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1er mai 2013
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« Ce n’est pas le libéralisme qui a produit la démocratie en Occident. Même après la Seconde Guerre mondiale, même après l’écrasement du IIIe Reich, les États-Unis étaient un État raciste. Il n’y a pas une évolution spontanée grâce à laquelle le libéralisme dépasse ces clauses d’exclusions. Non, les clauses d’exclusion ont été dépassées seulement grâce aux mouvements de protestation. » Retour sur une histoire peu connue du libéralisme, avec le philosophe italien Domenico Losurdo.

 

 

 

 

Domenico Losurdo est un philosophe communiste italien. Solidaire l’a rencontré juste avant une conférence sur le sujet de son dernier livre, Contre-histoire du libéralisme. Interview en rouge vif.

 

 

Avez-vous voulu faire un « Livre noir du libéralisme » ?

 

Domenico Losurdo. Non. Des gens font la comparaison avec Le Livre noir du communisme (livre de propagande anti-communiste écrit en 1997 qui a reçu un écho retentissant avant d’être discrédité par les historiens et la moitié de ses contributeurs, NdlR). Mais cette Contre-histoire du libéralisme, à la fin, contient un paragraphe final qui parle d’héritage permanent du libéralisme. Si le Livre noir publiait une nouvelle édition avec un paragraphe final sur l’héritage permanent du communisme, là, la comparaison tiendrait.

 

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

 

Domenico Losurdo. L’idéologie dominante a plusieurs aspects. D’un côté, elle décrit une hagiographie de la tradition libérale. Et, de l’autre, toute la tradition révolutionnaire, pas seulement le communisme mais même les courants les plus radicaux de la Révolution française, même la grande révolution des esclaves noirs à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), est soit ignorée, soit diffamée.

 

J’ai décrit dans plusieurs livres la contribution fondamentale du mouvement révolutionnaire, du mouvement communiste à l’avènement de la démocratie en Occident. De l’autre côté, je devais expliquer pourquoi ce n’est pas le libéralisme en tant que tel qui a produit la démocratie en Occident. A la fin du livre, par exemple, je cite des auteurs américains qui expliquent très clairement que, même après la Seconde Guerre mondiale, même après l’écrasement du IIIe Reich, les États-Unis étaient un État raciste. Par exemple, dans beaucoup d’États des États-Unis, des lois très sévères punissaient très sévèrement les rapports sexuels et les mariages entre les Blancs et les autres « races ». Même sur le plan le plus intime de la vie privée, cet État interférait très lourdement.

 

Je décris un épisode très emblématique : en 1952, la discrimination raciale dans les écoles, les moyens de transports, les cinémas, etc. existe toujours, et la Cour suprême doit décider si ces discriminations raciales sont constitutionnelles ou non. Avant de décider, la Cour reçoit une lettre du ministère de la Justice qui notifie : « Si vous décidez que les normes qui régissent la discrimination sont légitimes sur le plan constitutionnel, ce sera une grande victoire pour le mouvement communiste, pour les mouvements des peuples du Tiers monde, dans le sens où ils peuvent discréditer la démocratie aux États-Unis. Nous pouvons conquérir une légitimité aux yeux du Tiers monde seulement si nous décidons que les normes pour la discrimination raciale sont inconstitutionnelles. » Donc, la fin, ou presque la fin, de l’état racial aux États-Unis ne peut être compris sans le défi provenant du mouvement communiste et du mouvement révolutionnaire des peuples colonisés du Tiers monde. Il n’y a pas une endogenèse (formation de cellules à l’intérieur d’autres cellules, NdlR), une évolution spontanée grâce à laquelle le libéralisme dépasse ces clauses d’exclusions. Non, les clauses d’exclusion ont été dépassées seulement grâce aux mouvements de protestation.

 

Vous dites que le libéralisme est une démocratie uniquement valable pour le « peuple des seigneurs ». Qu’est-ce que ce « peuple » ?

 

Domenico Losurdo. Dans mon livre, j’évoque le périple aux États-Unis de deux voyageurs, Alexis de Tocqueville, grand penseur libéral, et Victor Schœlcher, qui a été ministre après la révolution française de 1848 et a décidé l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Ces deux personnalités ont voyagé aux États-Unis indépendamment l’un de l’autre dans les années 1830. Ils font à peu près la même description. Tocqueville décrit combien l’esclavage des Noirs est terrible. Il relate que les Indiens sont exterminés. Mais sa conclusion est que les États-Unis sont la plus grande démocratie du monde. Le destin des peuples colonisés ne joue aucun rôle dans la définition que donne Tocqueville des États-Unis en tant que démocratie.

 

Schœlcher, lui, reconnaît que, pour ce qui concerne la communauté blanche, il y a la Rule of law, la Constitution des lois, l’indépendance de la magistrature, le président est élu par le peuple, etc. Mais il prend la destinée des Indiens et des Noirs comme preuve que les États-Unis sont un des pires systèmes despotiques que l’on puisse concevoir.

 

Il y a cette « race » des seigneurs, presque tous propriétaires d’esclaves, et ce sens de supériorité infinie que les Blancs éprouvent par rapport aux autres établit des rapports de respect sur le plan du gouvernement, de la loi. Cette démocratie du « peuple des seigneurs » existe encore aujourd’hui. Tout le monde connaît la propagande occidentale au Moyen Orient : Israël est l’unique démocratie. Nous ne devons pas sous-estimer le fait que, pour les citoyens israéliens, il y a le gouvernement des lois.

 

Toute le monde sait que les Palestiniens sont condamnés sans procès, sans savoir quel crime on leur reproche… C’est une « démocratie pour le peuple des seigneurs », qui nous explique la chose la plus terrible : cette démocratie pour le peuple des seigneurs peut se transformer sans trop de difficultés dans la dictature du peuple des seigneurs. C’est le nazisme, le fascisme. Des chercheurs ont parlé de « Herrenvolk democracy » (système politique où les ethnies différentes n’ont pas les mêmes droits, comme en Afrique du Sud durant l’Apartheid ou Israël, NdlR).

 

Est-ce toujours le cas en Europe et aux États-Unis aujourd’hui ?