Par Alexandre Devecchio
Mis à jour le 29/06/2015 à 11h04 | Publié le 27/06/2015 à 16h56

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN : Dans son essai La pensée égarée, Alexandra Laignel-Lavastine explore plus d'une décennie de capitulation des « élites » face à la montée de l'islamisme radical. Après l'attentat de Saint-Quentin- Fallavier, elle a accordé un entretien fleuve à FigaroVox.

 


Alexandra Laignel-Lavastine est philosophe et historienne des idées. Elle a publié chez Grasset La pensée égarée , Islamisme, populisme, antisémitisme: essai sur les penchants suicidaires de l'Europe.


PROPOS RECUEILLIS PAR

ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio


FIGAROVOX: Dans votre dernier livre, La Pensée égarée, rédigé pour l'essentiel avant le traumatisme de Charlie, vous estimez que nous n'avons pas pris la mesure des attentats de janvier. Les événements vous donnent tragiquement raison. Ces nouvelles attaques vous ont- elles surprises?

ALEXANDRA LAIGNEL-LAVASTINE : C'est plutôt l'étonnement général qui me surprend. Un intellectuel musulman laïc et démocrate me lançait il y a quelques jours: «Les intellectuels progressistes européens se comportent à l'égard des islamistes comme des collabos!». Sévère, mais juste. Jusqu'à présent, les tenants du politiquement correct ont de loin préféré avoir tort avec les islamo-fascistes qu'avoir raison avec les réalistes. Et ce, au nom d'un antifascisme hors de saison, ce qui constitue le comble du paradoxe! Après avoir trop longtemps baissé les bras face au communautarisme et à l'islamisme par crainte de se voir traité d'«islamophobes», il y aurait urgence à ce que nous redescendions de la planète mars pour faire place au réel. Et au courage.

Jusqu'à présent, les tenants du politiquement correct ont de loin préféré avoir tort avec les islamo-fascistes qu'avoir raison avec les réalistes. Et ce, au nom d'un antifascisme hors de saison, ce qui constitue le comble du paradoxe !

Que nous apprend le monde réel? Qu'une guerre ouverte a été déclarée au monde occidental et à ses valeurs humanistes et universalistes les plus précieuses, donc les plus fragiles. Que cette peste verte est désormais planétaire et que nous n'en sommes probablement qu'au début. Que cette guerre est menée sur notre sol et que l'ennemi, aujourd'hui, est aussi bien intérieur qu'extérieur. On savait que la menace djihadiste était à son comble en France — ou plutôt, nous aurions dû le comprendre. Depuis janvier, plusieurs attentats ont été déjoués, les uns dans une phase préparatoire, les autres de justesse. De nombreuses cellules djihadistes dormantes ont été réactivées et nous sommes également au courant des crimes de masse quotidiennement perpétrés par les nouveaux barbares sur les vastes territoires qu'ils contrôlent. Que nous faut-il de plus? Pourquoi cette étrange stupéfaction, au-delà de l'horreur évidemment justifiée que suscitent ces nouveaux attentats, après ceux de Merah en 2012, de Nemmouche en 2014, après les pancartes «Mort aux Juifs!» de l'été, les décapitations en série de Daesh cet automne, suivies des atroces tueries du début de l'année?

Oui, mais justement, pourquoi cette difficulté à percuter la menace? Sommes-nous désarmés intellectuellement et moralement?

Si nous prenons un peu de champ, je vois plusieurs raisons à cet invraisemblable aveuglement, à commencer par le fait que les esprits sont empoisonnés par plus d'une décennie de «trahison des clercs». Des élites passées maîtresses dans l'art positif et méthodique de se crever les yeux face à la montée du fondamentalisme musulman le plus agressif et le plus rétrograde, au motif que le Mal — la haine, la terreur, l'obscurantisme — ne saurait surgir de ce qu'elles croyaient être le camp du Bien, celui des anciens damnés de la terre.

