Sur LE MONDE DIPLOMATIQUE

L’Espagne saccagée par ses dirigeants

 

 

Le chat de Felipe González

Tout récit a pour point de départ un lieu et un moment déterminés. La crise m’affecte directement : nombre de mes amis espagnols sont en train d’en subir toute la furie dévastatrice. Ils sentent que l’avenir est jalonné d’incertitudes et voient, stupéfaits, la normalité d’un pays européen se disloquer jour après jour, emportée dans la course folle d’un pouvoir à deux têtes, le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), incapables l’un comme l’autre de fournir la moindre explication à ce qui a mal tourné hier, à ce qui tourne mal aujourd’hui, et surtout à ce qui pourrait tourner plus mal encore demain.

On suppose que le rôle d’un gouvernement est de façonner le récit de la société, de ses contradictions et de ses problèmes ; or un tel récit n’existe pas et n’a jamais existé en Espagne. Et ce pour la bonne raison que, depuis la mort de Franco et le début de la transition vers la démocratie (1), les responsables politiques ont érigé la paresse intellectuelle en marque de fabrique. Jamais n’a été pensé un modèle de fonctionnement viable pour le pays. Lorsqu’on relit, comme je l’ai fait, les déclarations au Parlement ou les discours électoraux, on y cherche en vain la moindre expression d’une idée pour la société espagnole.

Le seul homme d’Etat qui ait jamais entrepris un tel récit fut Manuel Azaña, le dernier président de la République avant le coup d’Etat franquiste. Il n’y en eut pas d’autre, parce que la grande carence de l’Espagne tient à l’inexistence d’une bourgeoisie éclairée, qui découle elle-même de l’absence d’hommes d’Etat.

La seule déclaration marquante, c’est la devise du dirigeant chinois Deng Xiaoping, citée en son temps par Felipe González (2) : « Peu importe que le chat soit blanc ou noir, du moment qu’il attrape les souris.