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Elections sous souveraineté limitée
 
 
 
 
Diana JOHNSTONE
 
 
 
 
 
 
 
 
 

L’élection de François Hollande au détriment de Nicolas Sarkozy a été un cas extrême de choix du moindre mal. Rarement un vainqueur à l’élection aura suscité si peu d’enthousiasme. Si l’on considère la grande impopularité de Sarkozy, selon les sondages, le résultat final de 51,6% pour Hollande et 48,4% pour Sarkozy est étonnement serré. Voter pour le fade et inoffensif Hollande était finalement le seul moyen de se débarrasser de Sarkozy l’agité, qui jouait agressivement au Président de la France.

Il n’y a plus de véritable président de la France. Le dirigeant qui a est élu pour occuper le Palais de l’Elysée ne définit plus les grandes lignes de la politique de la nation. Ce rôle a été largement pris en charge par la Commission Européenne à Bruxelles.

François Hollande, aux manières plus discrètes, convient mieux pour le rôle de non-président de la France. Ce qui ne signifie pas que la tâche sera facile. Les pouvoirs financiers qui dirigent le monde le poussent à annoncer aux Français qu’ils ne pourront plus appliquer la politique de leur choix, mais uniquement la politique dictée par « les marchés ».

En fait, les Français en sont déjà conscients. Il reste à voir ce que cela entraînera exactement et comment les gens vont réagir.

A l’instar des 27 états membres de l’UE, et particulièrement les 17 qui ont adopté l’euro comme devise commune, la France est désormais sous la coupe ce que le président de la Commission Européenne appelle « le nouveau système de gouvernance européen ». Ceci est comparable à ce qui se passe lorsqu’un personne est jugée incapable de se prendre en charge et se retrouve placée sous la tutelle d’un gardien ou de l’état. Petit à petit, la Commission s’arroge le rôle de tuteur légal des affaires économiques des états membres.

L’année dernière, en réponse à l’aggravation des crises en Grèce, Portugal, Espagne et Italie, l’UE a adopté des mesures draconiennes qui exigent des états membres la réduction de leurs déficits budgétaires et de leurs dettes ; en cas de non respect de ces mesures, les états pourront se voir infliger d’énormes amendes : une mesure qui pourrait être comparée à l’ancienne pratique en Grande-Bretagne qui consistait à enfermer les débiteurs dans un foyer de nécessiteux.

La France a reçu des injonctions précises pour poursuivre la réforme des retraites (en clair, réduire les pensions, d’une manière ou d’une autre), réduire ou éliminer la sécurité de l’emploi, limiter les augmentations des salaires minimums, réduire la taxation des revenus et augmenter celle de la consommation, et poursuivre la déréglementation des activités professionnelles et commerciales. Toutes ces mesures qui vont à l’encontre de l’égalité, du travail et en faveur du capital ne laissent pratiquement aucune marge de manœuvre à un président « socialiste » pour pouvoir agir de manière significative en faveur des secteurs économiquement défavorisés de la population.

A la place, il pourra défendre le mariage homosexuel, une cause qui est devenue la bannière de ralliement de tous ceux qui veulent prouver qu’ils sont « de gauche » en déclenchant la fureur d’un secteur de la droite conservatrice. Hollande a promis d’accorder aux couples homosexuels le droit de se marier et d’adopter des enfants, de renforcer des quotas à l’embauche pour les handicapés, de proposer une législation autorisant les personnes atteintes d’une maladie incurable de bénéficier d’une assistance médicale pour mettre dignement fin à leur vie, de combattre la discrimination raciale, y compris au cours des contrôles d’identité. Si – et il s’agit là d’un grand si – il obtient une majorité aux prochaines élections législatives le mois prochain, le Président Hollande peut garder des promesses sociétales sans demander l’autorisation de Bruxelles ou celle des « marchés ». Et selon une certaine expérience, on peut s’attendre aussi à un meilleur comportement de la police envers les minorités ethniques sous un gouvernement socialiste que sous Sarkozy.

Cependant, en ce qui concerne les promesses phares de Hollande, à savoir passer de l’ « austérité » à une croissance économique et la création d’emplois, les « marchés » spéculateurs sont déjà en train de lui aboyer aux talons et l’Union Européenne fait rempart contre toute mesure concrète dans cette direction.

Les commentateurs des grand médias s’agitent dans les tribunes. Hollande annoncera-t-il aux Français qu’ils devront continuer à se sacrifier pour les banques ? Est-ce que cela provoquera une révolution en France, selon sa vieille tradition ? Ou le « fascisme » ?

L’antifascisme tue la démocratie

C’est un paradoxe majeur que l’idéologie de l’antifascisme post-Deuxième Guerre Mondiale ait joué un rôle majeur dans la mort de la démocratie.

