Bertrand Rothé pour Marianne | Dimanche 4 Décembre 2011

 Comme le veut Nicolas Sarkozy, le 11 novembre deviendra-t-il la date commémorant tous les morts pour la France ? En attendant, ce qui s’est joué au cours de la Grande Guerre ne fait toujours pas l’unanimité chez les historiens, qui se livrent à une véritable guerre de positions autour des raisons de l’obéissance militaire.

 

Le 11 novembre est derrière nous, et pourtant il ne quitte plus l’actualité. On sait désormais que Nicolas Sarkozy aimerait le voir devenir la date de commémoration de tous les morts pour la France. Dans trois ans commenceront également les célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale. Ceux qui attendent un grand moment de consensus national seront à l’évidence déçus. De nouvelles batailles se préparent, comme au moment du bicentenaire de la Révolution. Une question sera au centre du débat : comment comprendre cette guerre ? La question déchire aujourd’hui encore les historiens. Dans leurs tranchées, deux écoles sont en train de fourbir leurs armes pour expliquer cette chose inouïe : 1 400 000 morts pour la France.

Chaque bataille fut un véritable abattoir. Verdun : 163 000 Français hachés menu et presque autant d’Allemands. Autant d’hommes qui sont sortis des tranchées sachant que leur section serait décimée par les balles des mitrailleuses et les obus. Ils ne pouvaient pas l’ignorer. En montant au front, ils croisaient les régiments trognons réduits à quelques survivants. Résignation ? Fanatisme ? Suicide collectif ? Alcoolisme encouragé ? Cette bataille ne fut pas un cas isolé. Quelques mois plus tard, ce fut la Somme. Le premier jour de la bataille : 20 000 Britanniques sont abattus. Le lendemain, aucun tommy (surnom donné aux soldats anglais) ne refusa de sortir : 15 000 au tapis. Et ainsi de suite… jusqu’à l’arrêt du massacre. On compta 205 000 tués rien que du côté de l’Empire britannique.

Les anciens combattants n’ont cessé de le répéter : « Ceux qui ne l’ont pas vécu ne peuvent comprendre ! » Pourtant, il va falloir expliquer l’inexplicable, car aujourd’hui qui accepterait de sortir des tranchées ?

Pas d'échappatoire

 Pour la première école historique, celle dite du « consentement patriotique », il n’a pas fallu beaucoup pousser les poilus. Ils en redemandaient. Surtout les trois premières années. Une preuve ? En Grande-Bretagne jusqu’en 1916, le volontariat suffit. Pas de sergent recruteur.

C’est par le « système de représentation de ceux qui ont combattu » qu’il faudrait analyser cette énergie, cette volonté, même si ces passions nationales nous semblent désormais peu compréhensibles. Aujourd’hui, plus personne n’a envie d’embrocher un casque à pointe pour défendre sa terre. Sauf… sauf si on nous demandait de prendre les armes contre le nazisme. Pour ces historiens, c’est un peu la même chose. Le nazi de l’époque s’appelle le Prussien. Ses crimes paraissent à nos soldats aussi abominables que les massacres commis par certaines divisions SS.

Pour ceux qui hésitaient, il n’y avait de toute façon pas beaucoup d’échappatoires. « La France était une société “du commandement”, une société incroyablement hiérarchique », structurée par et pour faire la guerre, comme le faisait récemment remarquer Pierre Nora dans Marianne.

« L'éclat dans la fesse »

Et après ces trois premières années ? Après Verdun, après la Somme ? En 1917 apparaissent « les premiers signes d’usure des consensus initiaux ». Les mutineries sont présentées comme le « seul véritable exemple de rupture déclarée avec le consensus de départ », affirment Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker. Cette école relativise le phénomène. Au plus fort de la mutinerie, 40 000 hommes sur 2 millions de combattants refusent de regagner les premières lignes : « l’exception et non la règle ».

D’autant plus que « les mutins ne se lancent dans aucune fraternisation avec l’adversaire, dans aucune désertion vers l’intérieur, et même dans aucun refus de tenir les tranchées de première ligne lorsqu’ils les occupent », pensent les deux chefs de fil de l’école du consentement.

Le camp historique adverse ne partage nullement cette lecture. Le consentement patriotique est une lecture « simpliste » pour d’autres spécialistes. Ils se sont regroupés dans le Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918, le Crid 14-18. A leurs yeux, les poilus hésitent sans cesse entre tenir le front et éviter de se faire tuer et donc entre obéir et désobéir. Refusant d’être présentés comme l’école de la contrainte, le Crid 14-18 insiste sur les « conduites d’esquive face à la guerre des tranchées… Très vite les soldats adoptent des attitudes faites de lassitude qui s’entremêlent avec un sens du devoir assez vivace », pense l’historien Nicolas Offenstadt, auteur des Fusillés de la Grande Guerre et la mémoire collective (1914-2009) (Odile Jacob, 2009) et coauteur du Chemin des Dames (Stock, 2004).

Certains poilus, même parmi les plus patriotes, essaient de préserver leurs proches. Tel frère conseille à son cadet de ne pas s’engager. Ces résistances prennent des formes de plus « basse intensité » : l’« éclat dans la fesse » qui permet d’être évacué du front.

Les soldats sont aussi capables de « résister aux discours belliqueux ». Les fraternisations de Noël 1914, les mutineries de 1917, les désertions prennent une place importante dans les travaux du Crid… Ces historiens nous rappellent que les poilus sont capables de désobéir aux ordres. Symboliquement, ils ont choisi d’installer leur siège à Craonne. Ce petit village de l’Aisne symbolise l’échec des offensives du général Nivelle, le « boucher » du Chemin des Dames. La Chanson de Craonneest aussi celle des mutins de 1917 : « Personne ne veut plus marcher… On va se mettre en grève. »

Alors, combien de divisions ? Depuis de nombreuses années, ces deux thèses s’affrontent avec violence. L’enjeu est de taille. Qui tiendra les universités ? Qui rédigera les sujets de l’agrégation ? Qui bénéficiera des subsides de l’Historial de Péronne ?

Les historiens du Crid 14-18 possèdent des avantages indéniables. La « victimisation » est à la mode. Nos poilus ont été forcés d’agir, de sortir des tranchées. Mais ces universitaires font aussi écho, à leur corps défendant, à la pensée libérale. L’Etat est présenté comme une machine inhumaine qui envoie à la mort des millions d’hommes. A mort, l’Etat ! Le poilu devient ainsi un individu qui tente d’échapper à la barbarie. Cette école nous le décrit un peu comme un « passager clandestin » de la République. Prêt à bénéficier des avantages du système mais refusant d’en payer la défense.Ensuite le Crid 14-18 intègre les choix européens de nos élites. Les mutins de 1917 ne sont-ils pas les précurseurs de l’unité européenne ? Certains ont vu dans la réhabilitation des mutins par le socialiste Lionel Jospin en 1998 la continuité de la poignée de main entre Helmut Kohl et François Mitterrand à Douaumont.

Bataille de générations

Cependant, l’école du consentement patriotique fait, pour l’instant, la course en tête. Elle truste tous les pouvoirs. Mais sa situation est assez fragi