Samedi 5 Mai 2012 à 05:00

 

Philippe Petit - Marianne

 

 
Le sarkozysme aura brouillé les repères, de même que l’implantation du FN depuis les années 80. Rencontre autour des valeurs de la droite d’hier et d’aujourd’hui entre Alain-Gérard Slama et le philosophe Emmanuel Terray, qui vient de publier « Penser à droite ».

 

(Alain-Gérard Slama - BALTEL/SIPA)
(Alain-Gérard Slama - BALTEL/SIPA)
La droite et la gauche sont-ils des invariants constitutifs de la pensée politique ? Le résultat des élections nous inciterait à le croire. Mais pour répondre à cette question, on ne peut se contenter d’entériner une réalité, il faut s’appuyer sur un principe. S’agissant de la gauche, celui-ci est généralement l’égalité. S’agissant de l’homme de droite, le principe qui dicterait ses conduites, selon l’anthropologue Emmanuel Terray qui vient de publier « Penser à droite », est le suivant : le réel est supérieur au possible, parce qu’il peut être connu par la raison alors que le possible affole l’imagination. De ce principe initial découlerait une vison de l’homme qui privilégie l’héritage, la dette, l’ordre, l’autorité, et une conception de l’individu soutenue par la croyance en une nature humaine intangible.
A l’image des moralistes français, le penseur de droite n’a guère confiance en la nature humaine, et la liberté qui vaut à ses yeux pour l’individu qui entreprend, ne vaut pas pour sa conception de l’ordre social et de la hiérachie des places. D’où notre désir d’en apprendre plus, et de provoquer cette rencontre entre deux tempéraments politiques : l’homme de gauche Emmanuel Terrray, défenseur des sans-papiers, et le républicain libéral, Alain-Gérard Slama, notamment chroniqueur au Figaro magazine. Elle eut lieu avant le premier tour des élections. Elle fut animée. Les deux auteurs ne se connaisaient pas. Nous avons appris entre temps avec stupeur le coma dans lequel était plongé Emmanuel Terray. Il n’en rend que plus émouvante la cordialité de cet échange.
 
 
L'interview
 
 
Le dernier livre d'Emmanuel Terray, Penser à droite, est l'occasion de cette rencontre. Au-delà de la diversité des pensées de droite, l’auteur fait l'hypothèse de pouvoir identifier un socle commun qui permettrait à la droite en général d'appréhender les faits et de lire l’histoire au travers des mêmes catégories. Êtes-vous d'accord sur la méthode, Alain-Gérard Slama ?
 
Alain-Gérard Slama : Le propre de la droite est de ne pas avoir de doctrine. Emmanuel Terray souligne d'ailleurs cette caractéristique majeure dans son livre ! Je considère que la droite et la gauche en France correspondent à des tempéraments, des attitudes déterminées à la fois par une psychologie, une vision du monde et une histoire. A droite, le trait principal repose sur le fait que celle-ci est née par rapport à la gauche, qui a toujours eu le leadership de la création des idées. Elle a pendant longtemps été une anti-gauche, alors qu'aujourd'hui c'est l'inverse qui est en train de se produire.

Emmanuel Terray : J'accepte volontiers l'idée de tempérament. Un tempérament n'est pas seulement affectif, il peut être intellectuel. C'est une manière de voir les choses, une grille de lecture. L'opposition entre la droite et la gauche est largement liée à la Révolution française. C'est l'évènement qui scelle le commencement de l'opposition entre les partisans de la transformation sociale et les défenseurs du maintien de l'ordre établi. Le réalisme et la défense de cet ordre me semblent être les points cardinaux de la droite, et j'allais dire de la droite éternelle. C’est pourquoi je pense que quels que soient les régimes politiques et les régimes sociaux, il y aura toujours une droite et une gauche.


« La pensée de droite est d'abord un réalisme, écrit Emmanuel Terray, elle accorde un privilège à l'existant et tend à s'incliner devant la force des choses, la puissance du fait acquis ». Ce réalisme vous parait-il vraiment consubstantiel à la pensée de droite, Alain-Gérard Slama ?

