Synthèse de l'Université "Quel modèle économique et social pour l’après-crise?"

La crise économique et sociale qui secoue le monde nous interpelle sur les fondements mêmes de l'économie de marché.

Comment en est-on arrivé là ? Les réponses apportées à la crise, au niveau international, en Europe et en France sont-elles à la hauteur du séisme qu'elle a provoqué ? Quel point d'appui donner aux salariés pour rebondir ? Comment changer nos politiques et nos institutions pour assurer une croissance harmonieuse, juste, et durable ? Quel nouveau modèle économique, social, et politique apparaît le plus prometteur à la lumière de la crise ? Pour tenter de répondre à ces questions, plusieurs invités sont venus débattre le 16 juin 2009 autour de Ségolène Royal : Philippe Aghion, professeur d'économie à l'Université d'Harvard, Yann Algan, Professeur d'économie à l'Institut d'études politiques de Paris, récent lauréat du prix du jeune économiste, Jacques Attali, conseiller d'Etat honoraire, écrivain, économiste, président de Planet Finance, Jean-Paul Fitoussi, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Gontran Lejeune, président du Centre des jeunes dirigeants (CJE), Edouard Martin, syndicaliste CFDT, ancien délégué syndical d'Arcelor Mittal à Gandrange et Jacques Barbier, président du pôle éco-industries de Poitou-Charentes.

Retrouvez l'ensemble des interventions en vidéo sur cette page : Quel nouveau modèle de développement économique et social pour l'après-crise?

Cette université populaire et participative s'inscrit dans un double contexte, analysé par Ségolène Royal en introduction : un contexte de crise économique marquée par une forte récession (baisse de 3,3% du PIB en 2009 selon l'OCDE), doublée d'une crise politique qui trouve dans l'abstention sa manifestation la plus spectaculaire.

Le lien entre ces deux éléments de contexte est étroit : ceux qui s'abstiennent, ceux qui ne vont pas voter, ce sont ceux qui payent le plus lourdement les conséquences de la crise, comme l'a rappelé Ségolène Royal :

« Cette abstention, ce n'est pas de l'incivisme ou de la négligence, c'est un message politique de la part de celles et ceux qui attendent parfois désespérément des solutions porteuses d'espoir ».

Face à ce constat, elle a appelé au « sursaut » : la démarche participative, sur laquelle elle a fondé son action politique, notamment grâce au réseau citoyen de Désirs d'avenir, est au fondement de la politique démocratique au premier sens du terme, à savoir l'action du peuple pour le peuple.

 

« Nous devons avoir l'audace d'espérer, le courage de reconstruire, la générosité pour changer de système ».


Cette rencontre, en s'inscrivant, justement dans cette démarche, avait ainsi pour objectif de décrire et d'analyser la crise multiforme - économique, sociale, bancaire, financière, de confiance... - qui frappe notre pays et de tenter de définir une politique à même de défendre l'emploi et le pouvoir d'achat et plus largement repenser le modèle de développement économique français pour convertir notre pays à un modèle de croissance durable au sein d'une économie mondialisée.

1. Une crise multiforme dont les causes structurelles sont profondes

Au-delà de ses manifestations conjoncturelles - aussi impressionnantes fussent-elles comme l'a montré le dramatique scénario des subprime aux Etats-Unis - la crise que nous traversons aujourd'hui a des causes profondes, structurelles, dont il est nécessaire de comprendre aujourd'hui les ressorts si l'on veut sortir de l'ornière et retrouver à terme un sentier de croissance.

1.1. Un système financier malsain et un système bancaire mondial en faillite

Pour Jacques Attali, « le système bancaire mondial est en faillite ». Tout est parti des Etats-Unis, où le niveau trop bas des salaires a bridé la consommation.

« Le système ne pouvait donc pas fonctionner et le marché américain s'est trouvé face à ce dilemme : soit augmenter les salaires et donc diminuer les profits, soit augmenter les dépenses publiques et augmenter les impôts, ou encore se contenter de la récession. »

L'endettement a finalement constitué la troisième voie choisie par les Etats-Unis pour sortir de cette impasse : il s'agissait de permettre aux gens (y compris les plus pauvres), de s'endetter pour créer les conditions de la croissance.

