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Charles Enderlin décrypte les périls du messianisme juif

|  Par René Backmann

France 2 diffuse ce soir le documentaire de son correspondant à Jérusalem Charles Enderlin, sur la montée en puissance du messianisme juif. Un éclairage salutaire sur les forces qui ont aidé Netanyahou à remporter les dernières élections et à se maintenir au pouvoir.

Après quinze mois de réflexion, France 2 s’est finalement décidé à diffuser le documentaire sur le messianisme juif réalisé par son correspondant à Jérusalem depuis 1981, Charles Enderlin. "Au nom du temple" sera visible ce mardi 31 mars à… 23 h 40. Difficile de trouver un horaire plus discret pour ce document d’une actualité brûlante.

Deux semaines exactement après la victoire aux élections législatives de Benjamin Netanyahou, porté par une coalition de la droite et de l’extrême droite, au sein de laquelle les colons religieux bénéficient d’un poids majeur, l’enquête de Charles Enderlin, qui suit la trame de son livre éponyme publié en 2013 (*), jette une lumière utile sur ces autres « fous de Dieu » qui guettent fiévreusement l’arrivée du Messie.

Netanyahou sort grand vainqueur des élections législatives de la mi-mars.
Netanyahou sort grand vainqueur des élections législatives de la mi-mars. © Pierre Puchot

Archives et témoignage des partisans du « Grand Israël » à l’appui, le film, où interviennent aussi experts et historiens, décrit quarante ans d’une inexorable progression du sionisme messianique au sein de la société israélienne. Au point qu’aujourd’hui, comme le constate la sociologue Tamar Hermann, 51 % des Israéliens sont convaincus de la venue du Messie, 67 % estiment que le peuple juif est le peuple élu, 73 % pensent que la prière peut les aider et 80 % croient en l’existence de Dieu.

Charles Enderlin le rappelle utilement, ce sionisme biblique a eu pour prophète le rabbin Zvi Yehouda Ha Cohen Kook. C’est de sa célèbre yeshiva Merkaz Ha Rav que sont issus les militants, souvent d’anciens soldats, qui vont créer après la guerre de 1967 et la conquête de la Cisjordanie et de Jérusalem, le mouvement Goush Emounim, le « Bloc de la foi », qui sera le fer de lance de la colonisation. « Nous avions le sentiment d’écrire un nouveau chapitre de la Bible », confie l’ancien parachutiste Hanan Porat, devenu colon religieux.

C’est avec cette conviction d’être la « génération de la rédemption », selon la formule d’un autre vétéran de 1967, Ouri Elitzour, que les membres du Goush Emounim investissent les collines de Cisjordanie – désormais redevenue, pour eux, la biblique « Judée- Samarie » – armés de leurs fusils d’assaut et de leurs truelles pour vivre sur cette terre que Dieu a donnée au peuple juif. Dix ans après la conquête de la Cisjordanie, 20 000 colons  sont déjà installés en Cisjordanie. Dix ans encore et ils seront 70 000.

Dès 1968, une colonie est créée au cœur de Hébron, la ville des patriarches, par un groupe de juifs religieux convaincus d’exaucer là une promesse des prophètes. « Nous n’avons rien vu venir. Et quand nous avons mesuré ce qui se passait, c’était trop tard. La présence des colons à Hébron était un fait accompli »,admet aujourd’hui l’ancien général Schlomo Gazit, à l’époque gouverneur militaire de la Cisjordanie. « Lorsque la droite est partie à l’assaut de la Cisjordanie, constate aujourd’hui l’historien du sionisme Zeev Sternhell, nous n’avons compris ni la profondeur de ses sentiments religieux ni le sérieux de l’entreprise. »

Le film de Charles Enderlin le montre on ne peut plus clairement : le messianisme religieux, qui enjoignait aux fidèles de vivre sur la terre de la Bible, et le nationalisme sioniste, qui dictait aux militants du Grand Israël d’occuper cette terre « du Jourdain à la Méditerranée » ont convergé, avec le soutien et les encouragements des gouvernements successifs – à de rares exceptions près – pour devenir une véritable stratégie de colonisation.