Ce catéchisme binaire et rance, qui remonte au tiers-mondisme des années 60 et qui consiste à opposer avec paresse un monde européen forcément coupable à un monde musulman ontologiquement innocent, est tout à fait obsolète. L'ensemble des musulmans éclairés, dont nous relayons bien peu la parole alors qu'il s'agirait d'épouser leur combat comme hier celui des dissidents du bloc soviétique, nous le répètent pourtant à longueur de journée. Mais peu importe pour nos bien-pensants de service, très présents dans les médias, qui ont préféré s'en tenir à une curieuse pratique de la pensée magique en interdisant aux faits toute incursion malvenue dans l'univers de leur croyance idéologique. En cela, oui, ils ont œuvré à notre désarmement intellectuel et moral. Cette couardise, doublée de la perte horrifiante de la lucidité la plus élémentaire, me fait penser au mot de Yves Montand à propos de sa génération, fascinée par le stalinisme: «Nous étions dangereux et cons».

Ce catéchisme binaire et rance, qui remonte au tiers-mondisme des années 60 et qui consiste à opposer avec paresse un monde européen forcément coupable à un monde musulman ontologiquement innocent, est tout à fait obsolète.

«Dangereux et cons»?

Avec un peu d'honnêteté, nombreux sont nos intellectuels qui, en France, seraient bien inspirés de s'approprier cette observation autocritique. J'ajouterais même un appendice: non contents d'être redevenus «dangereux et cons» depuis le 11-Septembre 2001, nos «beaux esprits» somnambules, particulièrement nombreux à gauche, se sont aussi distingués par leur insondable lâcheté. En effet, quelle est cette irresponsabilité qui, depuis des années, a poussé tant de faiseurs d'opinion — journalistes, politiques, sociologues vertueux — à s'enferrer à ce point dans le déni, à être incapables de mettre leur montre à l'heure, d'appeler un chat un chat et

Le dispositif global d'intimidation par l'« islamophobie » — l'intimidation étant caractéristique de la mentalité fasciste — a fait le reste : quiconque ne partageait pas cette vision irénique se voyait traité de raciste ou, plus à la mode, de « néo-réactionnaire ».

d'admettre que c'est l'islam radical qui, ces derniers temps, a un peu tendance à armer le bras des assassins et non des hordes de bouddhistes déchainés?

N'oublions pas qu'entre le 6 et le 10, nous sommes subitement passés de la thèse, confortable mais fausse, des «loups solitaires» — et autres «enfants perdus du djihad», des formules partout reprises en cœur —, à la reconnaissance officielle d'un fléau planétaire. N'oublions pas qu'Edwy Plenel parlait encore du terrorisme «dit islamiste» dans son livre récent, intitulé Pour les musulmans. Ou comment mélanger au passage, dans une même condescendance postcoloniale, les terroristes et leurs suppliciés. Et on pourrait multiplier les exemples à l'infini. D'ailleurs, le vendredi 26 juin au soir, les bandeaux «Encore un loup solitaire?» s'inscrivaient derechef sur nos écrans de télévision. Vertigineuse régression.

Le dispositif global d'intimidation par l'«islamophobie» — l'intimidation étant caractéristique de la mentalité fasciste — a fait le reste: quiconque ne partageait pas cette vision irénique se voyait traité de raciste ou, plus à la mode, de «néo-réactionnaire». Brisons les avertisseurs d'incendie et le feu s'éteindra de lui-même. Tel est à peu près l'état d'esprit toxique qui domine depuis des années en France et nous empêche, aujourd'hui encore, de percuter l'ampleur du danger. On ne réadapte pas ses catégories mentales du jour au lendemain. Plus largement, il me semble que les Européens de bonne foi ont exorcisé depuis si longtemps le cauchemar des guerres de religion qu'ils ont du mal à en imaginer le retour. Or, on peine toujours à voir ce que l'on peine à concevoir.

Sommes-nous retombés dans l'avant-Charlie aussitôt après?

Force est de constater que le sursaut aura été de très courte durée. «Esprit du 11-Janvier, es-tu là?», en était-on à se demander un mois après les tueries. Tous les alibis étaient déjà bons pour penser à autre chose. Comment un événement aussi grave, porté par le contexte international radicalement nouveau et explosif que l'on sait, a-t-il pu déboucher sur des résultats aussi misérables? À ce degré d'absence de soi, on hésitait entre faire tourner la table ou la renverser. Car voilà qu'il nous a très vite fallu compter avec les revenants. On les avait d'abord cru tapis dans le remord et la honte, ceux qui n'avaient pas trouvé de termes assez durs pour condamner, entre autres prouesses, le Manifeste des Douze publié par Charlie Hebdo en mars 2006. Un texte salutaire qui énonçait sans détours ce qui crevait déjà les yeux, à savoir qu'après le fascisme, le nazisme et le stalinisme, l'islamisme est un totalitarisme religieux qui met la démocratie en danger.

