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Par Max Leroy - 18 mars 2015

Pourquoi le socialisme ne triomphe-t-il pas partout ? Telle était l'une des questions qu'Orwell s'évertuait à poser. À écouter ou à lire nombre des partisans du partage des richesses, un début de réponse s'esquisse. Socialisme de l'entre-soi, jargonneux et élitiste, truffé de néologismes et saturé de références consanguines, colloques d'universitaires cherchant la petite bête à des notes de bas de page, gloses et regloses, narcissisme du minoritaire sectaire et radicalisme chic des quartiers fleuris... la pensée critique a l'art de se couper du peuple dont elle se targue de parler. Orwell, qui tenait à œuvrer « en marge de l’armée régulière », tranchait dans le lard des altruistes d'estrades, des communistes sur coussins de soie et des anarchistes de bibliothèques. Ode au socialisme du quotidien.


orwell2La guerre d’Espagne éclate en juillet 1936, lorsque le général Francisco Franco se lève pour briser le Frente Popular démocratiquement élu. George Orwell (Éric Blair de son vrai nom) a alors trente-trois ans et a déjà publié quatre ouvrages – parmi lesquels Dans la dèche à Paris et à Londres et Une histoire birmane. Ne pouvant rester les bras ballants devant cette tentative de putsch anti-démocratique et anti-socialiste, Orwell prend la route en direction de la péninsule ibérique avec l’espoir de prêter main forte aux combattants. Il quitte Londres le 22 décembre et pénètre dans Barcelone quatre jours plus tard, muni d’une lettre de recommandation de l’ILP (le parti socialiste britannique). Un journaliste se souviendra : « Visiblement habillé et chaussé pour une expédition, il posa par terre une énorme valise à sangles et dit : "Je vais en Espagne. – Pourquoi ?" lui demandai-je. […] "Ce fascisme, dit-il, il faut que quelqu’un l’arrête¹." »

Au front

Fort des indications de l’ILP, Orwell intègre le POUM (le Parti ouvrier d’unification marxiste) – une formation anti-stalinienne dont l’un des leaders provient du mouvement trotskyste. Un concours de circonstance plus qu’un choix, du reste : « Si je n’avais tenu compte que de mes préférences personnelles, j’eusse choisi de rejoindre les anarchistes », avouera Orwell dans son Hommage à la Catalogne. Ces anarchistes qui, contre une République bourgeoise et un communisme inféodé à Moscou, s’acharnent à bâtir une société alternative et révolutionnaire à même d’affranchir le peuple espagnol de la tutelle étatique, patronale et cléricale. Avant de rejoindre le front, les fusils de fortune et la crasse des tranchées, Orwell découvre la fraternité, la solidarité et le respect qui animent ce pays où le tout-venant se donne du « camarade » et se tutoie. Orwell appartient à la 29e Division, la « Rovira ». Difficile de manquer ce grand échalas anglais, avec son mètre quatre-vingt-dix, sa culotte de cheval en velours, ses bottes et son justaucorps jaune. Il n’a, rapportera l’un de ses compagnons, peur de rien, sinon des rats. La stupéfiante générosité du peuple espagnol émeut l’écrivain, qui ne cesse de louer sa « décence innée » et son tempérament libertaire.

« Difficile de manquer ce grand échalas anglais, avec son mètre quatre-vingt-dix, sa culotte de cheval en velours, ses bottes et son justaucorps jaune. »

À défaut de « l’égalité parfaite », Orwell s’enthousiasme de voir, pour la première fois de sa vie et qui plus est par temps de guerre, une société – fût-elle microcosmique – fonctionner sans que l’homme n’exploite son prochain et sans qu’une classe ne subordonne les autres. « Des êtres humains cherchaient à se comporter en êtres humains et non plus en simples rouages de la machine capitaliste », consignera-t-il dans son récit. Attente (voire ennui) et combats se succèdent lors des quelques mois qu’il passe dans les tranchées… Une balle franquiste lui perfore la gorge le 20 mai 1937. Orwell s’écroule. Sa première pensée ? Sa bien-aimée, Eileen, venue le rejoindre. Puis l’amertume d’avoir à quitter ce monde qui, s’il tourne mal, n’en reste pas moins plaisant à vivre. Enfin, l’absence de ressentiment à l’endroit de son ennemi : Orwell songe même, si l’occasion de le rencontrer lui avait été donnée, qu’il l’aurait félicité pour ses talents de tireur… Heureux dénouement, toutefois : la plaie cautérise rapidement et les médecins ne relèvent aucune infection. Orwell revient dans Barcelone le mois suivant mais à peine est-il arrivé qu’il lui faut se cacher pour échapper à la police socialo-communiste qui traque les militants anarchistes comme ceux du POUM. Début juillet, le couple rentre en Angleterre. Orwell débute sans délai l’écriture de son ouvrage.

