09 novembre 2009
Des groupies de M. Lévi-Strauss au formalisme qui dévaste l’École !
Danièle Sallenave a osé, par sa chronique du mercredi 4 novembre sur France Culture, intitulée « Dommages collatéraux de la pensée structurale », faire entendre une note discordante dans le concert d’éloges unanimes montant comme l’encens vers M. Lévi-Strauss qui vient de mourir. Elle attribue à la mode structuraliste qu’il a contribué à créer, bien malgré lui sans doute, le formalisme qui dévaste l’École aujourd’hui, et vide les têtes au-delà de ce qu’on peut imaginer.
Le brouet formaliste des sectateurs de M. Lévi-Strauss et de quelques autres
Perçue par les admirateurs du maître comme une sorte de sésame de la
compréhension de la réalité, la structure, cet invariant parmi les
variables de la conjoncture d’un univers toujours changeant, est devenu
le seul objet d’étude digne d’attention. Malheureusement, les
répétiteurs de M. Lévi-Strauss, au lieu de regarder aussi comme lui la
lune, un paysage ou un visage que peut tour à tour montrer le doigt, en
sont venus à ne plus regarder que le doigt, cette structure invariante.
On ne saurait évidemment attribuer au maître la responsabilité des
erreurs de ses prétendus disciples. C’est leur paresse intellectuelle
qu’il faut incriminer. Tout contents de lui emprunter une nouvelle
grille de lecture toute faite qui, c’est vrai, changeait du traitement
texte traditionaliste agenouillé devant les textes classiques sacrés,
ils s’en sont fait des lunettes qu’ils ont chaussées pour regarder le
monde. C’est ainsi que la sidération qu’exerce un maître, engendre souvent l’excès de ses répétiteurs. Ils ne connaissent, eux, en effet, comme critère de validation, que l’argument d’autorité : ils miment donc le langage et la méthode du maître et les appliquent à tout et hors de propos.
M. Lévi-Strauss n’est d’ailleurs pas la seule autorité dont ces
tâcherons se soient réclamés dans leurs compilations pour confectionner
le brouet formaliste qui asphyxie l’École aujourd’hui. Les
« structuralismes » marxiste et linguistique, sans dire leur nom,
avaient précédé son structuralisme ethnographique et l’avaient même
inspiré. Il en est résulté peu à peu une idéologie formaliste dominante
dans l’École dont on ne soupçonne pas jusqu’où elle pousse ses
ramifications. Dans le cadre de cet article, on se contentera d’évoquer
trois de ses dogmes pernicieux.
Premier dogme : l’égalisation des opinions
Un premier est une prétendue égalisation des opinions.
Une culture n’étant après tout qu’une adaptation particulière au monde,
ses croyances qui sont à la fois la cause et le fruit de cet effort,
s’en trouvent validées. Il est vain de leur demander plus et de les
confronter à celles d’autres cultures. À quel étalon universel
incontestable les mesurer ? De là à penser que toutes les croyances et
les opinions se valent, il n’y a qu’un pas qui a été vite franchi. On
en a vu une application burlesque dans une émission télévisée
intitulée, « C’est mon choix ! ». L’intéressé n’a pas à
justifier son goût ou sa conviction. Elle est validée du seul fait
qu’elle est exprimée par un individu dont les croyances valent bien
celles des autres, et « parce (qu’il) le vaut bien », dit l’Oréal !
C’est alors à bon droit que l’étude des discours et des textes en particulier se détourne des idées émises considérées d’office comme recevables sans examen. Seul alors importe, par exemple, le repérage des « indices de l’énonciation », exempt de toute remise en question de ce qui peut être énoncé, que ce soit établi ou non, moralement acceptable ou non. Ainsi, le diplôme national du Brevet en est-il venu par ce biais à promouvoir la xénophobie en 1995, à partir d’un texte de Giono tiré de « Le hussard sur le toit », et, en 1996, la vengeance privée, en dénaturant par la mise hors-contexte un extrait de « L’auberge de l’abîme » d’André Chamson, qui est pourtant un vibrant plaidoyer en faveur des droits de la défense.
On a même vu, le 27 janvier 2005, anniversaire de la libération d’Auschwitz, au collège Révolution à Nîmes (Gard), des professeurs, proposer, dans un examen de préparation au brevet, un éloge de l’exécution des « fusillés pour l’exemple » de 14/18 : en s’appuyant sur le témoignage déchirant et révolté d’un soldat qui a assisté à l’assassinat d’un de ses camarades, extrait du recueil « Lettres de poilus », ils ont demandé à leurs élèves de « justifier par trois courts arguments la décision prise par le conseil de guerre » (1). Ces braves pédagogues-idéologues n’avaient d’yeux que pour « le discours argumentatif » qu’on leur prescrit d’enseigner, comme l’imbécile qui regarde le doigt quand il montre l’enfer.