Cette idéologie, qui trouve ses références les plus respectables dans les écrits de Hannah Arendt, énonce que les masses, lorsqu’elles sont plongées dans une crise économique profonde, suivent volontiers les démagogues qui trouvent des boucs-émissaires (généralement les Juifs) pour instaurer du « fascisme ». Cette idéologie sous-tend la dénonciation constante de toute critique contre les banques et le capital financier comme étant du « populisme ». En fait, par les temps qui courent, la moindre expression de sympathie envers les besoins des gens ordinaires pourra se voir taxer de « populisme », considéré comme le premier pas vers le « fascisme ». La conséquence de cette menace qui plane a été un soutien à toutes les mesures possibles et imaginables visant à discréditer et affaiblir « l’état » considéré comme source de tous les maux. Cette idéologie est particulièrement puissante en France. Des générations entières de la Gauche française ont salué l’unification européenne, et donc l’affaiblissement de l’état-nation, comme une réponse à la menace fasciste. L’UE est destinée à prévenir des excès du nationalisme ou du populisme, en déplaçant les centres de décision au niveau européen.

Avec la crise actuelle autour de l’euro, ce processus à atteint son terme. Il n’y a désormais aucune décision importante qui puisse être prise au niveau national. Un dommage collatéral de cette situation est que la démocratie élective a été vidée de sa substance. Les démagogues peuvent toujours s’époumoner et les peuples se révolter, ils sont totalement impuissants. Tout comme les électeurs passifs.

La devise commune fut conçue par de nombreux idéologues pro-européens avant tout comme un mécanisme visant à imposer une unité politique européenne. Ceci est en voie de réalisation, mais d’une manière beaucoup plus désagréable que ce qui avait été promis. Les souverainetés nationales sont en train d’être détruites, mais les rancoeurs nationaux sont en hausse. Il n’y a pas « d’esprit commun européen » en contre-partie de la devise commune européenne qui réconcilie les euro-riches Allemands et les euro-pauvres Grecs.

Souveraineté nationale et la division gauche-droite

La défaite la plus spectaculaire de la démocratie par la « construction européenne » a eu lieu en 2005 lorsque les électeurs français ont massivement rejeté le Traité visant à établir une Constitution Européenne, un choix ignoré par le parlement français qui a finalement voté et adopté une version clonée sous la forme du Traité de Lisbonne. Depuis, ce que l’on appelle le courant « souverainiste » de ceux qui aspirent à retrouver une souveraineté nationale est en hausse, ignoré ou stigmatisé par les grands médias et la classe politique.

Le souverainiste le plus déterminé est aussi le plus soigneusement ignoré par les médias : François Asselineau, un ancien haut fonctionnaire qui a fondé un parti, l’Union Populaire Républicaine, dont l’unique objectif est de sortir la France de l’Union Européenne pour retrouver sa liberté d’action. Privé de toute couverture médiatique, sans même une mention de son existence, Asselineau diffuse ses arguments par des conférences extrêmement didactiques sur l’histoire et la signification de l’initiative de l’Union Européenne comme un moyen de soumettre l’Europe aux Etats-Unis. A part sa volonté de restaurer la souveraineté de son pays, il n’y a rien d’extrémiste ni même d’excentrique chez M. Asselineau, et le fait qu’il n’ait pas obtenu 20 signatures de maires sur les 500 requises pour se présenter aux élections, alors que deux petits candidats trotskistes les ont obtenues (sans parler d’un disciple de Lyndon Larouche et de l’ex-trotskiste Jean-Luc Mélenchon qui dirige le Front de Gauche), en dit long sur la France. En France, le trotskisme sous ses différentes formes est plus intégrée dans la vie politique que la souveraineté nationale, grâce en partie à de nombreux anciens trotskistes dans les médias.

Dominique de Villepin, ancien ministre des affaires étrangère qui a prononcé le célèbre discours en 2003 refusant la guerre contre l’Irak, devenant ainsi un symbole de l’indépendance française en matière de politique étrangère, n’a pas obtenu non plus les 500 signatures requises pour concourir à la présidence.

Le centre-droit de Sarkozy, et le centre-gauche incarné par le Parti Socialiste et les Verts, sont totalement dévoués à ce que l’on appelle la « construction européenne » qui signifie, invariablement, la déconstruction française. Ils continueront à s’imposer parce que les critiques de l’UE sont fatalement divisés entre la gauche française et la droite française, historiquement irréconciliables. Même si les mécontants de l’UE constituent une majorité chez les Français, leur opposition aux diktats de l’UE sera neutralisée par la virulence du clivage droite-gauche.

En guise d’illustration, lors du premier tour de l’élection présidentielle le 22 avril, les forces qui avaient défendu le « non » au vote sur la Constitution Européenne étaient divisées en plusieurs tendances. Trois candidats, Mélenchon, Le Pen et Dupont-Aignan, qui représentaient le plus clairement la continuité avec le « non » de 2005, ont obtenu ensemble plus de 30% des voix – plus que chacun des candidats arrivés en tête. Mais le moins que l’on puisse dire c’est qu’ils n’étaient pas du tout « ensemble ». Au centre, avec à peine 1,8% des voix, on trouve le social-gaulliste Nicolas Dupont-Aignan qui a fait campagne pour l’abandon de l’euro « toxique ». A droite, Marine Le Pen a fait campagne contre l’euro, l’UE et les banques. A gauche, Jean-Luc Mélenchon a aussi critiqué le programme d’austérité, mais a refusé de reconnaître une contradiction de fond entre son programme progressiste et l’UE, et choisit de faire de Marine Le Pen son principal cible, avec des attaques souvent agressives et personnelles.

