03 novembre 2009
Jacques Attali, l'antisémitisme et la propagande israélienne
Les Israéliens se font une idée fausse de la situation des Juifs en France, affirme l'économiste et écrivain Jacques Attali dans une interview au quotidien Ha'Aretz. Extraits.
26.10.2009 | Assaf Uni | Ha'Aretz
Jacques Attali
Ha'Aretz : N'y a-t-il pas un problème antisémite en France ?
Jacques Attali
: Non, il n'y a aucun problème. Affirmer le contraire est un mensonge,
un pur mensonge. Il y a évidemment des antisémites, dont certains sont
très connus, mais ce n'est pas un problème d'ampleur nationale.
Ha'Aretz
: Beaucoup de Juifs français n'ont-ils pas tendance à émigrer en Israël
? Et nombre d'entre eux n'expliquent-ils pas leur choix par le climat
antisémite qui existe en France ?
Jacques Attali
: Je crois que ce n'est tout simplement pas vrai. C'est de la
propagande, de la propagande israélienne. Certains Juifs français
viennent passer deux semaines de vacances à Tel-Aviv, pour ensuite
retourner à Paris ou ailleurs. D'autres Juifs français achètent un
appartement en Israël, tout comme certains Britanniques achètent des
maisons dans le sud de la France, et ce pour la même raison : y passer
leurs vacances. Depuis dix ans, les Israéliens prennent leurs désirs
pour des réalités. Ils pensent que la situation en France est un tel
désastre que les Juifs préfèrent venir s'installer en Israël. C'est une
propagande dangereuse que de faire croire aux gens que la situation en
France est si catastrophique. Il est absolument vital que Juifs et
Arabes aient des rapports normaux en France. C'est vital pour ce pays,
mais aussi pour Israël et pour le reste du monde. Les relations
judéo-arabes en France sont d'une importance stratégique : si juifs et
musulmans ne peuvent vivre en paix dans ce pays, ils ne vivront en paix
nulle part.
Ha'Aretz : Donc, pour vous, il n'existe pas d'antisémitisme dans la communauté musulmane de France ?
Jacques Attali
: Absolument pas. Les musulmans de France essaient à tout prix d'éviter
ce piège. Bien entendu, ils sont opposés à la politique israélienne
dans les Territoires palestiniens. Je ne dis pas qu'il n'y a aucun
incident. Il y a des fous dans toutes les catégories sociales. Mais le
problème n'est pas politique, et les incidents qui surviennent sont de
nature marginale.
Ha'Aretz : Pendant l'opération "Plomb
durci" à Gaza, durant l'hiver 2008-2009, des cocktails Molotov ont été
jetés sur des synagogues et des institutions juives de France, leurs
murs ont été recouverts de graffitis antisémites. Selon les chiffres du
Congrès juif européen, le nombre d'incidents antisémites a été
multiplié par trois.
Jacques Attali :
Ecoutez, je ne suis pas ici pour défendre la France, mais pour vous
livrer mon opinion : tout ceci n'est que du vent. A ma grande
déception, vous, en tant que journaliste israélien, ne m'interrogez pas
sur les enjeux internationaux qui vous concernent, mais sur l'image
caricaturale que vous vous faites de la France.
Ha'Aretz
: Pensez-vous que le conflit israélo-palestinien va finir par rompre
les liens entre la diaspora juive et les Israéliens ?
Jacques Attali :
Le vrai risque, c'est de voir s'éteindre les communautés juives de par
le monde, pas de voir disparaître Israël. Il est une évidence
stratégique que personne n'aime aborder ouvertement : s'il veut
survivre, Israël a besoin d'une communauté juive nombreuse et enracinée
dans le monde entier. Or Israël a une vision stratégique très pauvre de
la judéité. Cette problématique n'est pas seulement israélienne, mais
propre à notre monde globalisé. La France peut s'appuyer sur ses 3
millions de Français qui vivent à l'étranger, la Chine peut compter sur
ses 100 millions de nationaux expatriés. Tant que, pour vous, on ne
pourra être juif que selon la Halakha [la loi judaïque], la tendance
dominante au mariage mixte et au melting-pot finira par détruire le
peuple juif. Israël et le judaïsme traditionnel vont devoir se poser la
question de la conversion. Il va falloir adopter une conception active
de la conversion. Quiconque a un parent juif, a été élevé dans une
famille juive ou veut vivre en tant que juif doit pouvoir être accepté
et reconnu comme juif, sinon la communauté juive disparaîtra.