Le pompon est sans conteste l’invention insensée du « discours informatif » qui n’existe pas
et avec lequel École et Médias rivalisent de bêtise. Les instructions
officielles de l’Éducation nationale demandent d’enseigner ce discours
qui n’aurait « aucune visée d’influence », et qu’on
trouverait sans rire… dans « les journaux d’information », les
dictionnaires ou les manuels (sic !). C’est ce qu’écrit en toutes
lettres sans honte dans un ouvrage personnel un inspecteur général,
ancien directeur des collèges et des lycées du ministère, et entre
temps conseiller ministériel sous la Droite comme sous la Gauche ! Car
ces erreurs et la bêtise qu’elles trahissent, ne connaissent pas le
clivage politique ! (3) On pouffe tout de même de rire devant cette
dénégation obstinée de la loi d’influence qui régit « la
relation d’information » (2). Mais ça n’empêche pas les chantres de ces
âneries d’être toujours à des postes de responsabilité. À leur place,
on raserait les murs ! Mais non, ces gens plastronnent !
Troisième dogme : la distinction de l’auteur et du narrateur
Un troisième dogme aussi absurde que les précédents est « la
distinction de l’auteur et du narrateur ». Puisque seul existe le
discours ou le texte dont on traque « les indices d’énonciation » et
autres structures typologiques pittoresques, le concept d’ « auteur » est rejeté au profit d’un fantôme, « le narrateur ».
Alors que l’auteur est par définition celui qui crée le texte, avec son
cadre de référence issu d’une histoire propre dans une société donnée,
il ne saurait, apprend-on, être confondu avec « le narrateur qui, lui, selon le jargon en vigueur, assume la charge du récit ».
Sous prétexte que ne saurait être attribué à la personnalité de l’auteur et à sa vie personnelle la diversité des événements et des personnages qu’il relate et décrit, un ectoplasme nommé « narrateur » est érigé en écran entre lui et son texte. Il n’est pas question de faire référence à l’auteur en lisant son texte. Qu’on écoute les potaches de France Culture ! C’est aussi à se tordre de rire, en particulier dans l’émission de midi, « Tout arrive ». Le moindre journaliste récite sa leçon apprise par cœur en parlant consciencieusement du « narrateur » par-ci, du « narrateur » par-là devant l’auteur invité qui, amusé, flatté ou abusé, en vient à se dédoubler lui aussi !
Que dire alors quand Flaubert s’écrie : « Madame Bovary, c’est moi ! » ?
Il était fou de s’identifier à l’héroïne comme au contenu de son
roman ? C’est pourtant le meilleur expert qu’on puisse trouver en
matière de discours. Et c’est lui qui a raison : tout ce qu’écrit ou
même s’abstient d’écrire un auteur est intimement marqué de son
empreinte, pourvu qu’on sache la déchiffrer. Les mots comme les silences le révèlent ou le trahissent.
Une autre conséquence dommageable est l’encouragement à
l’irresponsabilité de l’auteur. Puisqu’il se voit décharger de la
responsabilité de ce qu’il écrit, ne peut-il être tenté d’écrire
n’importe quoi ? Certains auteurs s’y sont essayés apparemment, mais
ont eu, les bougres, la désagréable surprise de se faire condamner pour
diffamation (4) (5). Les tribunaux ne paraissent rien entendre à
la subtilité de cette structure formelle qu’est « le narrateur ». Pour
eux, il n’y a pas de « narrateur » qui tienne ; ce n’est pas lui « qui assume la charge du récit » en fin de compte, mais bien « l’auteur » qui doit payer l’addition quand ses mots portent atteinte à la réputation d’autrui. Ça n’empêche pas pour autant l’École
de continuer à faire contempler à ses élèves le masque mort du
« narrateur » pour ne pas regarder en face le visage vivant de
« l’auteur ».
La fable « Le mycologue inconscient »
On a soi-même coutume d’illustrer les dégâts que provoque le formalisme dans l’École par une fable, « Le mycologue inconscient » (2). La voici : « Il
était une fois un professeur de mycologie qui avait appris à ses
étudiants à classer les champignons selon la forme du chapeau et du
pied. Partis en cueillette, les jeunes gens rangèrent soigneusement les
ronds avec les ronds, les longs avec les longs et les plats avec les
plats. Coulemelles, lépiotes et amanites phalloïdes, vireuses ou
printanières fraternisaient dans les mêmes paniers. Or, des étudiants
tombèrent bientôt malades, certains même moururent. Leur maître avait
tout simplement omis de leur apprendre à distinguer les champignons
comestibles des toxiques, des hallucinogènes et des mortels. »
Toutes proportions gardées, sous l’empire du formalisme qui la ravage,
c’est un empoisonnement comparable dont l’École se rend aujourd’hui
coupable, mais il n’est que moral et intellectuel. La validité et la
qualité d’une information ne lui importent pas : seule sa forme
intéresse son enseignement.
Faut-il s’étonner de la désorientation de ses contemporains, de leur
crédulité et de leur inculture, mesurées aux taux d’audience record
qu’obtiennent les films et les émissions télévisées les plus imbéciles,
sans parler des livres qu’ils lisent très peu. Encore une fois, M. Lévi-Strauss
ne saurait évidemment être tenu pour responsable des dérives
désastreuses de cette idéologie qui a prétendu puiser dans ses travaux.
