Jean-Luc Mélenchon au café à Oignies mardi.
Jean-Luc Mélenchon au café à Oignies mardi. (Photo Denis Charlet. AFP)

Reportage A Oignies, le candidat Front de gauche a pris soin d'éviter d'attaquer frontalement Marine Le Pen, son adversaire dans la circonscription d'Hénin-Beaumont.

Par LILIAN ALEMAGNA Envoyé spécial à Oignies (Pas-de-Calais)

«J’suis au Bellevue avec M. Mélenchon! C’est vrai! J'te le passe... Il peut peut-être faire quelque chose pour toi?» Portable collé à l’oreille droite, coude gauche posé sur le comptoir, Franck commence sa journée de repos par prendre une bière et causer avec l’ex-candidat Front de gauche à la présidentielle. A sa gauche, Mélenchon est au café. Double. Il est près de 11 heures, l'eurodéputé attaque sa première journée de campagne dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais à Oignies, à 9 kilomètres d’Hénin-Beaumont.

«J’suis pas pour qu’on paie des gens au lance-pierre et qu’on empêche les autres de travailler!» dit-t-il à Franck, pas très convaincu. Les deux hommes discutent un bout «dumping social» puis on apporte au leader du Front de gauche un sachet bourré de saucisson de cheval tranché. Tout le monde y a droit: «Nous autre à gauche on est des partageux», lance Mélenchon à la cantonnade. Sur le zinc, Mélenchon feuillette devant lui la Voix du Nord. Passe sans s’attarder sur l’article du jour relatant la déclaration de candidature, la veille, de son adversaire Marine Le Pen.

 

«C’est qui le gars à la cravate rouge?»

Trois jours après son annonce de candidature à Hénin-Beaumont, l’ancien socialiste fait bien attention de ne pas claironner qu’il vient faire la peau à Marine Le Pen. «Je ne viens pas faire une fixation sur le FN, souligne-t-il devant les journalistes, le parapluie trempé après un gros orage. Je viens redonner du courage à tous les autres, leur rappeler leurs fondamentaux, leurs valeurs. Et, au passage, je compte bien qu’on arrive à convaincre des gens qui se sont laissés dire "Pourquoi pas le FN ?"»

A Oignies, Mélenchon renoue en sourires, bons mots et serrages de pognes sur les marchés, lieux qu’il avait quelque peu laissé de côté pendant sa campagne présidentielle. Avec lui, Odette Dauchet, maire communiste de la ville voisine de Carvin entre 1985 et 2001, et dont le successeur, Philippe Kemel, n’est autre que le concurrent PS de Mélenchon sur la circonscription. «Ne me lâche plus. Tu connais plus le coin que moi, la prévient-il. Les gens disent tous: "c’est qui le gars à la cravate rouge à côté d’Odette?"» Les réflexes de campagne sont là.

 

Bison

Entrée dans le bar Le Texas. En face du comptoir, une gigantesque tête de bison empaillée. A Janick, le patron au look de biker, Mélenchon refait le récit de son atterrissage dans le Pas-de-Calais: «Les copains ont beaucoup insisté. Mais si j’allais dans une circonscription, fallait que ce soit exemplaire»: combattre le Front national et incarner la «relève» à gauche. Tôt le matin, il avait été accueilli par Jean-Pierre Corbisez, maire PS de Oignies... qui s'était présenté à la primaire locale contre Kemel. Mélenchon compte bien, pour son compte, jouer des luttes intestines locales chez ses ex-camarades...

«Les socialistes ont envie d'être avec nous. S’ils se sont déplacés ce matin, c’est qu’ils veulent donner un signe!» dit-il à Janick. Son paquet de saucisson toujours à la main, Mélenchon entame un couplet sur cette «histoire du mouvement ouvrier» à laquelle cette région minière a contribué: «Tout ce que vous me racontez, je l’ai lu dans les livres! Je connais tout ça! Ça me parle!» Au-dessus de lui, un énorme drapeau américain. Lui qui déteste la politique des Etats-Unis remarque davantage la casquette de l’Armée rouge qui trône à côté des bouteilles: «Jamais j’aurais cru trouver un coco dans un bar qui s’appelle Texas!» Il propose du saucisson à Janick. Sans succès.

 

«Fernand! Un saucisson de cheval?!»

De retour entre les étals de fruits et légumes, Mélenchon est bloqué par des passants qui veulent un autographe ou une photo. «Je vous surnomme le Jaurès!» le flatte un vieil homme. «Oh bah ça, ça me touche» lui répond-t-il. Odette est toujours là: «Au meeting de Lille pendant la campagne, qu’est-ce qu’il y avait comme jeunes!», se félicite-t-elle. Puis, nouvel essai pour écouler la marchandise chevaline. Il se tourne vers l’un des quatre policiers du Service de protection des hautes personnalités (SPHP) de la police qui l’accompagnent: «Fernand! Un petit bout de saucisson de cheval?! Allez tu me rendras service...»

Passage dans l’Eglise pour terminer la visite du marché. A la sortie, des militants communistes s'étonnent que lui, cet ultra-laïc, entre dans la maison de Dieu. Mélenchon les rassure: «ça fait partie de ce que les gens ont dans le cœur et l’esprit.» Avant d’entrer dans l'édifice le candidat avait tout de même fait une halte chez le boucher pour le remercier. Cette fois-ci, on lui offre des «Petites Metkas»: «Ah! C’est une espèce de merguez polonaise!» découvre-t-il, se penchant sur ces saucisses sèches et crues, importées dans le Nord et le Pas-de-Calais par les immigrés d'Europe de l'Est travaillant dans les mines du coin. Un homme l’accoste, le remercie de venir les aider à empêcher Le Pen d’entrer à l’Assemblée nationale: «Je peux pas marcher sur l’eau! Va falloir m’aider!» L’homme lui répond: «Mais tu nous y pousses.»