Source: COURRIER INTERNATIONAL
20 août 2009
Attali, de Mitterrand à Sarkozy
Josée Pochat, le 20-08-2009
Ami et conseiller de
François Mitterrand pendant près de vingt ans, il ne se gêne pas,
aujourd’hui, pour apporter son concours à Nicolas Sarkozy. Portrait
d’un intellectuel atypique, qui agace et fascine à la fois.
Je déteste cet Attali qu’on me raconte. Si je le croisais, je ne lui serrerais pas la main. Je ne suis pas ça. C’est ainsi que s’achève le Conseiller,
première biographie consacrée à Jacques Attali, écrite par le
journaliste Cyril Auffret. Jacques Attali ne s’est jamais reconnu dans
les portraits que l’on dressait de lui.Pourtant, c’est vrai, il a l’art
d’irriter.Mais aussi de fasciner. Il a commencé à énerver en étant le
premier de la classe. Époque où il déclarait sans complexe à ses
camarades de maths sup qu’il voulait être le Raymond Aron de la
gauche.Mais c’est à Polytechnique, dont il sortira major de sa
promotion, avec un total de points jamais dépassé depuis, qu’il raconte
avoir vraiment pris conscience de ses aptitudes exceptionnelles.
Une épreuve de maths réunit les 300 élèves de la promotion dans un amphi. La première question est accessible, mais personne ne comprend la suite. « J’étais comme tous les autres, je ne trouvais pas, raconte Attali. Au bout d’une heure, j’entre dans un état… cotonneux. Je deviens sourd, tout me paraît flou autour, mais dans ma tête c’est très clair. Je me mets à écrire ». Attali sort de la salle au bout de deux heures, sur les quatre prévues pour l’épreuve. Il a 19, le deuxième 3. Il complète son cursus avec l’École des mines, Sciences-Po et l’Ena,qu’il prépare avec un répétiteur.Un jeune énarque qui a besoin d’arrondir ses fins de mois : Jean-Pierre Chevènement, qui l’emmènera à des réunions de la SFIO.
Attali est ambitieux et veut s’engager en politique : « J’étais un gamin et j’avais des ambitions simples et mégalomaniaques : je voulais être un intellectuel libre, travaillant au service du président de la République de mon pays et le seul homme que je voyais capable de l’être, c’était lui. » “Lui”, c’est François Mitterrand, qu’il croise dans un restaurant en 1966. Attali, alors âgé de 22 ans, n’hésite pas à lui dire, devant le vestiaire : « Je veux travailler avec vous. » Réponse polie de l’intéressé, mais qui reste sans suite.
Il réussit à le voir à nouveau peu de temps après, grâce à un ami commun. Il n’a pas plus de succès : « Moi, des intellectuels, je n’en ai pas besoin. Ce dont j’ai besoin, c’est que vous me preniez des circonscriptions », lâche Mitterrand. C’est en décembre 1973 qu’Attali arrive à ses fins. Georges Dayan, encore un ami commun, convainc Mitterrand de le rencontrer.Les deux hommes passent une heure et demie ensemble, ils préparent une émission de télé à laquelle Mitterrand doit participer le lendemain, sur la crise pétrolière. Ils ne se quitteront plus. À 30 ans,Attali devient le conseiller économique du leader de l’opposition.
Quelques mois plus tard, à la mort de Pompidou, Mitterrand convoque ses proches dans son appartement de la rue de Bièvre. Autour de la table, Attali découvre Pierre Mauroy,Gaston Defferre, Pierre Bérégovoy et Pierre Joxe. Mitterrand organise sa campagne : « J’ai demandé à Claude Perdriel de diriger la propagande de la campagne, à André Rousselet d’en être le trésorier et à Jacques Attali de s’occuper du programme. Il dirigera aussi mon état-major », leur annonce-t-il.« Nathalie qui ? » interroge alors Defferre. Très vite, les proches de Mitterrand apprennent à le connaître… sans pour autant l’apprécier. « Jacques impressionne. Il fascine et il agace par son intelligence. Il rend jaloux par sa proximité avec Mitterrand », résume Erik Orsenna, qui faisait partie de l’aventure.
