisons faciles à appréhender et qui tiennent à mon histoire familiale, l’attitude de François Mitterrand face aux multiples accusations qui ont cru l’accabler, m’a tout particulièrement intéressé. De la gerbe sur la tombe du Maréchal Pétain à ses relations avec Bousquet, de son conflit violent et persistant avec Serge Klarsfeld aux atermoiements judiciaires liés à Touvier et à Bousquet, de son rôle à Vichy à son refus d’impliquer la République dans les indignités commises par l’Etat de fait qu’était, selon lui, le régime du Maréchal Pétain, François Mitterrand n’a cessé d’être mis en cause, soupçonné, placé en résidence morale et politique surveillée. Lui qui détestait avoir à se justifier, il a dû, tout en présentant sa défense personnelle – et avec quel pouvoir de conviction et quelle intuition historique, pour hier et aujourd’hui ! -, tenter d’expliquer à la France pourquoi un extrémisme de la punition n’avait plus de sens si longtemps après la terrible époque qui avait fait naître et suscité les crimes. Il l’a fait à ses risques et périls et beaucoup, qui n’aiment rien tant que la vanité si commode a posteriori de se croire des héros, ne l’ont sans doute pas approuvé. Ce qui m’a touché chez François Mitterrand, c’est son inflexible détermination. Ayant en horreur le racisme et l’antisémitisme – Robert Badinter, Anne Lauvergeon, Pierre Benichou, Paul Legatte, Maurice Benassayag et d’autres en ont témoigné -, il n‘a pourtant pas voulu céder sur ce qu’il estimait être juste dans ses analyses, qu’elles soient d’ordre intime ou historique. Il a mêlé son passé au passé de son pays sans succomber, en dépit des objurgations multiples et des pétitions de principe, au confort d’un reniement et d’une défaite en rase campagne. Il a continué à soutenir avec une argumentation obstinée et structurée que la République n’avait pas à s’excuser pour la « rafle du Vel ‘Hiv » puisqu’elle ne l’avait pas permise mais Vichy. Jacques Chirac plus tard en le désavouant s’est attiré un succès facile mais je ne suis pas sûr que la position de Charles de Gaulle et de Mitterrand – pour une fois réunis - en ait été moins lucide. François Mitterrand, sur ces sujets infiniment sensibles qui le concernaient de près, et la France dans ses tréfonds avec lui, a obsessionnellement tenu les deux bouts de la chaîne dans et pour notre pays comme il l’a fait, sur le plan international, avec Israël et les Palestiniens. Il n’a jamais mieux exprimé sa philosophie que par ce concept « d’histoire réconciliée » à laquelle il aspirait parce qu’elle comblait son désir de pacification, de voir les plaies nationales non pas exacerbées mais adoucies sans porter atteinte à l’intransigeance et à la force de ses convictions humanistes. Un exemple fera mieux saisir ce dont je le crédite et je regrette à nouveau de me servir d’une triste péripétie judiciaire. L’appel, dans l’affaire Fofana, aurait été décidé par Michèle Alliot-Marie sur l’étrange conseil de son directeur de cabinet ou, selon Christine Clerc faisant monologuer Nicolas Sarkozy, par ce dernier alerté et sollicité par le CRIF. Si cette version est exacte, imagine-t-on une seconde François Mitterrand – et dieu sait qu’il détestait la magistrature !- obtempérer à une telle injonction s’il avait été persuadé de son inanité judiciaire ! Devant la complexité d’un problème, il ne fuyait pas dans la simplicité par commodité. Il affrontait et tenait bon. On sentait chez lui comme une impossibilité à ne pas dominer la richesse de sa pensée par sa qualité d’éloquence et l’inventivité de son langage. Quand tout s’accordait et qu’à l’évidence François Mitterrand avait pour ambition de délivrer un testament international, il atteignait une manière de perfection où le fond, la forme et le courage de tout dire, même le plus difficile, le plus risqué, laissaient l’auditeur, le lecteur admiratifs et stupéfaits par le caractère exceptionnel de ce type de discours. Le plus remarquable et remarqué sur ce plan a été celui qu’il a prononcé à Berlin en 1995 - huit minutes d'improvisation totale - où avec un art consommé il a évoqué le miracle inouï de la réconciliation franco-allemande, la chance qu’elle représentait et, en même temps, le courage des soldats allemands défaits par les Alliés. Il a su rendre hommage aux citoyens qui s’étaient dressés, en Allemagne, contre l’Allemagne nazie. Qu’on essaie seulement d’appréhender la diversité contrastée de ces idées et de cette vision, on percevra quel génie il fallait pour les traduire sans faillir, pour savoir sans faiblesse jusqu’où le politique et l’expérience d’une vie avaient le droit d’aller. Je pourrais continuer ainsi. Il y a évidemment, en référence aux deux livres que j’ai cités, d’autres exemples où la singularité de cet homme d’exception a explosé et séduit bien au-delà de son environnement amical et partisan. J’ai conscience d’avoir regardé François Mitterrand avec mon œil, mon esprit et mon histoire.  C’est la force et les limites d’une subjectivité. Mais comme j’aurais aimé le rencontrer pour l’entendre, l’écouter, appréhender l’Histoire dans sa pureté, dans ses impuretés, dans sa clarté !