Sur la POMPE A PHYNANCE

 

 

mardi 18 juin 2013, par Frédéric Lordon

L’Allemagne prendra-t-elle bientôt conscience du ressentiment croissant dont elle est l’objet – non pas seulement dans les pays du Sud, dont, par une sorte de « racisme économique », elle se moque comme d’une guigne, mais au cœur même de l’Europe, et notamment en France ? Car tous les cantiques à la sacralité du « couple franco-allemand » n’empêcheront pas que quelques vérités pénibles finissent par faire leur chemin, d’abord dans les marges, où il est plus facile de les assigner à leur condition de réprouvées, mais bientôt beaucoup plus largement. L’Europe supposément communauté de peuples égaux est sous la domination d’un seul – avec, il est vrai, la validation passive du poltron décisif, la France –, voilà la disgracieuse réalité européenne présente. Encore faut-il ne pas se tromper lorsqu’on parle de « domination allemande », car si le fait lui-même est avéré, la nature du fait demande à être précisée [1]

Et d’abord que veut dire « l’Allemagne » ? Car ce ne sont pas toujours les mêmes entités qui se trouvent engagées dans les divers énoncés auxquels peuvent donner lieu l’idée de « domination de l’Allemagne ». Parle-t-on de domination industrielle ? Ce n’est pas la domination de l’Allemagne-nation, c’est la domination de l’Allemagne-capital, comprendre : du capital allemand – et ça n’est pas tout à fait pareil. En proie à leurs élans de puissance caractéristiques, et en cela semblables à leurs homologues de tous les autres pays, les entreprises allemandes s’efforcent d’éliminer leurs concurrents, luttent pour la capture de la plus grande part de marché et, conformément à la pure et simple logique (en tant que telle a-nationale) du capital [2], cherchent systématiquement l’avantage compétitif susceptible de leur assurer la suprématie économique. Il n’est besoin d’aucune hypothèse supplémentaire pour rendre raison de ce fait, besoin d’invoquer aucune pulsion nationale de domination, puisque en l’occurrence la pulsion de domination est inscrite au cœur même de la logique du capital et, portée par les entités privées du capital, se suffit amplement à elle-même. Aussi peut-on dire qu’il y a assurément projection de puissance des pôles capitalistes allemands, mais hors de tout projet national de puissance.

L’Allemagne, « reluctant sheriff » de l’euro Retour à la table des matières

Rien de ceci n’exclut pour autant que, par-delà les entités capitalistes privées, l’Allemagne elle-même, conçue comme pour-soi national, incarné dans un Etat, ne problématise et ne réfléchisse sa domination présente. Mais de quelle manière exactement ? Pas tout à fait celle que laisse spontanément imaginer l’ampleur de l’hégémonie effective qu’elle a acquise sur l’Europe. Car paradoxalement, on pourrait soutenir que l’Allemagne entretient un rapport malheureux, ou du moins inconfortable, à sa propre domination. Ecrivant en 1997, dans les années tranquilles et « débonnaires » du clintonisme, Richard Haass, combinant son vague centrisme [3] et sa posture « réaliste » en politique étrangère, proposait que les Etats-Unis se trouvaient dans la position de reluctant sheriff (le sheriff réticent), ayant rompu avec tout projet ouvertement impérial [4] mais responsable de fait (et comme « malgré lui ») de l’ordre international – dont il se devait par conséquent d’endosser les sujétions « policières ». Qu’elle soit fondée ou non à propos des Etats-Unis [5], il y a dans l’idée de ce contrecœur quelque chose qui s’applique assez bien à l’Allemagne d’aujourd’hui dans le contexte particulier de l’union monétaire européenne. L’Allemagne est encombrée de sa propre domination. L’Allemagne ne sait pas quoi faire de sa propre domination, parce qu’elle s’est donnée à elle-même, et depuis assez longtemps, de bonnes raisons de n’en pas vouloir, disons en fait plus précisément – mais c’est une précision décisive ! –, de ne pas vouloir une certaine part ou un certain mode de la domination.