Quatre ans plus tard, lors des législatives de 1978, la notoriété d’Attali est faite. Conseiller économique de Mitterrand, il est aussi très sollicité, sur le terrain,pour apporter son soutien aux candidats.Trois jours avant le second tour, il doit se rendre à Belfort auprès de Chevènement. Peu organisé comme à son habitude, il s’est également engagé à participer, le même jour, à un meeting à Chartres. André Boulloche, un de ses amis économiste, le remplace au pied levé à Belfort. Il prend la place d’Attali dans l’avion du retour,qui s’écrase.Attali est profondément marqué par ce drame : « Je n’ai jamais oublié le remords d’avoir survécu à sa place. Ni la certitude, ancrée en moi, qu’il fallait désormais que chaque minute de ma vie fût digne de ce décret du ciel », écrira-t-il.
En 1981, Attali est en passe de réaliser son rêve : être l’intellectuel libre qui conseille le président.Mais le 21 mai, jour où Mitterrand prend officiellement ses fonctions, son téléphone n’a toujours pas sonné. Pierre Bérégovoy, tout nouveau secrétaire général de l’Élysée, se méfie des intellectuels en général et d’Attali en particulier. Il a rangé ce dernier dans la catégorie de ce qu’il appelle les « zozos ». Intelligent certes, mais « zozo » quand même. C’est tout de même lui qui propose le titre de “conseiller spécial” à Mitterrand, qui finit par recevoir Attali deux jours plus tard et lui octroie le bureau contigu au sien, celui des aides de camp. En évoquant ce souvenir, « Jacques Attali est toujours aux anges, presque trente ans plus tard », écrit Cyril Auffret. Attali s’entoure d’une petite équipe : Jean-Louis Bianco, un ami d’enfance, Pierre Morel, un diplomate et deux jeunes énarques : François Hollande et Ségolène Royal…
Le conseiller spécial énerve encore. Roger-Patrice Pelat, ami de Mitterrand, lui demande pourquoi il garde auprès de lui cet « agité exaspérant qui ne dit que des conneries ». Réponse du président, selon un témoin de la scène : «Détrompe-toi, il a 100 idées par semaines. Il y en a 98 qui sont complètement folles. Et il y en a deux que personne n’a eues avant lui. »
À son arrivée à l’Élysée, il n’est pas encore question qu’Attali devienne le sherpa du président. Le choix se porte sur Jean-Marcel Jeanneney, ancien ministre de De Gaulle qui a appelé à voter Mitterrand dès 1974.Le premier G7 a lieu au Canada, deux mois tout juste après la passation de pouvoir. Attali s’invite, s’installe autour de la table à la surprise générale et profite du fait que l’anglais de Jeanneney est hésitant… pour prendre sa place. Il ne la lâchera plus. L’anecdote est révélatrice de la méthode Attali, qui a toujours appliqué à la lettre la maxime selon laquelle “On n’est jamais mieux servi que par soi-même”.
Erik Orsenna, qui écrit alors les discours du président, a bien compris ce qui rapproche les deux hommes. Attali connaît tout le monde, du Prix Nobel de chimie à Coluche, en passant par les patrons. Il crée un lien avec tous ceux « qu’on a du mal à rencontrer en lisant Chateaubriand sur une chaise longue à Latche. »
En 1988, Mitterrand se représente mais Attali ne fait plus partie du premier cercle qui conduit la campagne. Ils forment maintenant « un vieux couple ». Attali cherche une porte de sortie. Nous sommes à la fin des années 1980, les pays de l’Est sortent de soixante-dix ans de communisme, leurs économies sont en ruine. « Il faut faire une banque ouverte à tous les pays de l’Est », propose Attali au président. Ce sera la Berd, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement… et le début des années noires pour le conseiller spécial. Il part s’installer à Londres, où siège la Berd. La presse internationale ne lui fait pas de cadeau.Newsweek le compare à Napoléon, lui reproche d’exercer un pouvoir trop personnel. Le Financial Times le caricature en Louis XIV.Attali ne fait pas d’effort, ce n’est pas dans sa nature. Aux journalistes qui lui demandent quel est son métier, lors de la conférence de presse inaugurale de la banque, il répond, provocateur : « écrivain ».