AGS : Le « sens du réel », au sein de la droite traditionaliste, s’est longtemps opposé à la gauche au nom des valeurs traditionnelles et de l’ordre établi. Mais cette droite n’existe plus guère. La vision du monde de la droite républicaine entend plutôt par le « réel », le sens de la continuité et de l’inévitable concomitance des contraires. A l’opposé de la gauche, elle ne croit pas possible de réduire les conflits à l’unité. En ce sens, il existe une complémentarité des rôles historiques. La gauche prend des risques, la droite rétablit, non pas l’ordre, mais l’équilibre, notamment en matière de finances. En parlant de mouvement, à gauche, et d’ordre établi, à droite, Emmanuel Terray méconnaît les réformes profondes conduites par la droite, de la monarchie de Juillet à de Gaulle ! Par ailleurs, je m'insurge contre une certaine approche culpabilisatrice de la gauche à l'égard de la droite aujourd'hui. Quand la gauche dit que la droite est décomplexée... hélas elle l'est toujours, complexée, croyez-moi. Elle continue à avoir des comportements qui sont liés à des complexes psychologiques vis à vis de son antonyme. On a là de vraies différences, à partir de points de départ assez comparables. C'est très frappant.

ET : Je ne crois pas quant à moi que le point de départ soit comparable. Il y a une notion qui est entièrement récusée par la droite, c'est celle d'utopie. Il me semble que ce terme, chez les penseurs de droite, est toujours péjoratif. C'est une accusation, alors qu'elle est une valeur importante de la gauche. Elle ne l'est pas forcément de façon dominante dans la gauche d'aujourd'hui, mais cela nous renvoie à des problèmes d'hégémonie. Depuis 1980, il y a une domination de la pensée de droite dans le champ intellectuel français. J’ajouterai à ce sujet ceci : je fais une distinction entre la pensée de droite d'un côté, et la pensée réactionnaire de l'autre. La droite décomplexée qui plaide aujourd’hui pour l'ordre établi, plaide du même coup pour la modernité, une mondialisation heureuse si vous préférez ! Et c'est dans ces périodes de crise et de remaniements qu'une partie de la droite conservatrice devient réactionnaire. À l'instar de ce qui s'est passé entre la Restauration et la Monarchie de Juillet. On peut vraiment se demander si aujourd’hui nous n'assistons pas à un phénomène du même genre. C’est-à-dire que le mouvement du monde - pour faire bref, le triomphe du capitalisme ultra-libéral - introduit des éléments nouveaux par rapport auxquels la pensée de droite conservatrice est mal à l'aise. Pour faire simple : entre Sarkozy et Juppé il y a plus que des nuances.


Il n'empêche qu’aujourd’hui, la droite dans son ensemble se retrouve dans une sorte de dirigisme relooké par la communication. Elle dirige l'État comme une entreprise multinationale...

AGS : Bien sûr. C'est l'abandon du politique. Mais je ne crois pas qu’il s’agisse d’ultra-libéralisme pour autant. Nous sommes en présence d’une manière purement pragmatique et entrepreneuriale de gouverner, qui met en avant les régulations nécessaires au nom de l’intérêt général bien compris. Quand la droite aujourd'hui dit que nous avons besoin de repères, c'est précisément en raison du fait que, dès lors que plus rien n’est politique, tout le devient ! C'est ce que je soutenais dans La société d'indifférence : il est urgent de renouer avec les catégories indispensables pour penser le politique, notamment la distinction entre Dieu et César, ou entre l’espace public et la sphère privée. Ce sont les garanties de nos libertés face à un Etat devenu de plus en plus normalisateur.

ET : Ceci représente un compromis entre la vieille droite colbertiste et la nouvelle droite libérale. Nous ne savons pas encore dans quel sens va pencher le fléau de la balance : la crise l’a toutefois ramené du côté des avocats de l’Etat.


Vous raisonnez tous deux en termes de familles politiques, comme si celles-ci étaient immuables, mais ne sommes-nous pas en pleine recomposition ? L'ancrage sur la longue durée du FN dans le paysage politique français depuis le milieu des années 80 n'a-t-il pas eu tendance à homogénéiser les droites ? Quant à la création de l'UMP, en 2002, elle déstabilise le paysage des droites traditionnelles...