Marine Le Pen a gagné ce duel avec 18% des voix contre 11% à Mélenchon. Suivant peut-être les conseils d’Alain Soral, Marine Le Pen tente de tirer le parti d’extrême droite de son père vers la gauche sur les questions sociaux-économiques et a réussi à attirer plus de voix de travailleurs que Mélenchon. Mais lors de son meeting triomphant du 1er mai, où elle a annoncé qu’elle ne voterait ni pour Sarkozy ni pour Hollande, on pouvait voir qu’elle aurait du mal à tirer la vielle garde du Front National dans ce sens. Par contraste avec sa volonté proclamée de réunir « tous les Français » contre les élites, une partie de la foule a accueilli le nom de Mélenchon en scandant « Communistes, assassins ! ». Les fantasmes autour du fascisme d’un côté et du goulag de l’autre minent tout sentiment d’unité de l’identité française.

La lettre au Père Noël de Hollande

Même Hollande a souligné lors de sa déclaration de campagne que « ce qui était en jeu était la souveraineté de la République française face aux marchés. » Le France est extrêmement attachée à ses services publics qui étaient les meilleurs au monde avant d’être attaqués par le néo-libéralisme. Hollande dit qu’il demandera à l’Union Européenne d’adopter une directive pour protéger les services publics. Il dit qu’il va proposer aux partenaires de l’UE un pacte de « responsabilité, de gouvernance et de croissance » pour sortir de la crise et de la spirale d’austérité qui ne fait qu’empirer les choses. Il dit qu’il va renégocier le traité Européen afin de réorienter le rôle de la Banque Centrale Européenne vers plus de croissance et d’emploi. Il va proposer un nouveau traité franco-allemand. Il va demander, il va proposer...

Et s’ils disent non ou, pour être plus précis, « nein » ?

Et qu’en est-il des contradictions entre nombre de propositions économiques mineures de Hollande et les impératives du pacte de stabilité européen qui exigent des coupes budgétaires ?

François Hollande n’est pas le genre à taper du poing sur la table, comme Margaret Thatcher lorsqu’elle exigeait qu’on lui « rende son argent ». Toute la carrière de Hollande s’est déroulée au service du Parti Socialiste Français, totalement dévoué à l’idéologie de l’unification européenne. Sachant cela, les commentateurs des milieux d’affaires prévoient que les partenaires de la France, c’est-à-dire principalement l’Allemagne, feront quelques concessions insignifiantes pour permettre à Hollande de sauver la face avant la capitulation inévitable devant les exigences incessantes « des marchés ».

A gauche, l’idéal d’une « Europe sociale » inexistante est toujours plus forte que la perception de la Union Européenne réellement existante en tant que mécanisme institutionnel qui permet au capital financier de réduire au néant le fameux « modèle social européen ».

Bien-sûr, il y a toujours la possibilité que l’expérience soit bon formateur..

En attendant, certaines améliorations mineures peuvent êtres attendues en matière de politique étrangère, un sujet largement ignoré pendant la campagne électorale.

La dévotion ouverte de Sarkozy pour les Etats-Unis, l’OTAN et Israël était exceptionnelle, mais une politique étrangère plus passivement atlantiste est une solide tradition au Parti Socialiste. Les Socialistes ne trouvaient pas George W. Bush à leur goût mais Hollande a déjà parlé de « la confiance » qui régnera entre lui et Obama. Hollande a promis de retirer les troupes françaises de l’Afghanistan et il a dit qu’il voulait encourager l’OTAN à retourner à sa vocation initiale d’organisation collective de défense. Tout ceci semble positif et laisse entendre que l’enthousiasme pour les agressions militaires au Moyen orient sera tempéré – même si Hollande, avec le Parti Socialiste, a soutenu la guerre contre la Libye. Mais rien n’indique un rejet du dangereux et absurde système de « défense anti-missiles » prôné par les Etats-Unis, qui est en train de provoquer des tensions inutiles avec la Russie. Hollande a aussi promis un nouvel élan pour une politique ambitieuse de l’industrie de la défense, sans préciser les objectifs commerciaux ou stratégiques d’une telle relance de l’industrie de l’armement.

Diana Johnstone

version anglaise : http://www.counterpunch.org/2012/05/07/the-french-chose-a-ne...

version française légèrement modifiée et adaptée à la demande de l’auteur

Traduction "Comment ça, François, tu trouves pas les clés de ton bureau ?" par VD pour le Grand Soir