Sur RUE 89

 

Eric Dupin | Journaliste

Jean-Luc Mélenchon à Montpellier (Hérault), le 8 février 2012 (DAMOURETTE/SIPA)

Osons l'écrire. Pour l'heure, c'est Jean-Luc Mélenchon qui conduit la meilleure campagne présidentielle. Le talent du candidat du Front de Gauche est même salué par un vétéran du commentaire politique, Alain Duhamel (71 ans), peu suspect de complaisance envers quelque forme de radicalisme que ce soit :

« Aujourd'hui Jean-Luc Mélenchon, il est grandiloquent, il est provocateur, il est outrecuidant, même très souvent méprisant, mais c'est le meilleur orateur de la scène politique française. Et je n'ai pas le souvenir d'un orateur tout droit sorti du milieu du XIXe siècle, comme lui, mais qui arrive à emballer littéralement non seulement les salles, mais même les studios de télévision. »

 

« Roi des meetings »

Si le moderne chroniqueur de RTL perçoit le tribun Mélenchon comme une créature d'il y a deux siècles, il est obligé d'admettre que le succès est au rendez-vous de ses réunions publiques. Le Parisien a récemment sacré le candidat du Front de Gauche de « roi des meetings ».

Ceux-ci attirent effectivement une foule impressionnante : environ 10 000 personnes le 7 février à Villeurbanne (Rhône) pour un étrange meeting sur deux étages et quelque 8 000 participants le lendemain à Montpellier (Hérault). Une assistance enthousiaste et bigarrée. Des électeurs communistes plutôt âgés, qui ont retrouvé la fierté de voir le drapeau rouge à nouveau brandi, côtoient des jeunes de milieux assez divers, séduits par le Parti de gauche de Mélenchon.

A ce stade, cette ferveur ne se traduit que par une lente progression dans les enquêtes d'opinion (de 6,5% à la mi-janvier à 9% selon le sondage en continu de l'Ifop). Le candidat du Front de Gauche est actuellement crédité de 8 à 9,5% des intentions de vote selon les instituts. Mais il est envisageable que la dynamique de la campagne lui soit profitable. Voire même, pourquoi pas, qu'il dépasse François Bayrou.

 

Le champion de l'antilepénisme

Mélenchon est d'ores et déjà persuadé d'avoir remporté une victoire majeure face à Marine Le Pen. Lancer une attaque frontale et brutale contre le FN, ménagé par ceux qui, à l'UMP et parfois même au PS, n'oublient pas l'enjeu des reports de voix, fut un choix stratégique mûrement réfléchi. La candidate d'extrême droite est peut-être tombée dans la provocation tendue par le Front de Gauche en refusant de débattre avec Mélenchon, sur France 2, le 23 février.

Alexis Corbière, dirigeant du Parti de gauche, faisant « partie d'une génération militante ayant commencé à militer dans le milieu des années 80 qui a toujours souffert de la présence du Front national dans le paysage politique », se frotte les mains :

« [Marine Le Pen] refusera de lui adresser la parole, mais Jean-Luc ne lâchera rien. Sur le plan médiatique, l'image est terrible pour elle. La grande force d'extrême droite qui clouait le bec aux contradicteurs dans les années 80, 90 et 2000, se tait à présent devant le Front de Gauche. Pour nous, le succès est total. »

Mélenchon explique, sur son blog, comment le choix d'attaquer son adversaire sur le droit des femmes, où la thématique de l'égalité sociale entre en contradiction avec la division entre les sexes traditionnelle de l'extrême droite (travail des femmes, avortement), obéissait à une stratégie calculée :

« Mon cap d'entrée avec elle sur le dossier de l'égalité homme-femme m'a permis d'entrer au cœur du rideau de fumée qui masque les contradictions d'orientation au FN. Notre intérêt tactique est donc de la laisser clouée là où elle est : dans cet “ entre deux ” asphyxiant pour le FN. Car sa tactique de quête de respectabilité l'a coupé de ses bases militantes actives et de ses milieux sociaux d'élection sans la rapprocher d'une capacité de relève sur la droite à la peine avec Sarkozy. »

 

Le seul à la gauche du PS

Le modérantisme assumé de Hollande, pimenté de temps à autre par quelques clins d'œil à gauche, dégage un espace pour la candidature Mélenchon. A rebours du « vote utile », celle-ci peut attirer un vote tactique d'électeurs socialistes peu rassurés par les orientations du candidat du PS. Elle s'ancre aussi et surtout dans une tradition de gauche communiste qui reste vivace en France malgré la marginalisation du PCF. Son programme, dévoilé dès septembre de l'année dernière, ose reposer les questions fondatrices de cette tradition historique :

« Notre programme prévoit l'extension de la propriété publique par le développement des services publics. Il promeut de nouvelles appropriations sociales par la nationalisation de grands leviers de l'action économique, industrielle et financière. Il propose des formes décentralisées de la propriété sociale. Il veut aussi systématiser le recours à l'économie sociale et solidaire. »

Pour autant, s'il est de formation trotskiste (version lambertiste), Mélenchon n'incarne pas seulement un nouveau visage du communisme français. La critique du productivisme et du consumérisme portée par le Parti de gauche, formation aux couleurs rouge et verte, apporte au mélenchonisme une composante écologique qui n'est pas un vernis.

Une fraction de l'électorat vert déçu par Eva Joly pourrait se retrouver dans sa démarche. Patriote et franc-maçon, Mélenchon s'essaiera, par ailleurs, à faire vibrer la corde républicaine. Ses meetings se terminent par « L'Internationale » mais aussi par « La Marseillaise », ce qui n'a pas été sans susciter quelques discussions parmi ses amis.

La faible notoriété des candidats du NPA et de Lutte Ouvrière l'aide enfin à capter une bonne part de l'électorat d'extrême gauche. Il est, cette fois-ci, pratiquement seul à occuper l'espace situé à la gauche du PS. Or celui-ci représentait 13,8% des électeurs en 2002 et encore 9% en 2007 malgré le souvenir du 21 Avril. C'est dire si Mélenchon a besoin de dépasser le seuil des 10% pour transformer ses talents politiques et oratoires en véritable performance électorale.