Rédigé par - Angers, le 06/03/2017 - 07:45 / modifié le 06/03/2017 - 10:17

 

"La Fin de l'Union européenne", le livre de l'économiste angevin David Cayla, co-écrit avec Coralie Delaume, a fait beaucoup de bruit, dans la sphère politico-économique depuis sa sortie en début d'année. Membre du collectif des Economistes atterrés, l'universitaire revient sur le fond de son ouvrage, en analysant les raisons de l'échec européen et les perspectives qui s'ouvrent.

 


L’Union européenne : "Une cocotte-minute qu'il vaut mieux enlever du feu que laisser exploser"
Pourquoi, dès le titre de votre ouvrage, être aussi affirmatif et acter la fin de l'Union européenne ?
 
"Nous nous sommes très vite accordés sur le titre, car il résume en fait très bien notre propos. La fin de l’Union européenne n’y est pas présentée comme projet politique, un désir ou un pronostic, mais comme un constat. En effet, si l’on considère l’Union européenne comme un processus qui vise à intégrer politiquement et économiquement le continent, notre livre montre que c’est exactement l’inverse qui se produit et qu’au lieu d’une intégration des pays dans un ensemble harmonieux, on assiste à une désintégration économique et démocratique du continent. Nous sommes donc en face d’un système qui produit exactement le contraire de ce qu’il promettait de créer. C’est en cela qu’il est obsolète."
 
Quand situez-vous "le point de non-retour" qui correspond finalement au divorce entre l'institution et les populations ?
 
"Ce divorce s’est produit en deux principales étapes. La première, bien connue, est celle du projet de traité constitutionnel et des référendums perdus en 2005 en France et aux Pays-Bas. Dans son précédent livre (Europe les Etats désunis, Michalon 2014), Coralie Delaume écrivait que l’objectif réel de ces référendums était en fait de faire avaliser par les peuple un processus d’intégration supranational qui avait déjà beaucoup dérivé depuis le Traité de Rome de 1957. Manque de bol, les référendums ont été rejetés dans deux des pays fondateurs de l’Union. A partir de là, l’Europe est entrée en crise démocratique, contrainte de se développer en dépit du suffrage populaire, donc à côté des peuples, pour ne pas dire contre leur volonté explicite.
 
La deuxième étape de ce divorce est celle qui a eu lieu dix ans plus tard, lors de la crise grecque. On peine en France à prendre la mesure de ce qui s’est passé en Grèce entre janvier et juillet 2015, pendant les six premiers mois du gouvernement Tsipras. La population grecque a subi une sorte de putsch démocratique. La Grèce a ainsi été privée de sa propre monnaie par une banque centrale qui a décidé d’agir politiquement pour contraindre un gouvernement élu à renier ses promesses électorales. On a ainsi pu percevoir la concrétisation du mot de Jean-Claude Juncker : « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ».
 
Plus largement, la manière dont la crise de l’euro a été gérée, par la prise de pouvoir des pays créanciers sur les pays  débiteurs, relève davantage d’un esprit revanchard de type néocolonial que d’un principe de coopération et de solidarité qu’on était en droit d’attendre."
"La manière dont la crise de l’euro a été gérée, par la prise de pouvoir des pays créanciers sur les pays  débiteurs, relève davantage d’un esprit revanchard de type néocolonial que d’un principe de coopération et de solidarité qu’on était en droit d’attendre"
 
De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, nombreux sont désormais les leaders politiques à condamner fermement l'Union européenne telle qu'elle fonctionne. N'y a-t-il pas, aussi, un ressort populiste dans les critiques qu'elle subit ?
 
"L’Union européenne est en effet souvent prise comme un bouc émissaire facile pour de nombreux maux de notre société. Or l’UE n’est pas responsable des bombardements sur Alep et de la crise des réfugiés de l’été 2015 ; elle n’est pas non plus responsable de notre politique éducative, des problèmes d’intégration, de la misère de nos quartiers populaires, de la corruption de certains de nos responsables politiques, de la manière dont l’État, souvent, dysfonctionne. Voilà pourquoi je ne pense pas que la critique de l’Union européenne puisse servir de projet politique.
 
