Le CERCLE DES PATRIOTES DISPARUS m’a posé une série de questions auxquelles j’ai répondu. Ceci paraîtra sous peu sur le site du CERCLE. Je publie, ici, la première de ces questions et la réponse que j’y ai apporté

 

1- Malgré le rejet de l’Union Européenne par les Français, les sondages ont démontré au début de l’année 2017 un net refus de quitter l’Union et la zone euro. Les dernières élections, malgré les nombreux candidats souverainistes ou proches du souverainisme, ont par ailleurs consacré Emmanuel Macron, qui n’a pas caché ses ambitions européistes. Selon vous, quelles seraient les raisons d’un tel écart électoral ?

 

1. Il faut commencer par rappeler les conditions dans lesquelles s’est déroulée cette élection. Quatre candidats étaient arrivés, très proches les uns des autres, en tête lors du premier tour : Emmanuel Macron, bien sûr, Marine le Pen, François Fillon et Jean-Luc Mélenchon. Sur ces quatre candidats, deux pouvaient être qualifiés de souverainistes, ou du moins avaient défendu, dans cette campagne, des positions proches du souverainisme : Marine le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Deux autres candidats, Nicolas Dupont-Aignan, qui avait obtenu plus de 5% des suffrages et François Asselineau, avec un peu moins de 1%, venaient compléter ce que l’on peut considérer comme un « camp souverainiste ». Mais, dans le système électoral français, le deuxième tour n’oppose plus que les deux premiers candidats. Il faut donc faire des choix, se rallier ou se désister pour des candidats mieux placés. Ce processus implique que l’on fasse un choix entre les convictions, ou les opinions, qui vous semblent essentielles, et qui peuvent donc justifier un ralliement ou un désistement, et celles que l’on considère comme secondaires et qui seront sacrifiées dans ce processus.

 

2. Jean-Luc Mélenchon a pris la décision de ne pas se rallier ou se désister, laissant ses électeurs libres de leur choix. Par cette décision, il indiquait qu’il avait des réserves graves que ce soit envers le programme d’Emmanuel Macron ou de celui de Marine le Pen. Nicolas Dupont-Aignan a, quant à lui, choisi de se rallier à Marine le Pen. Ces choix illustrent les différences à la fois dans les programmes et dans les électorats. Jean-Luc Mélenchon s’était opposé violemment à Marine le Pen dans la campagne. Même si il existe une porosité entre son électorat et celui de Marine le Pen, comme cela a pu être constaté lors des élections législatives qui ont suivi, il a considéré qu’il lui était impossible d’envoyer un signal à ses électeurs pour favoriser Marine le Pen. François Fillon, qui s’était violemment opposé à Emmanuel Macron dans la campagne électorale a choisi, quant à lui, d’appeler à voter pour ce dernier. Ce faisant, il a montré la prégnance du discours que l’on peut appeler « barragiste » en cela qu’il appelle à « faire barrage » à un autre candidat, Marine le Pen en l’occurrence.

Ce discours ne pourrait se justifier que si l’on montrait que cette candidate représentait un danger véritable et réel pour les institutions de la République. Cela n’a pas été démontré, et ce quoi que l’on puisse penser du programme et des déclarations du Front National. On peut aussi penser, et les ralliements à Emmanuel Macron, qui se sont produit après cette élection, le démontrent, qu’il y avait, en dépit d’un discours de grande opposition, de nombreuses connivences programmatiques entre Fillon et Macron. On le voit par exemple en ce qui concerne la question des ordonnances.

 

3. Dès lors, Emmanuel Macron pouvait compter sur le ralliement de l’un des quatre candidats arrivés en tête lors du premier tour. Il pouvait aussi compter sur le ralliement du candidat du Parti « socialiste », Benoît Hamon, qui a annoncé son désistement très rapidement. Cela pose un vrai problème politique. Marine le Pen, en dépit d’efforts réalisés depuis ces cinq dernières années continue d’être vécue comme un repoussoir par une partie de l’électorat, y compris dans les franges qui peuvent se retrouver sur une partie de son discours. C’est ce qui explique et sa défaite, et le succès apparemment éclatant d’Emmanuel Macron, mais un succès dont on voit bien qu’il fut plus obtenu par défaut que par conviction. Ici se trouve d’ailleurs l’explication de l’effondrement rapide et spectaculaire de sa côte de confiance dans les sondages dans l’été qui a suivi cette élection.