Socialisme démocratique contre socialisme de caserne

Le POUM, à l’instar des anarchistes, estime qu’il ne faut pas attendre la fin de la guerre contre les forces fascistes pour entreprendre la révolution sociale (rappelons qu’il existe malgré tout des dissensions entre poumistes et libertaires – les seconds n’étant traditionnellement pas partisans de l’orientation marxiste des premiers). Une stratégie que le gouvernement républicain et le Parti communiste espagnol combattent de concert : la révolution attendra, l’heure est à la guerre, au front uni et centralisé ! Tout militant du POUM qu’il soit (bien que critique à l’endroit de son sectarisme contre-productif), Orwell admet que la ligne du Parti communiste ne manque pas de pertinence – mais l’infamie avec laquelle celui-ci traite ses rivaux révolutionnaires, accusés sans détours de faire le jeu d’Hitler, le révulse au plus haut point : « Ainsi donc, voilà ce que nous étions aux dires des communistes : des trotskystes, des fascistes, des traîtres, des assassins, des lâches, des espions, etc. » La répression féroce et les purges entreprises par le gouvernement et les communistes contre les activistes du POUM et les anarchistes, à laquelle il assiste à sa sortie d’hôpital, le convainquent irrémédiablement de la dangerosité de l’hégémonie stalinienne (sur ces questions, complexes s’il en est, on lira avec profit La Tragédie de l’Espagne² (1937) de l’historien anarchiste Rudolf Rocker et l’étude « Les intellectuels de gauche et l’objectivité » (1968) de Noam Chomsky).

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Militants du POUM (DR)

Orwell rentre bouleversé de l’Espagne et ce qu’il a vu conforte ses convictions : le socialisme se doit d’être démocratique. Et si Orwell refuse l’alternative capitalisme/collectivisme (le premier conduisant à la guerre de tous contre tous, le second à la déportation des « déviationnistes »), cela ne fait pas de lui un social-démocrate cotonneux : son socialisme demeure révolutionnaire mais il refuse de confier les clés de l’avenir à quelque avant-garde professionnelle prétendant représenter les masses qu’elle ne manquera pas d’assujettir. Les langues acides brossent le portrait d’un Orwell belle âme et boy scout : s’il n’est certes pas un théoricien chevronné (et si l’on lit non sans dépit ses indulgences à l’endroit de la monarchie britannique), il développe pourtant une vision politique précise et va jusqu’à soumettre un programme en six points dans son texte « Le lion et la licorne » : 1) nationalisation des terres, mines, chemins de fer, banques et grandes industries, 2) limitation des revenus sur une échelle de un à dix, 3) réforme démocratique de l’éducation, 4) indépendance de l’Inde, 5) formation d’un Conseil avec représentation des « personnes de couleur », 6) alliances, sur le plan international, avec la Chine, l’Abyssinie et toutes les nations en proie aux fascismes.

« Un Front qui, sans nier les singularités de chacune des traditions philosophiques et politiques, fédère par-delà les clivages institués autour d’un socle unique, le socialisme. »

Pour enrayer l’essor de la droite et de l’extrême droite, Orwell exhorte à la constitution d’un Front populaire capable d’accueillir « tous ceux qui courbent l’échine devant un patron ou frissonnent à l’idée du prochain loyer à payer³ » ; un Front qui puisse rallier sous un même étendard la classe ouvrière et la classe moyenne – de l’épicier au fonctionnaire, de l’employé à l’ingénieur, du mineur à l’écrivain précaire – et renverser la ploutocratie élue des États capitalistes ; un Front qui, sans nier les singularités de chacune des traditions philosophiques et politiques, fédère par-delà les clivages institués autour d’un socle unique, le socialisme – que l’écrivain définit comme « la justice et [le] banal respect de soi » et « le renversement de la tyrannie4 » (marchande et politique) –, à échelle nationale et internationale. Les divergences ? Attendons. Rien ne sert de s’écharper dès aujourd’hui sur le sexe idéologique des anges.