Néanmoins, on ne peut pas non plus exonérer l’Union de ses responsabilités réelles en matière de politiques économiques alors qu’elle en maîtrise les principaux outils. Dans notre livre, nous montrons notamment comment le marché unique et la concurrence généralisée ont entraîné une concentration des richesses dans les pays du cœur de l’Europe au détriment des régions périphériques. C’est pour combattre ce processus qu’un certain nombre de pays « trichent » en se réfugiant dans des stratégies non coopératives du type dumping fiscal ou social, quand ils ne vont pas jusqu’à encourager explicitement la fraude. Par ailleurs, il ne faut pas négliger la question des travailleurs détachés et les importants mouvements de population au sein de l’espace européen dont les effets sur l’emploi et les conditions de travail sont réels. Ainsi, la crainte de perdre son travail au profit de travailleurs de l’est peut parfois légitimement se transformer en europhobie."

La Fin de l'Union européenne a été co-écrit avec Coralie Delaume.
La Fin de l'Union européenne a été co-écrit avec Coralie Delaume.
Cette idée d'Union européenne était-elle selon vous vouée à l'échec dès le début, ou est-ce ce que les dirigeants des pays qui la composent en ont fait ce qui vous amène aujourd'hui à ce constat d'échec ? Le cas échéant, où l'Union européenne a-t-elle péché ?
 
"L’Union européenne était sans doute, dès l’origine, un projet assez ambigu qui aurait pu évoluer différemment. La méthode de Jean Monet dites « des petits pas » qui visait à organiser l’intégration européenne à partir d’institutions supranationales, et donc dans le dos des peuples, a contribué à la rupture entre le processus d’intégration européenne et les populations. Pendant longtemps la construction européenne a été essentiellement l’affaire d’une élite qui s’est peu souciée d’obtenir une quelconque légitimité démocratique.
 
Mais il existe une autre Europe, celle des coopérations inter-gouvernementales pragmatiques. C’est cette Europe qui est à l’origine d’ambitieux projets industriels tels Airbus, créé à la fin des années 1960, ou l’ESA, (créé en 1975) qui a permis à l’Europe d’exister dans le domaine spatial. Cette Europe fut progressivement abandonnée au fur et à mesure que l’Europe supranationale s’est renforcée.
 
La construction européenne a donc pêché d’une part d’un manque de pragmatisme dans ses réalisations et d’autre part d’une méthode qui visait à contourner les États nationaux, c’est-à-dire les institutions où s’exerce encore aujourd’hui l’essentiel de la démocratie."
 
Les résultats des élections présidentielles en France et du duel annoncé entre Angela Merkel et Martin Schulz en Allemagne peuvent-elles ouvrir une fenêtre de tir pour une recomposition de l'Union européenne ?
 
"En ce qui concerne l’Allemagne, je ne vois guère quel changement pourrait résulter d’une victoire de Martin Schulz ou d’Angela Merkel. Sur les questions européennes, il y a un assez large consensus gauche/droite en Allemagne. Le social-démocrate Martin Schultz présidait encore il y a peu un Parlement européen largement dominé par les conservateurs. Angela Merkel est la chancelière d’un gouvernement de grande coalition dont le vice-chancelier est un social-démocrate.
 
La seule opposition sérieuse à laquelle doit faire face Angela Merkel est celle de l’AfD, un parti populiste qui conteste à la fois la politique d’accueil des réfugiés en Allemagne et milite pour un renforcement de l’ordo-libéralisme européen. Mais malgré sa forte poussée électorale il est très peu probable que l’AfD remporte les élections en septembre prochain. Par contre le score de l’AfD et l’éclatement du paysage politique allemand pourra sans doute contraindre le vainqueur, quel qu’il soit, à reconduire la grande coalition. Il y a donc peu à attendre des élections allemandes.
 
Pour ce qui est de la France, il est clair qu’une victoire de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon entraînerait une crise européenne très profonde et sans doute accélérerait la fin de l’Union européenne. Difficile de dire quelles seraient les conséquences d’une victoire de Benoît Hamon dont le projet européen me paraît peu crédible. Le plus probable est que les promesses de réforme du candidat se heurteront à une fin de non-recevoir de la part des autres pays européens (et pas uniquement de l’Allemagne). Enfin, une victoire d’Emmanuel Macron ou de François Fillon ne changerait pas grand-chose dans les rapports de force actuels, les deux candidats s’étant montrés assez conservateurs dans leur politique européenne."
 
Comment analysez-vous le Brexit anglais et ses conséquences pour l'Angleterre et l'Union européenne ?
 

"La sortie du Royaume-Uni est d’abord un symbole extrêmement fort. Ce sera en effet la première rétractation de l’Union européenne, un signe que l’histoire ne va pas en sens unique et que l’UE est pas forcément l’avenir indépassable de tous les pays européens. Autre problème pour l’Union : comment combler le manque à gagner bu