Mais non. Il faudra à peine un jour ou deux aux esprits frappeurs pour resurgir de l'au-delà. Et pour nous expliquer quoi dans leur rhétorique tordue? Que l'islamisme n'est pas un cancer qui prolifère sur les maux qui ravagent le monde musulman, sur son arriération dramatique et sur ses propres échecs, mais qu'il procède d'un Occident très méchant qui n'aime pas les musulmans. Que les vrais auteurs des crimes de janvier ne seraient pas de sombres tueurs apocalyptiques, mais tous les «islamophobes» de France et de Navarre… Au moins, n'allaient-ils pas oser hurler, comme au lendemain des crimes de Merah, au «renforcement de l'arsenal sécuritaire»? Décence minimale oblige. Et bien si. Une semaine après la sidération et l'horreur, ces esprits faux devenus littéralement fous mettaient déjà en garde, non pas bien sûr contre la barbarie djihadiste, mais contre… «le triomphe du Parti de l'ordre». On apprendra dans la foulée que c'est le Front national qui, à force de «jouer sur les haines», serait indirectement responsable du carnage. Le président François Hollande en a même remis une couche dans son discours du Panthéon en évoquant, dans un pluriel hautement confusionniste, «le devoir de vigilance face aux haines de la démocratie» — soit trois poncifs en une proposition. Une prouesse. Ou comment annuler le courageux discours de Manuel Valls du 13 janvier. On se frotte les yeux.

Le livre d'Emmanuel Todd, Qui est Charlie?, vous paraît-il représentatif de cette dérive?

Oui, emblématique même. Nous sommes passés de l'hibernation à la perversion, et de la perversion à l'inversion. Surtout, aucun esprit sain n'aurait pu prévoir, dans ses plus pessimistes prophéties, le succès d'une thèse transformant, par un sinistre tour de magie, les meurtriers en «victimes» du racisme. Ni imaginer que tant de micros allaient lui être si avidement tendus. Voilà donc qu'avec ce best-seller au mois de mai, il ne s'agissait déjà plus de combattre l'islamisme radical, mais «le laïcisme radical» ; et voilà que le pire, à suivre Todd, aurait moins consisté dans les massacres sanglants que dans l'odieuse manifestation «totalitaire» (je vous laisse apprécier l'oxymore) et naturellement «islamophobe» du 11-Janvier… En vérité, un simple «non» opposé de façon massive, spontanée et responsable à des barbares qui venaient de s'en prendre à un minimum civilisationnel commun absolu.

En clair, la folle spirale du déni ne s'est pas atténuée, comme on aurait pu s'y attendre: elle s'est étrangement aggravée. On pense à la réplique d'un personnage de Skakespeare: «Je me suis si longtemps vautré dans l'erreur qu'il m'est plus facile de poursuivre dans cette voie que de m'arrêter en chemin». À ce niveau de déraison, on se demande à quel discours nous auront droit d'ici quelques jours… Attendons-nous à ce que la loi sur le Renseignement, adoptée en mai et qu'il était de bon ton de juger «liberticide» dans les salons parisiens, soit tenue pour la grande coupable des derniers attentats et qu'il aurait mieux valu ne pas la voter pour ne pas offusquer «les musulmans». Je relève à cet égard que pour d'incompréhensibles raisons, les «faucons» républicains ont voté contre avec l'extrême gauche. La lâcheté, de nos jours, traverse l'ensemble de l'échiquier politique.

Vous précisez dans votre livre que vous vivez dans le 93 depuis trente ans. Qu'en disent les musulmans eux-mêmes que vous côtoyer tous les jours?

Vous n'imaginez pas à quel point les musulmans «normaux» n'en peuvent plus de ce «Padamalgame»

Vous n'imaginez pas à quel point les musulmans « normaux » n'en peuvent plus de ce « Padamalgame » absurde — et désormais criminogène — qui tient lieu de prêt-à-penser à une partie de nos élites

absurde — et désormais criminogène — qui tient lieu de prêt-à-penser à une partie de nos élites. Beaucoup d'entre eux ne le comprennent même pas: «La vérité n'a jamais stigmatisé personne», me faisait ainsi remarquer mon voisin tunisien en janvier. Il ajoutait: «Il fallait au contraire qu'elle soit dite et que l'ennemi soit enfin désigné pour que nous ne nous sentions plus obligés de raser les murs de honte». Bref, un soulagement pour la majorité d'entre eux, armés d'un bon sens qu'on aimerait trouver chez nos énarques. Quant aux jeunes du coin, shootés aux sites internet de Dieudonné ou Soral, nous avions bien entendu affaire à un «complot sioniste» dès le lendemain matin…

Les politiques publiques conduites depuis janvier vous semblent-elles à la hauteur?