AGS : Eh bien non, je ne le crois pas. Et c'est là tout le paradoxe imprévu de l'UMP. Au départ j'étais de ceux qui pensaient qu'il fallait une droite unie, à l’intérieur de laquelle les tendances pourraient s’exprimer. L’idée, classique, était que plus la droite conservatrice est forte, plus l'extrême-droite est tenue en lisière. Le modèle était en somme la bipolarisation à l’anglo-saxonne. Et en fait on s'aperçoit qu'il y a des franges de l'UMP qui, faute de pouvoir s’exprimer, en viennent à se laisser attirer sur les marges, et à demander la proportionnelle. Je doute que l’UMP éclate, mais qu’il faille revoir au moins son fonctionnement, c’est l’évidence.

ET : Je crois que l'unification des droites ne s’effectue que le jour où la gauche est au pouvoir. Cela a été le cas pendant la période du gouvernement Jospin. Mais penser qu'en régime de croisière la droite puisse être unie, c'est nier les traditions politiques de la France. René Rémond l'a bien montré, il y a des traditions différentes à droite. La création de l'UMP est certainement un moment important de l'histoire de la droite parce que d’une certaine manière c'est le moment où se sont effacés les clivages qui avaient été introduits à droite par l'action du général de Gaulle pendant la guerre et en Algérie.


« Le parti des devoirs contre celui des droits, bien des penseurs de droite accepterait volontiers de désigner ainsi le conflit qui les oppose à l'autre camp », écrit Emmanuel Terray. Avez-vous l'impression Alain-Gérard Slama de faire partie de ce parti des devoirs ?

AGS : Moi pas du tout. Pour une raison simple, c'est qu'à droite on distingue entre ce qui s'écrit dans le droit et ce qui relève des rapports de civilité, qui sont non écrits. Le drame de notre époque, c'est que pour mille raisons – les moyens de communications modernes, l'influence des médias, les nouveaux enjeux écologiques – il faut de plus en plus écrire les codes. Du coup le droit a de plus en plus envahi l'espace de notre société, il tend à normaliser les conduites de façon à limiter les frictions et les conflits. Le résultat est que, à gauche comme à droite, la prolifération des « droits » s’accompagne, vis à vis des tiers, d’une multiplication des « devoirs ». Je récuse donc l’idée d’un parti d’ordre moral, d’un parti des devoirs. Je note aussi, contrairement aux clichés, que loin de condamner la solidarité sociale, la droite a faite sienne la doctrine du philosophe John Rawls : il ne faut pas que les inégalités laissent sur les marges de la société des exclus qui, n'ayant plus rien à perdre, ne craindraient plus de la subvertir.

ET : Je suis pour ma part frappé par l'inflation des discours actuels sur la perte des repères, la perte des valeurs, le fait que chaque individu soit désormais libre de faire ce qu'il veut sans tenir compte des autres. C'est une ritournelle ancienne à droite. Le président de la République lui-même rappelle souvent qu'on n'a pas simplement des droits mais aussi des devoirs, des responsabilités vis à vis de la collectivité nationale. Je maintiens donc que l'idée du parti des devoirs est profondément inscrite à droite.


Mais y a-t-il quelque chose qui distingue réellement le démocrate de droite et le démocrate de gauche ?

ET : Je suis convaincu que pour la gauche, l'égalité est une condition de la liberté. C'est une vieille doctrine grecque, celle qui est à l'origine de l'ostracisme. En revanche je ne vois pas du tout comment la liberté peut conduire à l'égalité. Parce que si l'inégalité est donnée dans les faits, alors la liberté entraîne le libre épanouissement des inégalités. L'équité est peut-être une valeur de droite, mais certainement pas l'égalité. Le paradoxe c’est que dans notre société où l'individualisme est considéré comme une valeur cardinale, on assiste en permanence au renforcement du contrôle social, au durcissement des lois pénales, etc. Autrement dit, la rançon de l'individualisme, c'est un pouvoir de plus en plus oppresseur et concentré, de manière à ce que la société puisse vivre.

