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La fabrique des Nobel

Le prix Nobel de la paix sera décerné vendredi au dissident chinois Liu Xiaobo. Mais au fait, qui choisit les lauréats? Voyage en terre norvégienne, où flotte un léger parfum d’entre-soi.

 

Geir Lundestad Paru dans leJDD

Geir Lundestad, "secrétaire permanent" du comité Nobel norvégien depuis vingt ans. (Bernard Bisson pour le JDD)

Sur les murs du grand hall de l’hôtel de ville d’Oslo, d’immenses fresques retracent l’histoire de la Norvège et célèbrent les saisons. A gauche, une vaste baie s’ouvre sur le port. Vingt mètres de hauteur sous plafond, 1.500 m² de sol en marbre: solennité maximale. Ajoutez-y une estrade et, le 10 décembre, pour la remise du prix Nobel de la paix, une chaise vide.

Une chaise vide à la place de Liu Xiaobo, le lauréat de l’édition 2010. Cet intellectuel chinois a été condamné l’an dernier à onze années de détention pour "subversion du pouvoir de l’Etat". C’est la première fois que le prix ne peut pas être décerné depuis 1936 - le journaliste pacifiste Carl von Ossietzky était alors interné en camp de concentration.

Le chèque de 1 million d’euros pour Liu Xiaobo attendra

Les organisateurs de la cérémonie ont pensé le confier à Liu Xia, l’épouse du lauréat, puis à un de ses frères. Mais Pékin ne semble pas disposé à les laisser voyager. Ni le diplôme, ni la médaille, ni le chèque de 1 million d’euros ne seront donc remis cette année. Pour le reste, la cérémonie se déroulera comme l’exige la tradition. Sous les yeux du roi Harald, de la reine Sonja, et de diplomates. Il y a un mois, Pékin a demandé aux ambassadeurs en poste à Oslo de "ne rien faire qui puisse déstabiliser la Chine" - comprendre: prière de se faire porter pâle le 10 décembre. Peine perdue. Seuls les représentants russe, kazakh, cubain, irakien et marocain se sont décommandés.

En juin, déjà, la vice-ministre chinoise des Affaires étrangères était venue trouver Geir Lundestad, "secrétaire permanent" du comité Nobel norvégien depuis vingt ans. Elle lui avait signifié sa ferme opposition à ce qu’un prix soit décerné à des dissidents chinois. Avec ce mélange de malice et de rugueuse franchise qui le caractérise, Lundestad lui avait répondu que le comité "n’avait aucune raison d’avoir vis-à-vis de la Chine une attitude différente de celle qu’il avait eue vis-à-vis de l’URSS, de l’Afrique du Sud ou de la Birmanie en récompensant Sakharov, Desmond Tutu et Aung San Suu Kyi".

Dans le processus d’attribution du prix Nobel de la paix, cet historien de 65 ans joue un rôle clé. Garant du "bon niveau d’information" des cinq membres élus du comité - à qui revient la décision - il se contente officiellement de rédiger des rapports sur les personnalités pressenties. Les spécialistes de l’institution s’accordent pourtant à juger son influence "au moins aussi importante que celle des cinq élus réunis". Eux sont choisis par le Parlement norvégien. C’est la seule consigne formulée par Alfred Nobel, le richissime inventeur de la dynamite, dans son testament. Aucune nationalité, aucune qualification particulière n’est requise. Mais le Parlement norvégien désigne invariablement… d’anciens parlementaires norvégiens.

En plus de Lundestad, le comité actuel compte un homme et quatre femmes, censés refléter l’équilibre entre tous les partis. Le premier, Thorbjorn Jagland, est un ancien Premier ministre travailliste. Kaci Kullmann Five (Parti conservateur) et Sissel Ronbeck (Parti travailliste) ont été ministres. Les deux dernières, Inger-Marie Ytterhorn (Parti du progrès) et Agot Valle (Parti socialiste), sont inconnues du grand public. Six fois par an, ils se réunissent autour d’une table ovale au troisième étage de l’Institut Nobel d’Oslo. Entourés par les portraits de tous les lauréats, de Frédéric Passy (1901) à Barack Obama (2009). Et avec la tranquillité de ceux qui savent qu’un secret absolu entoure leurs délibérations pour les cinquante prochaines années.

Leur choix doit être unanime. De février à octobre, ils échangent donc leurs idées et se penchent sur les propositions de noms - 237, cette année - qui leur sont envoyées du monde entier par des "personnalités éminentes" (universitaires, parlementaires…). La plupart proviennent de Scandinavie, d’Allemagne et des Etats-Unis. "On reçoit peu de suggestions de France, relève Lundestad. Peut-être est-ce lié au fait que votre pays n’a pas eu de lauréat dans les périodes récentes?" Mis à part le prix attribué à Médecins sans frontières en 1999, il faut en effet remonter à 1968 pour trouver un Français, René Cassin.

Le recrutement des votants est devenu objet de débats

Le club des cinq votants n’est pas composé d’amis, ils ne se fréquentent pas en dehors de ces séances de travail, mais enfin, ils sont tous de la même génération et ont mené leurs carrières en parallèle. Inévitablement, un parfum d’entre-soi flotte sur leurs discussions. Et en Norvège, depuis quelques mois, leur recrutement est devenu un objet de débats.

Procureur en chef: Kristian Berg Harpviken, le directeur de l’Institut de recherche sur la paix. "Devenu secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thorbjorn Jagland a besoin de ménager la Russie. Je le vois mal décerner le prix Nobel à un dissident russe." L’intéressé balaie la critique et rappelle qu’il est le "gardien de la Convention européenne des droits de l’homme". "Les membres du comité sont trop proches des partis politiques norvégiens, il faudrait intégrer des personnalités internationales", poursuit Harpviken. Faux procès, estime l’exquise Kaci Kullmann Five: "Quand je vois la réaction des Chinois, je n’ai pas l’impression que nous ayons fait un mauvais choix ou que le prix ait perdu de son poids."

Geir Lundestad, lui, veut bien admettre que le fait de ne pas avoir récompensé Gandhi avait "peut-être quelque chose à voir avec la loyauté norvégienne envers la Grande-Bretagne" ; et que l’absence de grande figure de la construction européenne au palmarès est "sans doute liée au fait que la Norvège est très divisée sur ce sujet". Mais il continue à considérer que le Suédois Alfred Nobel a été bien inspiré de placer le souci de la paix entre des mains norvégiennes - alors que les quatre autres prix exigés dans son testament (physique, chimie, médecine, littérature) sont décernés par des institutions suédoises. "Dans notre sang coule un curieux mélange de réalisme et d’idéalisme, plaide-t-il. Nous n’avons pas de tradition militaire et nous aimons construire des ponts, relier les gens, leur permettre de se retrouver."

"Très à l’aise" avec les choix faits depuis vingt ans, "y compris Obama", Lundestad voit le Nobel comme "un micro relié à un énorme ampli". Alors autant le braquer dans la direction la plus utile: il a ainsi défendu l’élargissement du concept de "promoteur de paix" aux protecteurs de l’environnement (d’où les sacres de Wangari Muta Maathai en 2004 et Al Gore en 2007) ou à ceux qui luttent contre la pauvreté (avec le microcrédit cher à Muhammad Yunus, récompensé en 2006). Lundestad semble plus embarrassé par la nomination récurrente d’Internet: "Une technologie n’est ni bonne ni mauvaise, non?" Puis, dans un infini sourire, il savoure l’audace qu’un tel choix représenterait.

 

Mathieu Deslandes, à Oslo - Le Journal du Dimanche

dimanche 05 décembre 2010