Sur ALTERNATIVES ECONOMIQUES

Par Jean Gadrey

Dans leur livre commun « Le chemin de l’espérance » (Fayard, octobre 2011) Edgar Morin et Stéphane Hessel nous disent que « le bien-vivre, aujourd’hui, doit certes inclure du bien-être matériel, mais il doit s’opposer à une conception quantitative qui croit poursuivre et atteindre le bien-être dans le « toujours plus ».Il signifie qualité de la vie, non quantité de biens ».
Et, dans la préface qu’il a rédigée pour le très bon livre de Pierre Larrouturou « Pour éviter le krach ultime », paru au printemps dernier chez Nova éditions, Stéphane Hessel écrit « Non, la croissance ne reviendra pas et il est vital d’inventer très vite un nouveau modèle de développement ».

Bien entendu, personne ne peut affirmer que la croissance ne reviendra pas DU TOUT dans les pays riches au cours des prochaines années. Elle reviendra peut-être cahin-caha pendant de courtes périodes, faible et largement insuffisante pour réduire vraiment le chômage dans un régime qui resterait productiviste. Mais Stéphane Hessel a vraisemblablement raison en tendance, sans même évoquer le scénario catastrophe, mais dont on n’est plus très loin, où l’on passerait de la quasi-récession actuelle à la grande dépression. C’est bien pourquoi il y a urgence à négocier un virage anti-productiviste, en reprenant vite le contrôle d’une finance qui s’oppose à cette réorientation radicale.

Quoi qu’il en soit, dans l’avant-propos de la réédition augmentée de mon livre « Adieu à la croissance », je pose aux élu-e-s un nombre limité de questions sur ce thème. Je les reproduis ci-dessous. Je publierai leurs réponses, s’il y en a, dès leur réception. Je sais que la période est propice aux interpellations de ce type, et il est normal que soient privilégiées les réponses apportées à des collectifs plutôt qu’à des individus. Mais, après tout, ce blog est un peu collectif : au cours des deux derniers mois, environ 40 000 personnes l’ont consulté, et je ne doute pas que ce chiffre augmente si des réponses d’élus ou de candidats y sont mises en lignes…

Questions à nos élu(e)s actuels et futurs, à commencer par les candidat(e)s aux élections présidentielle et législatives de 2012.

Les questions soulevées dans ce livre, et celles que je vais poser aux élu(e)s actuels et futurs de la nation dans cet avant-propos, portent sur l’urgence d’une « grande transformation » écologique et sociale nous éloignant de la zone des tempêtes et nous conduisant sans tarder vers une société post-croissance débarrassée du libéral-productivisme. Une société où, à terme, la question même de la croissance économique globale pourrait disparaître de l’agenda politique et des préoccupations des citoyens, au bénéfice de finalités de société autrement enthousiasmantes.

1. Questions générales

– Selon-vous, la poursuite de la croissance économique est-elle un impératif en France dans les deux décennies à venir, notamment pour l’emploi et la protection sociale ?
– Est-il possible d’avoir d’ici à 2050 une croissance annuelle moyenne positive accompagnée d’une réduction de 4 % par an en moyenne des émissions de gaz à effet de serre de la population française (objectif minimal que fixent les Nations unies et le Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] aux pays riches) ?
– Faut-il que les principaux indicateurs de progrès ne soient plus le PIB et sa croissance mais un nombre limité d’indicateurs de progrès humain, social et écologique, choisis de façon démocratique ?
– Faut-il un puissant développement de l’économie sociale et solidaire, de la finance et du commerce solidaires, et des coopératives dans plusieurs secteurs ?
– Faut-il décider, pour des raisons écologiques et sociales, de la gratuité de certains biens publics (eau, électricité, crèches…) jusqu’à un seuil permettant d’éradiquer la précarité dans l’accès à ces biens, mais avec ensuite des tarifs progressifs ? Faut-il encourager la gratuité totale ou ciblée des transports collectifs urbains, pour les mêmes raisons ?
– Peut-on plafonner les revenus des plus riches (ou introduire une fiscalité très progressive aboutissant à un résultat voisin) à un niveau tel que l’écart relatif des revenus entre les très riches et les 10 % les plus pauvres ne dépasse pas 1 à 20, dans un premier temps, et moins ensuite ? Faut-il des délibérations citoyennes pour fixer des seuils de pauvreté et de richesse monétaires ?
– Peut-on récupérer – pour réduire la dette publique, éradiquer la pauvreté et lancer les investissements de la transformation écologique et sociale – entre 80 et 100 milliards d’euros par an, sans croissance, par une réforme fiscale, par la suppression de la moitié des niches fiscales et sociales et de la fraude aux cotisations sociales, et par l’élimination des paradis fiscaux (en commençant par interdire aux banques françaises d’y établir des filiales ou établissements relais) ?
– Peut-on socialiser la finance dans notre pays sans attendre que d’autres le fassent, afin d’en finir avec la dictature des actionnaires et leur spéculation sur des biens communs essentiels (la monnaie, le crédit, les produits alimentaires, les matières premières, etc.) ?

2. Questions sectorielles

– Selon vous, faut-il retenir l’essentiel du scénario énergétique Négawatt 2011, qui prévoit entre autres mesures la sortie du nucléaire en vingt-deux ans, la rénovation thermique de 750 000 logements par an après une période de montée en puissance, et la division par deux des émissions des Français dès 2020, puis bien plus au-delà ?
– Peut-on créer en dix ans 100 000 emplois dans l’agriculture si on réoriente la production vers l’agroécologie de proximité et si on organise politiquement la récupération du foncier périurbain afin de créer des ceintures maraîchères autour des villes ? Ou, pour reprendre les termes de l’appel de Stéphane Hessel et d’Edgar Morin (19 octobre 2011), faut-il « favoriser la croissance de l’agriculture et de l’élevage fermiers et biologiques et la décroissance de la grande exploitation industrialisée » ?
– Faut-il faire croître le petit commerce de proximité et les circuits courts, et décroître les usines à vendre avec leurs circuits longs et leur recours massif au dumping social et environnemental ?
– Faut-il réduire fortement l’emprise de la publicité sur les comportements de consommation, au bénéfice d’une information de qualité principalement prise en charge par des associations indépendantes et par des organismes publics démocratiques ?
– Faut-il d’authentiques services publics et démocratiques, gérés de façon décentralisée, coopérant avec des associations et des territoires, dans les domaines de l’énergie, de l’eau, des transports collectifs et du logement social et écologique ?
– Faut-il développer massivement sur les territoires des services de bien-être associés à des droits pour la petite enfance, les personnes âgées, les personnes handicapées, sur la base d’emplois de qualité et d’organismes publics et associatifs sans but lucratif ?

10 commentaires de “Questions à nos élu(e)s actuels et futurs sur la croissance et la post-croissance”

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