La domination allemande est monétaire, et c’est cette nature même qui pousse l’Allemagne et à l’exercice et à l’embarras de sa propre domination. A l’embarras en particulier car, à l’expérience de l’étalon-dollar, l’Allemagne sait très bien ce qu’il en coûte de responsabilités à l’hegemon d’un régime monétaire international. La théorie de la stabilité hégémonique de Kindleberger, si elle ne peut sans doute plus revendiquer la généralité qu’elle se prêtait à l’origine, n’en saisit pas moins un état possible des régimes internationaux, dominés, comme l’indique le nom de la théorie, par un seul, mais dont le monopole de domination, précisément, produit des effets stabilisateurs… pourvu qu’il se montre à la hauteur des devoirs qui lui incombent de fait, et qu’il est seul à pouvoir endosser.

Dans le cas d’un régime monétaire international, les devoirs de l’hegemon sont très clairs : 1) veiller à ne pas laisser sa balance courante devenir par trop excédentaire, voire la maintenir déficitaire, pour soutenir l’activité dans la zone, équilibrer les autres balances et éviter les crises de change (ou bien, en régime de monnaie unique, les ajustements meurtriers de la « dévaluation interne ») ; 2) assurer la fonction névralgique de fournisseur en dernier ressort de la liquidité internationale.

Il suffit d’énoncer ce cahier des charges pour mesurer le degré auquel l’Allemagne manque à sa tâche – et prévoir une très mauvaise tournure au régime particulier que constitue la zone euro sous hegemon allemand. Mais il faut également comprendre le fond de cette réticence du reluctant sheriff de l’eurozone, et par là apercevoir en creux en quoi consiste la part de domination réelle de l’Allemagne, celle à laquelle elle adhère absolument et à laquelle elle ne renoncera jamais.

Si l’Allemagne n’est dominante qu’en partie et à contrecœur, c’est qu’elle a parfaitement compris ce qu’il lui en coûtera de perte de contrôle de sa propre monnaie (quand bien même il s’agit de l’euro) du fait même de l’exercice de ses devoirs d’hegemon, tout spécialement celui de fournisseur de liquidité en dernier ressort. S’établir confortablement dans la position du prêteur international en dernier ressort suppose en effet une « complexion monétaire » telle que celle des Etats-Unis, entièrement décontractés avec l’idée de création monétaire, aisance et coudées larges auxquelles le système financier mondial doit d’avoir été sauvé du désastre à plusieurs reprises depuis 1987, et encore depuis 2007-2008. Cet engagement implicite, et cette disponibilité en cas de nécessité à ouvrir grand les vannes de la liquidité, sont cela même qui fait horreur à l’Allemagne. Tous les programmes d’assistance exceptionnelle mis en place par la Banque centrale européenne (BCE) ont fait l’objet d’âpres débats avec les représentants allemands, et encore n’ont-ils été tolérés que parce qu’ils ont été conçus à l’intention des banques, et d’elles seulement. Qu’il s’agisse de diriger la création monétaire vers les dettes souveraines, c’est-à-dire les Etats impécunieux et toujours suspects d’abuser de l’aléa moral (comme si les banques privées ne l’étaient pas !!), et l’Allemagne devient folle.

C’est bien pourtant ce à quoi elle a consenti avec le programme OMT (Outright Monetary Transactions) mis en place en septembre 2012 par la BCE. Quoiqu’elle n’ait rien résolu fondamentalement par elle-même, l’annonce de la BCE de sa disposition à intervenir dans les marchés secondaires pour racheter, si besoin est en quantités illimitées, les dettes souveraines attaquées a été ce que les anglo-saxons nomment un game changer : les primes de risque qui menaçaient de diverger ont été ramenées à des niveaux permettant aux Etats mis en cause d’éviter l’insolvabilité, c’est-à-dire de devoir en appeler aux programmes d’« assistance » européens (FESF, MES [