9 juillet 2012 par Paul Jorion | Print LIBOR : ON N’A SANS DOUTE ENCORE RIEN VU

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Dans la « Final Notice » de la décision par la FSA (Financial Services Authority), le régulateur britannique, d’infliger le 27 juin une amende de 85 millions de livres (moins un rabais de 30% pour coopération exemplaire à l’enquête) à la banque Barclays pour manipulation des taux interbancaires LIBOR, deux périodes doivent être distinguées. Dans la première période, qui s’étend à peu près de 2005 à 2007, les taux sont manipulés au niveau des salles de marché par des opérateurs de niveau subalterne, dans la seconde période, qui va de 2007 à 2009 et qui correspond au plus fort de la crise, les taux sont manipulés par ces subalternes sur instructions venant d’en-haut.

Les chiffres apparaissant dans les conversations rapportées dans les documents sont sans équivoque : durant la première période, les manipulations de taux portent le plus souvent sur 1 point de base (un centième d’1 %) et quelquefois sur 1,5 points de base ; dans la seconde période, il est question de manipulations qui vont de 17 à 46 points de base – soit un tout autre ordre de grandeur.

Quand Bob Diamond, P-DG démissionnaire de la Barclays, expliquait jeudi dernier devant les parlementaires britanniques qu’il avait été « choqué », « écœuré » par le comportement de certains des employés de sa banque, parlait-il des traders du rang (la « douzaine de Kerviels » que j’évoquais vendredi dans ma vidéo) de la période 2005 à 2007, ou des dirigeants de la période 2007 à 2009 ? Je crois que poser la question c’est y répondre.

Cela dit, comme je le rappelle dans mes compte-rendu de l’« affaire du LIBOR », des plus anciens en avril 2008 (L’affaire du LIBOR), aux plus récents (LIBOR : le retard à l’allumage de l’indignation), d’une part, minorer les taux soumis pour le calcul du LIBOR par les 16 banques concernées s’assimilait à un devoir national dans le climat de panique qui s’était installé sur les marchés financiers, d’autre part, la Barclays était d’après ce que l’on savait déjà en 2008 et que la Final Notice confirme, la banque londonienne qui rechignait le plus à falsifier les chiffres. L’observation suivante est représentative de ce point de vue :

« … le 20 septembre 2008, un « soumetteur » [de taux] déclarait dans une conversation téléphonique avec le Dirigeant D qu’il entendait soumettre un taux de 4,75% pour le LIBOR $ à un mois parce que tel était bien le taux qui avait été exigé de [la Barclays] par le marché […] Le « soumetteur » s’exécuta et baissa le taux qui serait soumis au niveau 4,50%. Ce jour-là, le taux soumis le plus élevé après celui de la Barclays se situait 50 points de base plus bas » (p. 30).

Qu’on comprenne bien : 1) dans les années 2005-2007, une « douzaine de Kerviels » travaillant pour la Barclays soumettent régulièrement pour le calcul du LIBOR (aux côtés de 15 autres banques), des taux manipulés de 1 à 1,5 points de base à la hausse ou à la baisse ; 2) dans les années 2007-2009, dans le cas rapporté, un dirigeant de la banque donne instruction à un subalterne de minorer le taux constaté de 25 points de base ; 3) le même jour, dans une autre banque de la place de Londres (la moins manipulatrice après la Barclays), un dirigeant donne instruction à un subalterne de soumettre au nom de la banque un taux qui est manipulé d’au moins 75 points de base : 25 [comme la Barclays] + 50 [supplémentaires].

Résumons. Parmi les seize banques qui soumettaient des taux pour le calcul du LIBOR (18 aujourd’hui), quinze ou un peu moins trichaient davantage que la Barclays. Celle-ci s’est vue infliger une amende de (avant rabais) 85 millions de livres (107 millions d’euros) et a perdu depuis la semaine dernière dans la tourmente, MM. Bob Diamond, Président-Directeur Général, Marcus Agius, président et Jerry del Missier, Chief Operating Officer, qui se sont faits fermement indiquer la porte par la FSA, la Banque d’Angleterre et le Chancelier de l’Échiquier. Ce dernier, M. George Osborne, a déclaré que les faits révélés « sont symptomatiques d’un système financier qui a élevé la cupidité par-dessus toute autre considération et a mis notre économie à genoux », et il a ajouté : « La fraude est un crime quand il s’agit des affaires ordinaires – pourquoi devrait-il en être autrement quand il s’agit de la banque ? ».

On ne peut qu’approuver les propos du ministre des finances britannique. Mais qu’en pensent les dirigeants des quinze autres banques « soumetteuses » de taux pour le LIBOR ? Je préfère en tout cas être à ma place plutôt qu’à la leur.

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