Ce succès est avant tout, comme on l’a dit, celui de la ligne « barragiste ». Mais, si cette ligne a rencontré une certaine adhésion, elle le doit beaucoup aux insuffisances et aux erreurs de la campagne de Marine le Pen, une campagne qui, paradoxalement, a abouti à re-diaboliser cette candidate et qui a effacé une partie du travail effectué les années précédentes.

 

4. Il faut donc revenir sur la campagne du deuxième tour de Marine le Pen. Elle savait qu’elle se heurterait au minimum à la méfiance et plus probablement à l’opposition spontanée des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et d’une large part du camp souverainiste, qui était pourtant sorti avec un nombre très élevé de voix du premier tour. Elle ne pouvait désarmer cette méfiance, et répondre à cette méfiance, qu’en affirmant une dimension sociale forte et en construisant la crédibilité de ses propositions, et en particulier de celles qui concernaient les idées souverainistes. Cela voulait aussi dire trouver le ton juste pour s’adresser à ces électeurs. Or, sur ce point, il faut aussi constater que Marine le Pen n’en a pas été capable. Dans la vidéo qui a circulé à ce moment, et où elle s’adresse aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon, elle commet deux erreurs évidentes. La première concerne le fond ; il fallait d’emblée reconnaître ce qui séparait les deux électorats et les différences de programme. Vient ensuite une question de forme, mais qui découle en réalité de la première erreur. Marine le Pen s’adresse aux électeurs sur le ton de la « bonne camarade ». Mais, on ne parle pas ainsi à des gens qui ont d’importantes préventions à votre égard. Quand on veut les convaincre de faire ce qu’il faut bien appeler une transgression il convient de s’adresser à eux avec gravité, et en précisant bien que ce ralliement ne porte que sur un vote et ne fait pas disparaître les divergences. Il fallait user d’un registre gaullien, en soulignant l’importance historique du moment. Cela met en cause moins la candidate que l’organisation de sa campagne. Car, enfin, il était évident que si Marine le Pen se qualifiait pour le deuxième tour elle aurait besoin de l’appui ou de la neutralité à son égard des électeurs de Jean-Luc Mélenchon.

 

5. Ce qui, d’ailleurs, ne va pas sans soulever un problème dans le cas ou Marine le Pen serait arrivée derrière Jean-Luc Mélenchon, une hypothèse pas complètement absurde si Benoît Hamon avait mis sa candidature en sourdine au lieu d’attaquer sans relâche comme il le fit le dirigeant de la France Insoumise. Quelle aurait-été alors l’attitude politique de Marine le Pen ? Comment Jean-Luc Mélenchon aurait-il pu s’adresser à son électorat ?

De ce point de vue, nous avons un exemple historique, celui du discours radiophonique prononcé par Maurice Thorez, alors dirigeant du PCF, à la veille des élections législatives de 1936 qui allaient voir le succès du Front Populaire. A l’époque un mouvement politique se situe, approximativement, sur le créneau du Front National d’aujourd’hui, mais avec un rhétorique et des pratiques plus violentes, ce sont les Croix de Feu.

Ce mouvement a été longtemps présenté, à tort comme l’ont montré de nombreux historiens[1], comme un mouvement « fasciste » ou pré-fasciste. Ce discours est connu comme celui de « la main tendue » aux électeurs catholiques. Ce que l’on sait moins c’est qu’il y a eu une main tendue aussi aux électeurs des Croix de Feu : Il faut relire les mots employés par Maurice Thorez : « Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu croix de feu parce que tu es un fils de notre peuple que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe »[2]. On peut faire de nombreuses critiques à Maurice Thorez, et à sa soumission aux ordres de Staline en particulier, mais il y avait là une intelligence politique évidente. Jean-Luc Mélenchon aurait-il été capable de faire de même, nous ne le saurons jamais et, à dire vrai, au vu de certaines de ses déclarations on peut en douter.

 

6. Quoi qu’il en soit, Marine le Pen avait besoin, de manière vitale, d’élargir sa base électorale. On constate que dans les premiers jours de la campagne du deuxième tour, elle fut capable de rallier des électeurs qui n’ont pas voté pour elle au premier. C’est en particulier le cas après sa visite aux ouvriers de Continental. A ce moment, elle est créditée de plus de 40% des voix dans les sondages, et avec une marge de progression importante.