Un système de connivence malsaine a permis à ce système inouï d'être mis en œuvre dans la mesure où les banques y ont trouvé un intérêt au travers de nouveaux profits. En réalité, ces prêts étaient totalement fictifs et ce système malsain a fini par connaître les limites dramatiques que l'on connaît.

A l'épisode conjoncturel des faillites en cascade dues aux subprimes correspond donc une cause très profonde - celle d'un système bancaire construit sur des bases non saines - qui ne doit pas être perdue de vue aujourd'hui.

Pour Jacques Attali en effet, le seul moyen de sortir définitivement de la crise passe par l'assainissement de ce système :

« Aujourd'hui pour que cette crise se résolve, il faut savoir si l'endettement excessif a été réduit et si le système financier qui a produit cet endettement excessif est devenu plus sain. »

En réalité, pour ce qui est de l'endettement, la situation d'aujourd'hui semble pire qu'avant le début de la crise.

Les chiffres avancés par Jacques Attali sont à cet égard très préoccupants : l'endettement des Etats Unis à la fin de 1929 était de 250 % du PIB américain, fin 2007, il était de 350 % du PIB et aujourd'hui, l'endettement des Etats Unis est de 520 % du PIB du pays, soit à peu près le PIB mondial, et ce alors même que tout le monde sait que la crise est là et que la priorité est à la réduction du désendettement. 

En outre, les Etats-Unis ont complété la dette privée par une dette publique pour faire fonctionner le système, ce qui constitue un facteur d'aggravation de la crise.

Jacques Attali a même ajouté que l'endettement général au niveau mondial avait considérablement augmenté depuis le début de la crise :

« Cet endettement (américain) s'est généralisé un peu partout à travers le monde ; par ailleurs, non seulement l'endettement américain est de 520 % du PIB mais en réalité, il est du double puisqu'il faudrait compter aussi l'endettement lié aux retraites et l'endettement général de l'ensemble des économies du monde, ce qui fait que dans les trois dernières années, l'endettement des 10 pays les plus riches du monde a augmenté de 9 trillons de dollars (9000 millions de dollars) en 3 ans. »

Ce système a ainsi montré le désordre du système bancaire qui n'avait plus les moyens des prêts consentis. Alors que les banques ne peuvent normalement pas prêter plus de 10 à 12 fois l'argent qu'elles détiennent effectivement, elles ont, lors de cette crise, prêté entre 20 et 50 fois plus d'argent qu'elles n'en avaient.

Le diagnostic de Jacques Attali est sans appel :

« Aujourd'hui on peut dire que le système bancaire mondial qui a prêté à peu prés 95 trillons de dollars, n'a dans ces caisses pour faire face à ces 95 trillons de dollars, qu'officiellement 4 trillons de dollars. Ces 4 trillons de dollars n'existent pas car ils ont été placés dans des produits dérivés dont la valeur est aujourd'hui fantomatique. Autrement dit, le système bancaire mondial est  en faillite. »

Aujourd'hui, rien n'a été fait pour assainir ce système. On constate au contraire que les libertés d'action des banques, notamment américaines sont aujourd'hui complètement réinstaurées sans aucune limite. Pour Jacques Attali, les gouvernements et les banques centrales entretiennent cette situation :

« Rien n'est mis en place pour le système financier mondial soit sain. Il est encore dans une situation d'extrême instabilité et les gouvernements et les banques centrales qui compensent les faiblesses des banques ne font qu'ajouter des dettes aux dettes des banques. »

Au final, cet endettement massif des Etats risque de se traduire soit par une augmentation des impôts, soit par une augmentation de l'inflation pour apurer la dette.

1.2. Une mauvaise coordination au niveau européen et au niveau mondial

Le problème de coordination des pays européens a été souligné par plusieurs des intervenants. Philippe Aghion l'a analysée par une absence de solidarité :

« Chaque pays européen a peur que sa relance profite au voisin, qu'elle creuse le déficit commercial chez lui et profite aux autres pays ».

Par ailleurs, les contraintes du pacte de stabilité et de croissance pèsent sur la capacité des Etats à réagir solidairement aux cycles économiques. Le plan de relance en France représentait par exemple en France environ 0,9% du PIB, contre 2% aux Etats-Unis.

L'absence d'harmonisation au niveau européen constitue également un obstacle : l'absence de réglementation commune en matière bancaire freine ainsi la capacité à le réformer pour tirer