Le problème vient de ce que nous avons quinze ans de retard à l'allumage. Le plan Vigipirate est essentiel, mais sait-on que nos courageux soldats, dépourvus d'armes de poing, patrouillent avec des fusils de guerre inutilisables en milieu urbain au risque de provoquer un carnage? Sait-on que dans le 93, certaines mairies ont donné il y a quelques jours pour consigne à leur police municipale de ne plus verbaliser les femmes portant un voile intégral dissimulant leur visage, alors même qu'une loi a été votée et que la police est en principe chargée de la faire respecter? Ramadan oblige, sans doute... Que les mêmes élus locaux ne cessent de rhabiller des salafistes en militants associatifs par peur de perdre les prochaines élections? C'est dire si notre capitulation en rase campagne a persisté bien au-delà du 11-Janvier. Et nous revoilà à feindre de se demander sur tous les plateaux comment nous en sommes arrivés là!

Vous renvoyez dos à dos la montée de l'islamisme et celle du populisme. Mais les populismes respectent la règle du jeu démocratique tandis que les intégristes musulmans sème la terreur et la mort. Ne tombez-vous pas, à vôtre tour, dans le politiquement correct que vous dénoncez?

Non. Quand je dis que nous avons du souci à nous faire pour l'avenir de l'Europe — pris entre ceux qui ne pensent plus à force de bien-penser et ceux qui ne voient plus les limites du mal-penser sans penser à mal —, la logique qui gouverne mon raisonnement est celle de l'engendrement, pas du renvoi dos-à-dos. Je veux dire qu'à force de s'obstiner dans un «padamalgame» obtus, à force d'accorder à l'islamisme la clause de l'idéologie totalitaire et massacreuse la plus excusée, on fait chaque jour la campagne de Marine Le Pen, laquelle pourrait, à ce rythme, partir à la plage jusqu'aux prochaines présidentielles. En refusant de prendre en charge les angoisses identitaires, l'insécurité culturelle et le sentiment d'abandon exprimés par plus de la majorité des Européens, gauche et droite républicaines abandonnent le monde aux populistes. Pour leur plus grand bonheur et pour notre plus grand malheur à tous. Cette attitude est suicidaire et l'issue sera catastrophique car ce sont ces nouvelles formations qui, à coup sûr, emporteront la mise de toutes nos lâchetés.

A force d'accorder à l'islamisme la clause de l'idéologie totalitaire et massacreuse la plus excusée, on fait chaque jour la campagne de Marine Le Pen, laquelle pourrait, à ce rythme, partir à la plage jusqu'aux prochaines présidentielles.

En effet, ce n'est pas l'instauration de la charia qui menace en Europe à brève ou moyenne échéance, mais un «populisme patrimonial» d'autant plus présentable qu'il s'est habilement relooké. Il serait souhaitable, là aussi, d'entrouvrir un œil car ces partis mutants se sont mis à prospérer sur l'ensemble du Vieux Continent, comme on vient encore de s'en apercevoir au Danemark — mais s'en aperçoit-on vraiment? En cela, le politiquement correct n'a cessé, ces derniers temps, de nourrir le politiquement abject — en grande partie par réaction et par exaspération. C'est en ce sens qu'à mes yeux, ils font désormais cause commune. Il me semble qu'il existe pourtant un boulevard entre la xénophilie angélisante et la xénophobie diabolisante, entre la stratégie de l'enfouissement et l'apocalypse du «grand remplacement». Il serait grand temps de l'emprunter. À moins qu'on ne préfère secrètement le retour d'une bonne vieille «bête immonde» à l'ancienne, laquelle épargnerait à nos bonnes consciences d'épuisantes contorsions mentales face à cet islamo-fascisme qui ne cadre pas. Tel serait en tout cas l'objectif qu'on ne saurait mieux s'y prendre.

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