Mathieu Deslandes | Journaliste Rue89

La menace d'un nouveau 21 Avril n'y fera rien : ils ne cèderont pas à la pression du vote utile. Ces électeurs de tous âges nous expliquent pourquoi.


Des manifestants anti-Le Pen après le premier tour de la présidentielle, le 22 avril 2002 (Jacky Naegelen/Reuters)

Ils n'en peuvent plus. Dès qu'ils discutent de la présidentielle, il se trouve toujours un collègue, une demi-sœur ou « les médias » pour leur faire la morale et les encourager à voter « utile ». C'est-à-dire François Hollande, quand on est un électeur de gauche – même si les autres candidats ont tellement intégré cette injonction qu'ils prétendent tous que « le vrai vote utile », c'est eux.

« Utile » ? « Quand on m'en parle, je réponds : le vote utile, je me torche avec », raconte Alex, 38 ans, producteur à Paris. Olivier, 48 ans, un gérant d'Arras que seul Nicolas Hulot avait réussi à enthousiasmer, vomit cette « obligation des bien-pensants ». Et quand Maxime, 57 ans, entend cette expression, il « ne [se] sen[t] plus en démocratie ». Eleveur dans le Limousin, il supplie :

« Ne me forcez pas la main ! »

 

« Je n'irai pas sauver la République »

Ces trois hommes constatent autour d'eux que la pression en faveur du vote utile émane souvent « des jeunes ».

Une question d'expérience ? Si Sophie, 18 ans, explique que le vote utile lui semble « malheureusement nécessaire pour pouvoir voter à gauche au deuxième tour », Christine, 55 ans, estime qu'elle a passé l'âge de sacrifier sa liberté : « Je voterai comme je veux. » Mélenchon, « probablement ».

Mais le bon critère n'est sans doute pas tant l'âge que le degré de politisation. Pierre, 26 ans, enseignant qui milite à Sud, refuse ce qui lui apparaît comme une « négation de la démocratie, le renoncement à toutes ses aspirations pour la logique du moins pire ». Il dit :

« Si le FN et l'UMP sont au deuxième tour, je ne me déplacerai même pas. Que l'on ne compte pas sur moi pour soutenir un parti qui s'acharne à détruire la vie de millions de travailleurs, qui méprise jusqu'à la notion même de vote – je pense à l'épisode du traité de Lisbonne – et qui s'affiche ouvertement xénophobe.

Non, je n'irai pas sauver la République car il y a bien longtemps que celle-ci ne sauve plus grand monde, excepté ses élites. »

 

« On a voté Chirac en se bouchant le nez »

Journaliste à Paris, Henri, 30 ans, est d'accord : « Le vote utile, c'est une manière de fermer le débat politique. Ça empêche la discussion sur les sujets de fond en mettant une forme de pression. » Lui a donné sa voix à José Bové en 2007, à Arnaud Montebourg à la primaire socialiste.

Certains ont eu l'impression de s'être déjà deux fois fait « voler » leur vote. En 2002, évidemment. Et en 2007, animés par la peur ou la culpabilité rétrospective. Nicolas, documentaliste :

« Mes copains ont voté Chirac en se bouchant le nez et cinq ans plus tard, Royal en serrant les dents. Ça nous arrachait la gueule, elle représentait tout ce qu'on détestait. Et elle s'est vautrée. »

Il explique qu'il ne veut pas se faire avoir trois fois. Le 22 avril, il votera « à gauche de la gauche ». Selon ses convictions. Même détermination chez Bernard. Cet ingénieur arlésien à la retraite a choisi un « vote utile pour la France », François Bayrou.

 

Sélection des candidats par les sondages

On les invite à soutenir Hollande pour être sûrs de « battre Sarko » ? Ils rêvent d'un vote d'adhésion, pas d'un choix par défaut. Et se désolent que l'élection la plus importante soit celle où ils s'expriment avec le moins de sincérité.

Il y a chez eux la volonté de prendre la promesse démocratique au pied de la lettre. Ils soulignent que les appels au vote utile découlent d'une présélection des candidats « par les instituts de sondage et les médias ».

Ils considèrent qu'on ne peut pas proclamer que des candidats sont libres de se présenter et que les électeurs sont vraiment libres d'exercer leur choix si l'on accepte d'entrer dans ce jeu-là.

« Prétendre que des choix sont inutiles révèle un mépris pour les options alternatives qui me fout les nerfs », s'énerve Thierry, un VRP lyonnais de 49 ans. Pour lui, tout cela relève d'une « escroquerie intellectuelle et politique ».

Si l'on va au bout de cette logique, autant supprimer le premier tour, suggère Cédric, doctorant en mathématiques appliquées. Car à quoi sert-il, « sinon à justifier les subventions aux petits partis, tout en légitimant les grands, dont on en vient à oublier d'où leur vient cette légitimité » ?

 

« La seule solution trouvée par les socialistes »

Frédéric Sawicki, professeur de science politique à Paris-I, rappelle :

« Certes, l'argument avait été utilisé en 1981 pour expliquer aux électeurs communistes que seul le candidat socialiste avait des chances de battre Giscard.

Mais l'importance prise ces dernières années par le thème du vote utile est aussi le signe de la perte de part de marché des deux partis dominants. »

C'est « la seule solution trouvée par les socialistes pour tenter d'obtenir des votes de l'extrême gauche », regrette ainsi Clémentine, 25 ans, assistante d'éducation :

« Plutôt que d'évoquer des propositions convaincantes, ils préfèrent nous rappeler que si ce n'est pas eux, ce sera la droite et que notre choix se résume à cela. »

Et nul doute que l'on retrouvera le discours symétrique chez les responsables de l'UMP s'ils ne parviennent pas à négocier avant l'élection le retrait des « petits » candidats de droite. Jean-Michel, 25 ans, ne l'a pas attendu pour proclamer : « Je voterai utile. Pour Nicolas Sarkozy. »