On lui reproche le marbre de Carrare (1,2 million de dollars) dans le hall de l’établissement et les 87 millions investis dans la rénovation des bureaux. Mi-1993, le Washington Post explique que les crédits de fonctionnement de la banque (312 millions de dollars) atteignent le double de la somme investie sur les projets en Europe de l’Est (157 millions). Attali démissionne. À son retour à Paris, il retrouve Mitterrand, avec qui il reste très lié jusqu’à ce qu’il “découvre” en 1994, à la lecture du livre de Pierre Péan Une jeunesse française, que Mitterrand était resté fonctionnaire de Vichy jusqu’au printemps 1943 et non pas six semaines, comme il l’avait fait croire à son entourage. L’apprend-il vraiment à ce moment précis ? Lui l’affirme. Même s’il est difficile de croire qu’un personnage aussi renseigné qu’Attali ait pu ignorer ce que d’autres savaient depuis… un bon demi-siècle !
Désormais en tout cas, les deux hommes sont en froid. Mitterrand est de plus en plus malade. Ils se reverront pour la dernière fois le 15 mai 1995, deux jours avant la fin du second mandat présidentiel.
Attali n’a jamais cessé d’écrire. Il a publié une cinquantaine d’ouvrages, deux à trois par an en moyenne, qui se vendent rarement à moins de 100 000 exemplaires. Ils sont traduits dans une bonne vingtaine de langues. « C’est la seule activité de ma vie avec laquelle j’ai gagné un peu de sous, mais j’ai tenu toute ma vie à ne pas être dépendant des droits d’auteur pour vivre », commente- t-il. En 1998, il fonde PlaNet Finance, qu’il imagine comme une institution bancaire d’un nouveau genre, développant le microcrédit pour lutter contre la pauvreté. Dix ans plus tard, PlaNet Finance est devenue une multinationale de l’humanitaire, où travaillent deux cents experts qui orientent chaque année le placement de un milliard de dollars dans la microfinance.
Mais Attali n’est plus dans le premier cercle, celui des puissants, sous le feu des projecteurs. Il revient, ce qui n’est pas pour lui déplaire, sur le devant de la scène en acceptant la proposition de Nicolas Sarkozy de présider la commission pour la libération de la croissance. Ce qui deviendra le rapport Attali. Les socialistes sont furieux. Les proches d’Attali ne s’étonnent pas. Il connaît Sarkozy depuis vingt-cinq ans.Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois en 1982. Sarkozy avait laissé un message à la secrétaire d’Attali, à l’Élysée, où il se présentait comme un « jeune avocat gaulliste » souhaitant « devenir président de la République et voulant le rencontrer ».Amusé,Attali l’avait reçu, invité à déjeuner, trouvé sympathique. Depuis, les deux hommes ont toujours gardé des liens.
À la sortie du rapport, les critiques fusent de toutes parts.Attali supporte mal et s’emporte. À Jean-Pierre Raffarin, qui ne digère pas la proposition de supprimer les départements,il répond, lors d’une interview sur Europe 1 : « M. Raffarin est le symbole du conservatisme de ce pays et sa façon de gouverner la France fut un désastre. » À Claude Goasguen, qui dénonce la « République des experts », il rétorque : « Je comprends très bien que M. Goasguen soit contre la République des experts et qu’il préfère la République des imbéciles, où il aurait certainement toute sa place. »
On lui reproche non seulement sa trahison mais aussi son arrogance. Qu’importe.Pour Attali, le gouvernement Jospin n’a pas profité de la période de croissance dont il bénéficiait pour engager les réformes nécessaires et seul Sarkozy est capable de réveiller la France. Il assume ce rapprochement. Sans complexe, comme toujours.
Le Conseiller, de Cyril Auffret, Éditions du Toucan, 240 pages, 17,90 €.
Source: VALEURS ACTUELLES