En a-t-il même eu vent ? Quel retournement paradoxal tout de même pour
une méthode d’approche des « sociétés premières » que de servir à
renvoyer intellectuellement une société développée à l’âge des
cavernes ! Paul Villach
(1) Paul Villach, « Un bon élève à Outreau », AgoraVox, 13 février 2006,
(2) Pierre-Yves Chereul, « L’heure des infos, l’information et ses leurres », Éditions Golias, Lyon/Villeurbanne, octobre 2009.
(3) Paul Villach, « Les infortunes du Savoir sous la cravache du Pouvoir », Éditions Lacour, Nîmes, 2003, p 59 et sq. (A. Boissinot, « Techniques du Français », Tome 1, Éditions B.-Lacoste, Paris ; l’actuel recteur de l’Académie de Versailles porte le même nom !
(4) Paul Villach, « P. Besson et l’éditeur Grasset condamnés : entre « auteur » et « narrateur » rien ne va plus ! », AgoraVox, 21 septembre 2007.
(5) Paul Villach, « Le rejet par la CEDH du recours de M. Lindon et de POL son éditeur : l’auteur démasqué sous « le narrateur », AgoraVox, 24 octobre 2007
Source: PAUL VILLACH sur AGORAVOX
04 novembre 2009
Claude Lévi-Strauss, la mort de l'ultime monument intellectuel du XXe siècle
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«Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions.» L'incipit du plus connu de ses livres, Tristes Tropiques, condense admirablement l'œuvre de Claude Lévi-Strauss, qui vient de mourir à la veille de fêter son 101e anniversaire.
Quoi de plus étranger, en effet, à la pensée de l'ethnologue que l'exotisme? Tout au contraire, l'auteur d'Anthopologie structurale proposera de lire les représentations, les mythes et les systèmes de parentés à la manière des linguistes, comme un texte dont on peut relever les régularités, les mathématiques souterraines qui engendrent les formes culturelles.
Entretien avec Pierre Dumayet, 1971
Avec Bernard Rapp en 1991
(Vidéos INA)
Comment comprendre, dès lors, qu'une approche, quasi grammaticale des civilisations ait fasciné depuis presque la publication de sa thèse (Les Structures élémentaires de la parenté, 1949) les lecteurs? Pourquoi les Bororos, Caduvéos et Nambikwaras visités par Lévi-Strauss, et pas, par exemple, Marcel Granet, sociologue qui a décrit les «Catégories matrimoniales et relations de proximité dans la Chine ancienne»? C'est qu'il a baigné d'esthétique, de poésie, de rêve, de philosophie et d'exigence éthique sa quête rigoureuse des invariants débusqués dans un récit ou une pratique sociale, sa recherche d'une logique implacable qui ordonne des mondes considérés jusqu'alors comme bigarrés, incompréhensibles voire barbares.Pierre Bourdieu: «Le fait de faire de l'anthropologie était un acte politique, une façon de donner des instruments conceptuels pour comprendre des choses qui semblent a priori incompréhensibles, injustifiables ou absurdes.»
Pierre Bourdieu dans «Réflexions faites», 1988
Au point que le chercheur, conscient qu'il participait lui-même à la destruction de ce qu'il décrivait aurait, dit-on, proposé de se renommer «entropologue», fauteur d'entropie, une dégradation irrémédiable des choses. «Ce que je constate, ce sont les ravages actuels. C'est la disparition effrayante des espèces vivantes (...). Du fait de sa densité, l'espèce humaine vit sous un régime d'empoisonnement interne. (...) Et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime», déclarait-il en 2005.
CLAUDE LEVI-STRAUSS
Le Brésil salue l'auteur de "Tristes Tropiques"
Avec lui, c'est une partie du XXe siècle qui s'éteint. Claude Lévi-Strauss
aurait eu 101 ans fin novembre. Il est mort vendredi dernier, sans
bruit. Mais l'annonce officielle de sa mort, hier, a elle retenti
partout dans le monde, notamment au Brésil, terrain de prédilection de
l'anthropologue français. Bien que Lévi-Strauss vivait reclus depuis plusieurs années, son rayonnement intellectuel était toujours aussi vif, souligne O Estado de Sao Paulo. Il risque de ne pas s'éteindre de sitôt. "Son héritage est tel qu'il ne tient pas dans une discipline", souligne Epoca.
Psychanalyse, sémiologie, études littéraires, histoire, sociologie...,
ses études sur les Indiens du Mato Grosso et d'Amazonie ont influencé
de nombreux champs. Symbole de cette pluridisciplinarité, Tristes Tropiques, mi-étude anthropologique, mi-réflexion philosophique, mais surtout chef-d'œuvre littéraire, sur lequel s'est attardé Veja. Le Correio da Manha
retient, lui, l'humilité de ce penseur, qui plaçait la nature au-dessus
de tout, notamment de l'homme. Une réflexion qui a été jusqu'à
imprégner la bossa nova. Le chanteur Caetano Veloso confie ainsi à G1 son admiration pour l'anthropologue, cité dans sa chanson "O Estrangeiro".
