Billet invité
Rio approche et certaines publications scientifiques ne sortent pas par hasard.
Je me permets donc de partager quelques commentaires et les résultats scientifiques de trois articles dont certains ont paru très récemment dans un numéro spécial de la revue Nature.
En synthèse :
- Le discours scientifique est de moins en moins feutré, sortant de la réserve académique, et de plus en plus articulé comme un cri d’alarme explicite en direction du politique et du grand public, ce qui démontre la gravité des constats sur l’état de la Terre.
- Politiquement, au niveau du rapport de force, ces scientifiques viennent confirmer le bien-fondé de la direction des positionnements écologistes. L’aggravation de leurs conclusions pourrait néanmoins conduire à augmenter l’intensité exprimée des exigences politiques.
- Le premier article évoque le risque de basculement critique de l’écosystème terrestre dans un état défavorable considéré comme plausible dans les décennies (ou siècle) à venir, ainsi que la nécessité d’une coopération globale pour surveiller l’état de la biosphère, pour réfléchir et agir sur la croissance de la population et l’usage individuel des ressources.
- Le deuxième article traite de la conceptualisation et de la reconnaissance de la notion de « limites de la biosphère », ainsi que de la mesure de trois limites probablement franchies : biodiversité, cycle de l’azote et climat.
- Le troisième article s’articule autour de la reconnaissance de la biodiversité comme un enjeu critique majeur, digne d’une action globale au même titre que le climat.
Maintenant dans le détail.
Le premier article, « Approaching a state shift in Earth’s biosphere », est signé par des scientifiques de disciplines variées – biologistes, paléontologues, scientifiques de l’environnement, géographes, géologues, etc. – provenant d’universités (obscures et lointaines) telles que Berkeley, Stanford et Helsinki.
En résumé, cet article rappelle que les écosystèmes locaux sont connus pour glisser de façon abrupte et irréversible d’un état à un autre quand ils sont poussés hors de limites critiques. De la même manière, l’écosystème global a déjà connu des basculements majeurs de son état sur des intervalles de temps relativement courts (glaciations). Les auteurs passent en revue les indications scientifiques actuelles qui mettent en évidence que l’écosystème global dans son ensemble peut réagir de façon similaire et approche une transition critique d’échelle planétaire en raison de l’influence humaine. Ce caractère plausible d’un « point de basculement » d’échelle planétaire souligne la nécessité d’améliorer la prévision biophysique en détectant les signes précurseurs de transitions critiques aux échelles globale et locale, et en détectant les feedbacks qui entrainent de telles transitions. L’article affirme qu’il est aussi nécessaire de s’attaquer aux causes fondamentales (population, usage des ressources, sources d’énergie) qui mènent les humains à provoquer des changements au sein de la biosphère.
Comme un bon croquis vaut mieux qu’un long discours, voici comment on illustre graphiquement un effet de seuil. L’axe vertical indique l’état de l’environnement global (plus il est haut, meilleur il est). L’axe horizontal indique le degré de pression globale (humaine) exercée sur l’environnement. L’évolution de la situation de la planète est représentée par un disque qui montre l’augmentation de la proportion des écosystèmes qui sont perturbés au fur et à mesure du temps. Quand on arrivera au point de basculement (en 2045 ? Lorsque le pourcentage d’écosystèmes perturbés devient critique sans qu’on puisse prédire exactement quand), on passerait en gros directement de la courbe lentement dégressive en haut, à la courbe inférieure, via une transition brutale et rapide – illustrée par les pointillés –, la tendance graduelle est donc rompue).
Même s’il est impossible de prédire le comportement exact du système Terre, le concept d’effet de seuil n’est pas abstrait : chacun peut l’expérimenter quand il travaille trop longtemps et finit par entrer brutalement en burnout à un moment imprévisible, sans pouvoir revenir en forme à court terme. De la même manière, vous pouvez augmenter très progressivement la température de votre aquarium sans effet visible et à un certain et imprévisible dixième de degré de hausse, tuer tous vos poissons. Il existe des milliers d’exemples que je vous laisse observer directement (comme mettre en colère votre conjoint en accumulant imperceptiblement les gaffes).
Dans la même veine l’article « A safe operating space for humanity », également paru dans Nature, met en évidence les limites franchies qui mettent en péril l’environnement stable que connait l’humanité depuis plusieurs millénaires (et qui a permis l’émergence de la civilisation). Les auteurs de cet article affirment sur base d’une série de constats que l’humanité doit rester à l’intérieur de limites définies pour une série de processus terrestres systémiques afin d’éviter un changement environnemental catastrophique. En proposant le concept de « limites planétaires », Johan Rockström propose un nouveau cadre pour mesurer les atteintes au système terrestre et pour définir un espace de fonctionnement sûr pour l’existence humaine sur notre planète. De manière éclairante, cet article attire l’attention sur deux limites plus gravement franchies que la limite climatique : le cycle de l’azote et surtout, la perte de biodiversité.
Enfin, pour ceux qui ne seraient pas encore en train de s’enfuir en hurlant et d’essayer de s’embarquer vers une autre planète, un troisième article également paru dans Nature : « A global synthesis reveals biodiversity loss as a major driver of ecosystem change ». Cet article reprend toute une série de résultats scientifiques qui indiquent que les extinctions altèrent des processus clés pour la productivité et la durabilité des écosystèmes terrestres. Des pertes d’espèces supplémentaires vont accélérer la modification des processus écosystémiques. Une méta-analyse d’un grand nombre de publications tend à montrer que les effets de la perte de biodiversité (y compris locale) sur des processus essentiels des écosystèmes (dont notre support alimentaire vital) sont aussi importants quantitativement que des phénomènes tels que le changement climatique, qui mobilisent une attention internationale majeure et des efforts de remédiation.
Il y a tout de même un espoir évoqué par ces articles : un outil, qui vise essentiellement le même impact que l’IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change) pour le climat, a été mis en place en avril à Panama : l’Intergovernmental Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, un groupe international pluridisciplinaire d’experts sur la biodiversité, ayant pour mission d’assister les gouvernements et de renforcer les moyens des pays émergents, sous l’égide des Nations Unies.





