SUR LE FIGARO

Par Figaro Archives
Mis à jour le 08/01/2018 à 06h28 | Publié le 07/01/2018 à 15h04

LES ARCHIVES DU FIGARO - France Gall s'est éteinte dimanche 7 janvier à l'âge de 70 ans. Relisons l'émouvant entretien qu'elle avait accordé au journaliste Christian Gonzalez il y a 31 ans. Ses priorités: Michel et ses enfants Pauline et Raphaël.

Entretien paru dans Madame Figaro du 5 décembre 1987.

FRANCE GALL, MAMAN, CHANTEUSE, ELLE REUSSIT TOUT

On ne l'a pas vue sur scène depuis trois ans. C'était pour mieux préparer sa rentrée au Zénith. En perfectionniste qu'elle est. Mais c'est aussi le visage de la mère, de la femme, tout de tendresse, qu'elle dévoile à notre reporter.

Il y en a qui ont le trac avant d'entrer en scène, des suées, des nausées. Jacques Brel, pour n'en citer qu'un. Et puis il y a les autres. Des raretés, malgré tout. France, tenez. Elle a un petit sourire. Comme pour s'excuser. «Il n'y a pas longtemps que j'ose avouer que je n'ai pas peur. J'avais toujours entendu dire que si l'on n'avait pas le trac on n'avait pas de talent. Et puis, j'ai vu une émission avec Karajan et il expliquait qu'il n'avait jamais eu le trac parce qu'il était sur scène depuis l'âge de quatre ans et que c'était son élément. Pour moi, ça a été un véritable déclic.»

ELLE EST SUR LES PLANCHES COMME UN POISSON PANS L'EAU

Galvanisée par ce parrainage prestigieux, elle avoue tout désormais. Née dans une famille de musiciens, elle est sur les planches comme un poisson dans l'eau. «Juste avant le spectacle, j'ai seulement une effroyable envie de dormir.» Elle surmonte. En toute simplicité. Comme elle fait tout le reste. France Gall est vraiment une fille épatante.

Trois ans qu'elle n'avait pas fait de scène. Elle vient de passer trois semaines au Zénith et part maintenant en tournée: Lille, Bruxelles, Lyon, Lausanne, Dijon... Elle a commencé à répéter à partir du mois de mai. «J'aime bien prendre mon temps, je déteste faire les choses en état d'urgence.» Et puis, avec elle, il faut que tout soit

«Je déteste faire les choses en état d'urgence.»

parfait. Elle traque la moindre imperfection, la moindre fausse note. Pointilleuse en diable. Affaire de tempérament. Et de politesse vis-à- vis de son public. Autour d'elle, son équipe habituelle. Musiciens et techniciens. «Pour travailler avec moi, ce n'est pas compliqué: il suffit d'être un crack dans sa partie. Et la deuxième chose indispensable, c'est la gentillesse.»

J'AI BESOIN DE ME SENTIR EN CONFIANCE

«Ces trois années, tout de même, ça ne vous a pas paru long?» Oui et non. Elle est toute en jean. Décontractée. Moelleusement installée sur un canapé. Dans la conversation, elle avance à petits pas prudents. Tout en s'amusant. Curieuse des autres. A besoin de se sentir en confiance. «Je n'ai pas vraiment le choix. Michel (Berger, bien évidemment, son mari, le père de ses deux enfants, et son compositeur unique et préféré) a ses propres chansons à faire. En plus, il a travaillé avec Johnny (Hallyday). Je dois attendre qu'il soit disponible pour moi. De temps en temps, je râle un peu. Mais je comprends qu'il soit tenté de se lancer dans de nouvelles aventures. Il faut qu'il soit heureux lui aussi.» C'est immanquable. Elle ne peut pas s'empêcher de parler de lui. Ces deux-là sont comme les doigts de la main. Ils partagent tout, se comprennent à demi- mot, cheminent sur le même rail, vibrent sur le même tempo.

«Je n'ai envie de travailler avec personne d'autre que lui. Aucune musique ne me touche comme la sienne. Aucun texte ne traduit aussi fort ce que je pense et ce que je sens.»

Michel Berger et France Gall en avril 1978.
Michel Berger et France Gall en avril 1978. - Crédits photo : Rue des Archives/Credit ©Rue des Archives/AGIP

Et si l'envie lui était venue de travailler avec d'autres personnes pour encore un moment? Mi-mutine, mi- sérieuse: «Ah, mais je ne crois pas qu'il aurait pu en avoir envie; je pense être la personne avec laquelle il préfère travailler!»

Donc, ces trois ans? «C'est bien d'avoir des périodes comme ça, on descend de son piédestal, on reprend contact avec le quotidien. J'ai deux vies aussi importantes l'une que l'autre: ma vie professionnelle et ma vie tout court. Depuis que j'ai dix- huit ans, j'ai rêvé d'avoir des enfants, une maison. Je voulais réussir ma carrière de chanteuse, mais je ne voulais surtout pas passer à côté du reste.»