AGS : La liberté est devenue, à droite, une valeur primordiale : l'homme naît libre. En revanche l'égalité est une valeur historique. Il y a eu pendant longtemps une différence fondamentale entre l’égalité formelle - c'est à dire l'égalité de droit - et l'égalité réelle. Et quand la gauche nous dit que l’égalité est la condition de la liberté, la droite lui oppose l’objection classique des effets pervers : vous voyez bien, par exemple, que l'égalité devant les diplômes a conduit à leur dévalorisation, au bénéfice des « héritiers ». Les exemples ne manquent pas. Les deux thèses sont respectables, mais il y a en a une qui est à mes yeux plus efficace que l'autre.

ET : La position de la gauche me paraît liée en effet à l'opposition que vous venez de rappeler entre égalité formelle et égalité réelle. Mais cette position consiste à dire que l'égalité formelle est en réalité vidée de son contenu dès lors qu'il n'y a pas égalité réelle. Et l'exemple que vous prenez de l’égalité devant les diplômes est tout à fait clair : c'est vrai que les Français sont égaux face aux concours administratifs et universitaires, mais il se trouve que les enfants de cadres supérieurs ont dix fois plus de chance de les réussir. On retombe sur le problème de l'égalité réelle, de l'égalité culturelle devant l'éducation. C'est cette distinction-là qui paraît essentielle à la gauche.


Ne retombe-t-on pas aussi sur les effets pervers de ce que le démographe Emmanuel Todd appelle la « démocratie oligarchique » ?

ET : De mon point de vue il est tout à fait clair que la notion de démocratie telle qu'elle est utilisée associe deux choses : d'une part les libertés fondamentales et d'autre part le régime parlementaire. Mais ce régime-là ce n'est pas la démocratie, c'est l'oligarchie élective. Cette appréciation n'est d'ailleurs pas le monopole des gens de gauche. Schumpeter (économiste autrichien, 1883-1950) aussi parle d'oligarchie élective. C'est une constatation que tout le monde peut faire.

AGS : On est d'accord sur le diagnostic, la question est : comment y répondre ? Ce qui me frappe c'est que d'une manière générale, droite et gauche confondues, nous n'avons pas en France une culture des contre-pouvoirs. Notre société, convaincue de l’impuissance de l’Etat devant les contraintes de la mondialisation, s'est soumise à la tutelle des sciences sociales et du droit, et les experts occupent l’espace abandonné par les politiques. Il faut une revalorisation des contre-pouvoirs dans notre pays, qui a été ignorée par la pratique de l’« hyperprésidence », accompagnée d’une inflation du clientélisme, et dans un silence des intellectuels proprement effarant.


Si le sarkozysme est une exception dans la longue route du libéralisme, quel est à vos yeux son trait dominant ?

ET : Le caractère spécifique du sarkozysme est à mon sens, d’un côté un pragmatisme sans scrupule dans l’action, de l’autre un opportunisme sans rivage dans le discours. Dans les deux cas ce qui est recherché, c’est l’effet à cours terme et l’efficacité de la communication. Nous avons devant nous un homme qui se veut un magicien et qui n’est qu’un bateleur.

AGS : Tous les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy depuis de Gaulle s’étaient jusqu’alors efforcés de retenir chez chacune des sensibilités de droite dégagées par René Rémond, les traits qui ont permis à la droite dans son ensemble d’assumer l’héritage de la République libérale : du légitimisme, le patriotisme institutionnel, plutôt que le nationalisme clérical ; de l’orléanisme, la méritocratie, plutôt que le culte de l’argent ; du bonapartisme, le souci du social, plutôt que la volonté de puissance. Un trop long oubli de ces repères est ce qui a contribué, selon moi, à rendre, surtout au début, ce quinquennat anxiogène. Mais cela n’autorise pas l’opposition à multiplier contre l’homme et l’œuvre des procès d’intention d’une violence inédite par son âpreté : c’est le signe, selon moi, d’un renversement des rapports entre la droite et la gauche, désarmée devant le poids de contraintes auxquelles elle ne parvient plus à s’adapter.

 

 Penser à droite, Emmanuel Terray, éd. Galilée, 168 p., 25 €.