02/03/15

Françoise Compoint, un regard éclairé sur la Russie et la crise en Ukraine

Voilà qui restitue de manière claire et précise l’état actuel des relations et le processus, (en même temps que la « qualité » des « gouvernances » de quelques pays de l’Ouest du continent européen) qui y ont conduit…

 

Sur NOVOROSIA VISION

Françoise Compoint, un regard éclairé sur la Russie et la crise en Ukraine

 

 

Françoise Compoint

Françoise Compoint

Bonjour Françoise, avant de commencer pourriez-vous déjà vous présenter ?

Je vous remercie, cher Laurent, de l’attention que vous portez à mon travail. Je suis philosophe de formation. Après avoir fait des études supérieures à Moscou et avoir enseigné pendant deux ans la pensée médiévale et l’existentialisme sartrien, j’ai tout abandonné pour me lancer dans le journalisme. J’ai fait mes premières armes au sein de La Voix de la Russie aujourd’hui rebaptisée en Radio Sputnik. Ce n’était pas évident pour moi, primo, parce qu’il me fallait combler bien des lacunes en géopolitique, secundo, parce que le manichéisme primaire qui m’était alors propre m’empêchait de voir large et surtout de relativiser certains jugements de valeur. Ayant finalement pu surmonter ces deux obstacles, j’ai obtenu une vision bien plus nuancée de la lutte qui se joue en ce moment à l’échelle mondiale et qui est une lutte pour la redistribution des rapports de force, autrement dit, pour le multipolarisme.

Vous vivez en Russie depuis de longues années, vous avez une grande expérience des médias, Vous avez travaillé pour le service français de la Radio La Voix de la Russie et vous avez une tribune dans Sputnik. De Moscou, quelle est votre vision de la gestion médiatique en France de la crise ukrainienne ?

C’est exact. Je vis en Russie depuis le début des années 2000. Mon attachement pour ce pays qui ne m’est pas étranger – j’ai des origines russes du côté maternel – se renforce d’année en année. Il s’agit d’une empathie motivée avant toute chose par le contraste prégnant que je relève entre les valeurs modérément traditionnelles de la Russie et le piège progressiste occidental dont l’aboutissement renvoie aux écrits eschatologiques de Spengler. Force m’est de constater que l’hypocrisie des médias atlantistes constitue l’une des facettes de ce progressisme qui fait passer les moyens devant la fin, la manipulation devant la vérité. S’il est certain que le journalisme ne peut être objectif à 100 %, l’objectivité totale relevant d’un idéal qui n’est pas de ce monde, il est non moins certain que le journaliste devait tendre à l’honnêteté donc, au demeurant, relater ce qu’il voit et dire ce qu’il pense et non pas ce qu’il est de bon ton de dire et de penser. S’il y a bien sûr une ligne politique à respecter, c’est le cas dans n’importe quel pays et c’est normal, cette ligne ne devrait cependant pas défier le bon sens. Or, la couverture médiatique qui est faite du dossier ukrainien est tout sauf pertinente, cela depuis sa genèse place Maïdan. Si je prenais un raccourci, je parlerais de falsification pure et simple ou de mensonge. En réalité, ce qui rend ce mensonge difficile à mettre en lumière, c’est justement et paradoxalement son caractère flagrant. Deux procédés interconnectés sont utilisés : l’accusation en miroir et l’inversion des pôles du réel. Comme à tout venin il est un antidote, celui-ci correspond au raisonnement par analogie. Transposons les évènements de février 2014 au terrain européen. Imaginons que François Hollande est renversé. Avant que cela n’arrive, des philosophes et des députés russes se rendent à Paris pour tenir des discours pompeux en manifestant leur soutien aux opposants et en applaudissant le rapprochement de ces opposants, par analogie pro-russes, avec le bloc eurasiatique. Mme Mizoulina distribue des brioches à la foule en liesse, l’ambassadeur russe s’entretient avec le Kremlin pour discuter de la composante du futur gouvernement. Ce que je raconte relève déjà de la science-fiction ou du Kafka. Mais allons plus loin! Le Midi ne reconnaît pas le putsch. Des Hautes-Alpes au Var les gens se révoltent et demandent une décentralisation urgente. Celle-ci leur est catégoriquement refusée. Furieux, ils exigent un référendum. Même interdiction, même obligation de se plier à un gouvernement fantoche pro-russe. Comme les mesures d’intimidation ne conduisent pas à l’effet recherché, Paris envoie ses chars prendre d’assaut les villes. Les civils sont massacrés. Etc. Faut-il développer le scénario au-delà de cette série d’images? Je ne le pense pas. S’y surajoute le traitement hors-contexte qui a été fait du retour de la Crimée dans le giron russe et le fantasme des petits hommes verts présents dans les bureaux de vote en mars et à travers le Donbass dès l’été dernier et jusqu’à présent. Les racontars affluent perdant à la longue en crédibilité. Nous étions nombreux à croire que Colin Powell agitait une fiole contenant du gaz toxique liquéfié… Combien étions-nous à croire qu’Assad avait ordonné le massacre de son propre peuple dans la Ghouta ? Bien moins ! L’Ukraine à présent ! Où sont donc les 9 000 militaires russes que Porochenko avait aperçus le mois dernier alors qu’ils auraient passé la frontière du côté ukrainien ? Si des unités régulières russes combattaient dans le Donbass, ce n’est pas Debaltsevo qui aurait été libéré à l’issue de combats extrêmement durs mais, toujours dans le même esprit de science-fiction, la Rada !