LE BONHEUR, ELLE L'AURA APPRIVOISÉ TOUT DOUCEMENT

«Je m'occupe de Pauline et de Raphaël. Ils ont neuf et six ans. Je les trouve déjà très grands, et je veux absolument les suivre dans leur parcours. Je vais voir les maîtresses, je vais les chercher à l'école. Quand on n'est que chanteur, on peut se couper de la réalité. Il n'en est pas question quand on est mère.»

Le bonheur, elle l'aura apprivoisé. Tout doucement. Comme pour ne pas l'effaroucher. Elle s'y est attachée passionnément, obstinément. Comme un enfant pétrit une boule d'argile jusqu'à ce qu'elle soit parfaitement lisse au creux de sa main. Lisse, chaude et rassurante. Rien d'évident pourtant dans le parcours de France, portée à seize ans par la vague yé-yé tout en haut des hit-parades avec seul un tube écrit par son papa, Sacré Charlemagne. Après quoi, Gainsbourg la transformait à son insu en Lolita ambiguë en lui faisant chanter les Sucettes à l'anis. Grand prix de l'Eurovision en 1965 avec Poupée de cire, poupée de son, le «bébé requin aux dents nacrées» allait connaître une passe difficile. Elle rectifie, biffant les euphémismes avec une netteté sans fard:

«Vous pouvez dire que je suis même complétement retombée.»

«Vous pouvez dire que je suis même complètement retombée.» Dans le creux de la vague, elle a rencontré Michel. Il l'a ramenée au pinacle. «Je sais que c'est miraculeux d'avoir réussi en même temps ma vie de femme, de mère et de chanteuse.»

Elle a tout pour être heureuse. Elle ne l'est pourtant pas tout à fait. «Ce qui se passe dans le monde, les gens qu'on emprisonne, les enfants qui meurent de faim, tout cela me mine. Ça m'embête de vivre dans un monde comme celui-là, injuste, cruel. Lorsque je pense à tout ça, il m'arrive fréquemment d'avoir envie de pleurer.»

Alors, elle n'hésite pas à répondre «présente» pour agir, comme elle l'a fait aux côtés de Michel, Daniel Balavoine et Richard Berry, dans le cadre d'«Action- Ecole». En allant sur place, en Afrique, pour faire ce que l'on peut faire pour aider les gens. Et rameuter, en France, les bonnes volontés. «Avec «Action-Ecole», on s'était dit que puisque l'on n'était arrivé à rien avec les grands, il fallait s'adresser aux écoliers.»

SON BOUCLIER? UN PERPÉTUEL SENS DE L'HUMOUR

Elle a trente-neuf ans. Même si, à la voir, on a du mal à l'imaginer. Elle confirme.

Puis enchaîne, toujours sa sincérité: «Ça m'ennuie de vieillir. L'été dernier, j'étais dépressive. Je suis en train de traverser la grande crise de la femme à l'approche de la quarantaine. Et je ne vois pas pourquoi j'y échapperais! C'est quelque chose qui lui est tombé dessus il y a trois ans, après son dernier spectacle au Zénith. «Je m'en suis rendu compte le jour où j'ai éprouvé la nécessité de me maquiller les yeux avant de sortir faire des courses, moi qui jusqu'à présent avais toujours ignoré le maquillage. Et puis, il y a des réflexions qu'on attrape au vol dans la rue. Qui vous font mal. Ça m'est même arrivé sur une table d'opération. J'étais sous anesthésie, à moitié dans les vapes.

Il faut dire que je suis très spectaculaire dans ces cas-là, je suis toute blanche. Il y avait un infirmier qui devait me soulever de la table pour me mettre sur le chariot, et je l'ai entendu chuchoter à une infirmière: «Ben dis donc, je la préfère à la télé!»

France Gall en janvier 1968 au salon de la navigation de plaisance.
France Gall en janvier 1968 au salon de la navigation de plaisance. - Crédits photo : Rue des Archives/© Rue des Archives/AGIP

À ce souvenir, même s'il ne manque pas de cruauté, elle éclate de rire. Elle a un rire frais, gai, avec des fossettes, qui lui ressemble. Son bouclier? Son sens de l'humour. En filigrane de tous ses propos. Et puis ses enfants. Son havre. Même s'ils se montrent parfois sévères avec elle. Ainsi, Pauline la trouve coiffée «comme un paquet de pétards». Elle le lui a dit sans ambages. France hérisse ses mèches blondes du bout des doigts.

L'EXPRESSION “FONDRE DE TENDRESSE” EST FAITE POUR ELLE

«Vous vous rendez compte! L'autre jour, je mets une petite robe qui, j'en conviens, avait tout l'air d'une chemise de nuit...» Pauline s'est plantée effrontément devant sa mère: «Alors, tu te couches ou tu sors?»

A leur naissance, elle a entamé un carnet de bord. «Des bêtises, des riens, mais je suis sûre qu'ils seront ravis de retrouver ça quand ils seront grands.»

A cet instant, à n'en pas douter, l'expression «fondre de tendresse» n'a été inventée que pour elle. «A mes yeux, ce sont encore des bébés. Je voudrais les garder auprès de moi le plus longtemps possible