Erdogan, le Sultan de la CIA

Bahar Kimyongür

2 avril 2014

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Des millions de Turcs, Arabes et Musulmans ont vu en Erdogan un héros libérateur après son show devant Shimon Peres à Davos en 2009. En réalité, c’était du cinéma. Comme le montre sa nouvelle expédition militaire contre la Syrie et sa volonté de mettre en scène un faux attentat, tout cela au service de ses maîtres de Washington. Bahar Kimyongür décortique les médiamensonges de cette “Opération Butin”...
(Erdogan avec l'agent de la CIA Mahdi Harati)
Un corps expéditionnaire djihadiste formé dans le Sud de la Turquie progresse vers la ville côtière de Lattaquié au Nord-ouest de la Syrie. Majoritairement composée de combattants européens, asiatiques, maghrébins, turcs, d'Arabes du Machrek et du Golfe et de quelques Syriens égarés dont des Turkmènes, cette légion étrangère représente l'ultime cheval de bataille du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan dans sa guerre par procuration contre la Syrie.
 
Après la révolte de millions de Turcs contre sa politique répressive et belliqueuse, après les révélations sur son implication dans un vaste réseau maffieux et surtout après trois ans d'échecs sur le front syrien, Erdogan semble vouloir miser le tout pour le tout. N'avait-il pas promis à ses fidèles de prier dans la mosquée des Omeyyades une fois le gouvernement syrien renversé ?
 
A défaut d'avoir pu réaliser son projet mégalomane, Erdogan ressent autant le besoin de conquérir les esprits que les terres des peuples insoumis. Pour cela, il puise volontiers son inspiration dans l’héritage impérial du pays, se rêvant en nouveau Sélim Ier, le Sultan ottoman surnommé « Le Terrible » ou le « Cruel », celui qui soumit la Syrie et l'Egypte au début du XVIe siècle.
 
Erdogan n’a pas baptisé par hasard le 3e pont sur Bosphore actuellement en chantier du nom de son mentor impérial. Comme le Sultan Selim, Erdogan veut régner sur la Syrie et l'Egypte. Et comme le Sultan Selim, Erdogan envoie ses troupes massacrer les alévis, les alaouites et autres communautés soupçonnées de mécréance, d'hérésie ou de proximité avec l'Iran.
 
Toutefois, à la différence du redoutable sultan-calife, Erdogan n’est que le larbin d'un Empire plus fort que lui, celui des Etats-Unis. Sa carrière politique à la tête de l’Etat est marquée par sa volonté de concilier ses ambitions personnelles avec les intérêts de ses maîtres. Il en est de même pour son soutien décomplexé au terrorisme et à la guerre en Syrie, soutien encouragé et encadré depuis le début de la crise syrienne par son partenaire stratégique américain.
 
 
False Flags anti-turcs, CIA, Menderes et Erdogan
 
Une conversation top-secret entre officiels turcs planifiée par Erdogan et diffusée la semaine dernière via les réseaux sociaux a révélé que le chef du renseignement Hakan Fidan était prêt à bombarder le mausolée du grand-père du fondateur de l'Empire ottoman Suleyman Shah situé dans une enclave turque en territoire syrien pour justifier l’entrée en guerre d'Ankara contre Damas.
 
Le Sultan néo-ottoman Erdogan était donc prêt à détruire un joyau du patrimoine national pour sa propre gloire et indirectement, pour le bien de l’Amérique. Ce n'est pas la première fois qu'un gouvernement turc organise en coordination avec Washington une fausse attaque contre un édifice turc à haute valeur symbolique pour s’en prendre à plus faible que lui.
 
En 1955, les services secrets turcs perpétrèrent un attentat sous faux drapeau (false flag) contre la maison de Mustafa Kemal Atatürk à Thessalonique en Grèce et accusèrent les communistes turcs d’en être les auteurs. A l’époque, la Turquie était dirigée par Adnan Menderes, un Premier ministre « islamo-conservateur » pro-US. Grâce à cette « stratégie de la tension », les barbouzes turcs et américains cherchaient à justifier leur guerre intérieure contre les communistes turcs.
 
Des suites de ce faux attentat, les 6 et 7 septembre 1955, des églises grecques et arméniennes, des synagogues, des écoles, des habitations et des commerces furent pillés, incendiés, des hommes furent lynchés en plein cœur d'Istanbul en raison de leur identité religieuse. L'opération fut orchestrée par le Gladio turc, l'armée secrète de l'OTAN alors en guerre contre le « péril communiste ». Justement, Adnan Menderes, l'homme de la CIA des années 50 qui couvrit le pogrome d’Istanbul, est lui aussi érigé en modèle par Recep Tayyip Erdogan.
 
Le régime d’Ankara en guerre contre les Arméniens de Syrie

 
Si le plan d'attaque du mausolée ottoman en territoire syrien n'a pas abouti, les Arméniens de Syrie et autres minorités taxées de « mécréance » sont aujourd'hui à nouveau la cible du régime d'Ankara. En effet, dès le premier jour du printemps, des hordes djihadistes venues de Turquie ont envahi Kassab, un village arménien et alaouite situé sur les pentes du Mont Casius au Nord-ouest de la province côtière de Lattaquié. Baptisée « Opération Butin » (Anfal) par les chefs djihadistes, cette nouvelle razzia barbare ne pouvait porter un nom plus explicite.
 
Pour faciliter l'avancée des envahisseurs djihadistes, l'aviation turque a abattu un MIG 23 syrien qui protégeait Kassab. Erdogan a invoqué une violation de l'espace territorial turc par l'avion syrien pour abattre l'appareil. Or, l'avion est tombé dans la zone de Kassab en Syrie. Le pilote, Thabet Ismail n'est ni Superman ni équipé d'une combinaison genre wingsuit. En sautant en parachute, il a logiquement atterri en Syrie à plusieurs kilomètres à l'intérieur de ses terres.
 
Le régime d'Ankara a ainsi non seulement agressé la Syrie mais a également offert une couverture aérienne à ses mercenaires. Par exemple, l’Observatoire 45 qui domine la zone montagneuse de Kassab près de Kastal Maaf a été brièvement conquis par la légion étrangère d'Erdogan grâce aux tirs d'artillerie de l'armée turque. Quant aux djihadistes blessés au combat, ils ont été transférés par des militaires turcs vers les hôpitaux de la province turque du Hatay.
 
Devant l’avancée des djihadistes, les habitants de Kassab et des villages environnants se sont résignés à fuir vers Lattaquié. Seuls quelques Arméniens âgés, sans doute las d'être hantés depuis un siècle par le spectre de l'exode, ont préféré rester.
 
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