Les médias français se discréditent donc eux-mêmes en enfermant leur argumentation, quand il y en a une, dans une sorte de cercle vicieux. En défiant le bon sens, ils se lancent eux-mêmes un défi. Cela me rappelle de loin l’image de l’ouroboros avec un petit supplément imager : en voulant mordre ceux qui pensent autrement, ils n’ont pas conscience de se mordre la queue.

Du point de vue de la population russe, du citoyen lambda, comment sont vécus les événements dramatiques dans le Donbass ?

Je crois qu’il faut diviser ce citoyen en trois catégories en soulignant la prédominance quantitative du citoyen, dirais-je, patriote. Vous employez l’adjectif « dramatique ». Il est très bien choisi. Pour la majeure partie des Russes, toutes classes confondues, les évènements qui ont lieu depuis avril dans le Donbass relèvent du drame. D’abord parce qu’il s’agit d’un peuple frère et même plus que cela ! Une certaine partie de mes connaissances – je pense à deux de mes anciens élèves – ont des proches, en l’occurrence des grands-parents, dans les villes assiégées. L’un d’eux a ramené sa grand-mère de Stakhanov, ce qu’elle racontait sur les atrocités commises par la junte et surtout les bataillons punitifs donne la chair de poule. Cette guerre voulue par les USA à des fins d’hégémonie et facilitée par la division culturelle initiale d’un pays artificiellement formé est vécue comme une rupture au cœur même du monde slave, comme une atteinte à son unité qui néanmoins, malgré la division intrinsèque que je viens de mentionner, était plus forte que les divergences qui existaient déjà depuis l’époque soviétique. Ensuite, ce scénario sanglant en pleine Europe est perçu comme une provocation visant avant tout la Russie. Le XXème siècle a été terriblement éprouvant pour ce grand pays, il ne s’agit pas de recommencer ! C’est sans compter la lente croissance économique des années 2000. Qu’est-ce que le citoyen lambda devrait penser de ceux qui essayent de leur voler une stabilité si durement conquise? En sponsorisant en plus le massacre de ses frères et sœurs à seulement 100 km de Rostov!

La deuxième catégorie, plutôt minoritaire et plutôt neutre, se dit choquée par cette guerre mais reproche parfois aux Républiques autoproclamées d’être trop intransigeantes face aux demandes de Kiev. Il s’agit de gens qui préfèrent se tenir à l’écart considérant que tous les moyens sont bons pour stopper le conflit pourvu que le rouble arrête sa dégringolade (il semble s’être stabilisé depuis peu), que le camembert français regagne les rayons d’Auchan et que, ne les diabolisons pas, la paix revienne en Ukraine, même si des bases militaires américaines s’y installent.

Cette catégorie que je dirais transitoire est parfois difficile à dissocier de celle des nantis versés dans une sorte d’ultra-libéralisme d’inspiration parfois idéaliste et égocentrique, parfois idéologique. Cela ne signifie pas que tous ces gens sont payés, loin de là ! Mais la situation de certains d’entre eux a connu un étrange essor suite à des contacts réguliers avec les ONG occidentales présentes sur le territoire russe. Ils ont des convictions qu’ils ont pleinement le droit d’avoir, nous sommes dans un pays démocratique, si ce n’est que lesdites convictions coïncident avec une étrange nostalgie des années Eltsine, donc, du déclin de la Russie et si ce n’est qu’elles sont contraires aux intérêts nationaux du pays, je pense à leur aversion vis-à-vis du retour de la Crimée ou, plus anciennement, leur vision dénaturée du dossier tchétchène, triste héritage eltsinien. Ces gens-là sont toujours plus visibles en temps d’instabilité. Leur influence est moins marquée qu’elle ne l’était il y a quelques années mais elle peut perturber certains esprits mal informés ou enclins au pessimisme.