Pourtant, on a vu ce mouvement s’inverser dès la fin de la semaine, et ce en dépit du ralliement de Nicolas Dupont-Aignan. Mon hypothèse est que, dès le vendredi, quand elle a commencé à affadir son discours sur la question des retraites et qu’elle a repris l’idée développée par Nicolas Dupont-Aignan des « deux monnaies » (i.e. le Franc et l’Euro, pris alors comme une monnaie commune), elle a commencé à perdre sur le terrain de la crédibilité, mais aussi sur celui de la cohérence. La question des retraites est importante pour les français, et le recul sur ce point a constitué indiscutablement une erreur. Mais, surtout, la question de « l’Euro monnaie commune » a rendu complètement illisible l’ensemble de ses positions sur la souveraineté monétaire, et – à partir de là – sur une bonne partie de son programme économique qui ne tenait que du fait de l’abandon de l’Euro et de l’avantage compétitif qu’il en résulterait pour la France.

 

7. L’incohérence introduite dans son discours mettait Marine le Pen en réalité sur la défensive et ce dès avant le débat du mercredi suivant. Les questions monétaires sont en effet techniquement complexes, mais politiquement simples. Vouloir se placer sur le terrain de la technique, avec cette question des « deux monnaies », alors que l’on n’est pas économiste équivalait à un véritable suicide. Pourtant, politiquement, elle aurait pu défendre facilement l’idée que l’Euro impose des contraintes de souveraineté aux pays qui l’emploient qui les rendent en définitive incapables de fixer leur politique économique et sociale. Nous le voyons bien aujourd’hui avec les ordonnances, dont la logique est de s’inscrire dans le cadre macroéconomique déterminée par l’appartenance de la France à la zone Euro. Marine le Pen n’est pas économiste, et nul ne songe à le lui reprocher. C’était d’ailleurs le cas de nombreux candidats. Elle devait se battre sur la question politique, sur la question de la souveraineté, de ses implications et de ses conséquences, et refuser d’entrer dans les détails techniques. On sait que la question de l’Euro est potentiellement anxiogène car, pour de nombreux français, elle évoque le risque d’une spoliation massive de leur épargne. Sur ce point, tout candidat qui défend le principe d’une sortie de l’Euro doit apporter une réponse avant tout politique ; il, ou dans le cas de Marine le Pen elle, doit réaffirmer la volonté politique du Président de garantir la valeur de l’épargne par rapport aux prix établis en France.

C’est donc dans une position affaiblie que Marine le Pen est arrivée au débat du mercredi avant le deuxième tour. Elle a commis deux erreurs : celle de sous-estimer son adversaire, et quoi que l’on puisse penser de la politique d’Emmanuel Macron il n’est pas le premier venu, et celle de penser qu’elle pouvait jouer la carte du populisme démagogique, un peu à la manière de Donald Trump. Mais, la culture politique française est très différente de la culture politique des Etats-Unis, au moins sur ce point. Le résultat a été ce que l’on en a vu : un agitation stérile, et parfois pathétique, passant à côté des véritables questions qui auraient pu mettre Emmanuel Macron en difficulté.

La perte de crédibilité, dont je rappelle qu’elle avait commencé à se manifester dès le dimanche précédant le débat, est alors devenue catastrophique. Elle a donc abouti à « re-diaboliser » Marine le Pen, donnant alors une crédibilité aux positions « barragistes ». C’est ce qui explique qu’elle n’ait réuni sur son nom qu’un tiers des suffrages et que le nombre des électeurs de Jean-Luc Mélenchon qui se sont portés sur elle ait été aussi réduit.

 

Voilà pourquoi, alors que les souverainistes représentaient environ 50% de l’électorat, leurs positions – devenues inaudibles – ont été aussi largement battues. On peut en éprouver de l’amertume, mais l’amertume n’est d’aucune utilité en politique. Cependant, il y a des leçons importantes à tirer cette séquence d’évènements si on ne veut pas qu’elle se reproduise. Car, le fait que les positions souverainistes aient pu être inaudibles dans un certain contexte ne signifie nullement qu’elles aient disparues, mais cela implique pour les souverainistes de construire un discours cohérent et crédible pour que leur discours puisse être entendu par une majorité de français.

 

Notes

[1] Julliard J.. « Sur un fascisme imaginaire : à propos d’un livre de Zeev Sternhell ». In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 39ᵉ année, N. 4, 1984. pp. 849-861 ; Winock M., « Retour sur le fascisme français. La Rocque et les Croix-de-Feu », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°90, avril-juin 2006, p. 3-27.

[2] Voir le texte et l’analyse de Jacques Serieys sur http://www.gauchemip.org/spip.php?article19319