Stratégie adoptée avec constance par tous les chefs de la droite nationaliste : Begin, Sharon, puis Netanyahou. Avec le même objectif : tout faire pour interdire l’échange de la paix contre la terre, et rendre impossible la création d’un État palestinien, clés de la fin du conflit. Au point de tenir pour des traîtres ceux qui plaideraient pour le contraire. Et à plus forte raison entreprendraient de le réaliser.

Le documentaire de Charles Enderlin rappelle sur ce point qu’avant d’être assassiné en 1995 par un illuminé des collines, Ygal Amir, militant assidu de la colonisation biblique, le premier ministre Itzhak Rabin, artisan avec Yasser Arafat des accords d’Oslo, en 1993, avait été à la fois la cible d’une campagne haineuse de la droite nationaliste – qui n’hésitait pas à le déguiser en nazi – et de l’équivalent d’une fatwa, prononcée devant sa résidence par un groupe de rabbins messianiques.

 

L'électorat de Netanyahou

À ceux qui l’avaient oublié, Au nom du temple rappellera aussi que Benjamin Netanyahou, lorsqu’il était devenu premier ministre pour la première fois, avait remercié son électorat ultrareligieux en ouvrant un souterrain sous l’Esplanade des mosquées, initiative qui avait provoqué un embrasement de la Cisjordanie et de Jérusalem, où les affrontements avaient fait 95 morts palestiniens et 15 morts israéliens. Quatre ans plus tard, c’est une autre initiative provocatrice d’un dirigeant de la droite nationaliste, la visite d’Ariel Sharon, alors chef de l’opposition à Ehoud Barak, sur l’Esplanade des mosquées qui avait déclenché la seconde intifada. En deux ans, 1 599 Palestiniens et 577 Israéliens avaient été tués.

La colonie juive de Givat Zeev, près de Jérusalem, en Cisjordanie, en 2013.
La colonie juive de Givat Zeev, près de Jérusalem, en Cisjordanie, en 2013. © Reuters

Le statu quo instauré en 1967 autour de l’Esplanade demeure en d’autres termes fragile et explosif. Les fanatiques du messianisme n’ignorent pas cette vulnérabilité. Au contraire. Ils apparaissent dans le documentaire prêts à tout pour reconquérir ce lieu, où les lieux saints musulmans – le dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa – ne représentent à leurs yeux que des constructions provisoires, vouées à la destruction lorsque le Temple sera reconstruit. Certains s’y préparent.

À côté de préparatifs quasi folkloriques, comme la recherche de l’indispensable vache rousse dont les cendres serviront à purifier le sanctuaire, ou comme la fabrication des objets qui serviront au culte, y compris l’Arche d’alliance bis, d’autres, plus sérieux, sont dans l’air. Plusieurs des interlocuteurs de Charles Enderlin le proclament : l’objectif est l’annexion pure et simple de la « Judée-Samarie », du « Jourdain à la mer », comme l’affirme Uri Ariel, colon et ministre, qui se déclare disposé, dans ce « Grand Israël », à « donner des droits » aux Palestiniens.

 

Benjamin Netanyahou, qui décida peu après sa première élection au poste de premier ministre de lancer la construction, au sud de Jérusalem, de la colonie de Har Homa, dans le but déclaré de créer un obstacle entre Bethléem et la Ville sainte et d’empêcher la création d’un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale, avoue aussi dans le film comment il accepta, début 1997, d’appliquer un accord conclu par Shimon Pérès et de retirer l’armée israélienne de « la partie arabe de Hébron, en échange de la totalité de la Judée-Samarie. Ou presque ».

Alors que le nombre de colons atteint aujourd’hui 360 000 en Cisjordanie et 200 000 à Jérusalem-Est, et que les divers courants de la droite nationaliste ou messianique viennent de contribuer à la nouvelle victoire de Netanyahou, est-il encore temps d’écouter le cri d’alarme de Zeev Sternhell : « Il faut arrêter cette poussée messianique vers le mont du Temple. Le mont du Temple, ce sont les mosquées arabes. Un point, c’est tout. Le fait que les messianiques pensent qu’ils ont gagné en Cisjordanie ne peut pas constituer une permission de la part de l’État d’Israël. Il faut que l’État montre qu’il n’accepte pas ces activités