Par Natacha Polony
Publié le 17/03/2017 à 16h08

CHRONIQUE - Fermeture, repli, souverainisme, xénophobie, racisme, populisme sont devenus les alibis d'un modèle économique obligatoire. Celui d'un libre-échange unifiant le marché mondial pour exacerber la concurrence de tous contre tous.

Les mots sont les mêmes, usés jusqu'à l'encre. Ils envahissent cette non-campagne comme ils avaient colonisé le référendum sur le traité constitutionnel. Ils saturaient alors les éditoriaux et les déclarations politiques comme ils saturent aujourd'hui l'espace médiatique. Repli, fermeture, isolement… En poussant un peu plus avant, racisme, xénophobie, haine de l'Autre. Car s'est installé dans le langage un continuum, presque une équivalence, entre certaines options politiques et ces mots-stigmates détecteurs d'infamie.

Prétendre qu'il vaut mieux consommer des produits fabriqués en France plutôt qu'importés de pays privés de normes sociales ou environnementales, mais quel chauvinisme ! Quel réflexe identitaire !

Ainsi, devant le désastre économique que constitue pour la France l'usage et l'abus de la directive sur les travailleurs détachés, variante de la fameuse directive Bolkestein sur la libéralisation des services, certains élus proposent une clause prescrivant, au nom de la sécurité, l'usage du français sur les chantiers ou l'embauche d'un interprète. Hypocrisie, se récrient les uns et les autres. Non qu'ils déplorent la ruine organisée de nos PME par un dumping social systématique en Europe. Que 286.000 travailleurs détachés officiels et 300.000 travailleurs illégaux détruisent 550.000 emplois et n'apportent pas la moindre cotisation sociale en France, ça ne les dérange en rien. Que des milliers d'entreprises fictives se montent, avec une simple boîte aux lettres en France, pour organiser ce trafic d'esclaves modernes, ça ne les atteint pas. Ce qui les préoccupe, c'est le racisme sous-jacent, le repli identitaire qu'ils décèlent, non seulement chez les promoteurs de la «clause Molière», mais chez tous ceux qui dénoncent le recours généralisé à des travailleurs des pays de l'Est pour faire baisser le coût du travail.

Faut-il, d'ailleurs, s'en étonner? Les mêmes fustigeaient naguère les velléités d'Arnaud Montebourg de promouvoir le «made in France». Prétendre qu'il vaut mieux consommer des produits fabriqués en France plutôt qu'importés de pays privés de normes sociales ou environnementales, mais quel chauvinisme! Quel réflexe identitaire! La destruction de filières industrielles et agricoles, les villes moyennes en décrépitude, la perte de savoir-faire, aucune importance. Préférer donner un emploi à son frère, à son voisin, dont on sait qu'ils paieront des impôts, contribueront à la richesse du pays et feront baisser les déficits et la dette, mais quelle aberration! Eux préfèrent plaider l'ouverture à l'Autre. Traduction: ne reconnaître comme seul critère que le prix, et paupériser la France en acceptant la concurrence déloyale de produits importés avant d'expliquer aux salariés français qu'ils ne sont pas compétitifs.

La certification bio de la République dominicaine autorise le traitement par 14 produits chimiques interdits en Europe

Un exemple? Cité par Le Canard enchaîné du 15 mars, il intéresse moins que les costumes de M. Fillon: les producteurs de bananes de Guadeloupe et de Martinique n'ont pas le droit de souligner dans une publicité que leurs fruits en agriculture conventionnelle sont plus propres que les bananes bio dominicaines. C'est pourtant la pure vérité: la certification bio de la République dominicaine autorise le traitement par 14 produits chimiques interdits en Europe. Mais l'Union européenne applique le «principe d'équivalence», qui consiste à accepter n'importe quelle certification d'un pays tiers pour les produits importés. Un esprit normalement constitué constaterait une concurrence déloyale pour les producteurs antillais et une tromperie du consommateur confiant dans le label bio. Pas du tout. Pour les «experts», raisonner ainsi révèle un souverainisme suspect à tendance xénophobe. Marine, sors de ce régime!

Ainsi la Commission européenne refuse-t-elle la traçabilité des viandes entrant dans les plats transformés. Un consommateur informé risquerait en effet de préférer une viande française à du cheval roumain. Ignoble discrimination. Pour le coup, Stéphane Le Foll a tapé du poing sur la table et l'a obtenue pour la France.

Fermeture, repli, souverainisme, xénophobie, racisme, populisme sont devenus les alibis d'un modèle économique obligatoire. Celui d'un libre-échange unifiant le marché mondial pour exacerber la concurrence de tous contre tous. Aller chercher le travail là où il est le moins cher, en frôlant l'esclavagisme, voilà qui relève de l'ouverture à l'Autre. Oui, ces gens-là aiment l'Autre, surtout quand il rapporte.

Cette vaste opération d'enfumage a pris des dimensions industrielles. Las, face à un système qui provoque tant de ravages, des peuples ont pris la fâcheuse habitude de protester dans les urnes. Aussi ne reste-t-il qu'une carte à nos généreux donneurs de leçons: transformer cette présidentielle en un référendum pour ou contre le FN. Plus besoin de débat sur le libre-échange, l'Europe ou le protectionnisme, ni de réflexions sur les moyens de réindustrialiser la France. Inutile de lire les programmes. L'essentiel est de voter utile pour barrer la route aux hordes fascistes. Et de perpétuer, en bonne conscience, ce système qui enrichit si bien les uns pour appauvrir si bien les autres.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 18/03/2017. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

 

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