08 juillet 2008
Betancourt : les nouvelles propagandes
Extrait:
(...) Sur le site du Figaro, le directeur adjoint de la rédaction, Yves Thréard, assure (en exclusivité mondiale) que c’est bel et bien la carte Chávez, jouée par Sarkozy, qui a abouti à la libération de Betancourt. Christophe Barbier, directeur de L’Express, l’organe central du carlabrunisme, se surpasse sur le plateau de LCI : «Quand Sarkozy se donne un objectif suprême, rien ne l’en détourne jamais. […] Sa mobilisation personnelle a participé de la mobilisation collective. Ça a bougé les lignes au niveau international. Et voir cette mobilisation collective de la France derrière son président, c’était bon pour le moral d’Ingrid Betancourt, et ça n’a pas de prix, grâces en soient rendues à Nicolas Sarkozy.» Le même jour, sur le même plateau, il somme Bertrand Delanoë : «Betancourt et sa famille ont remercié hier le président Sarkozy. Reconnaissez-vous que sa mobilisation personnelle a accéléré le jeu diplomatique ?» Seule à oser une note discordante, Ségolène Royal est lynchée en place publique par la machine TF1. «Ça tue la polémique de Ségolène Royal !» s’exclame par exemple en direct le commentateur de TF1, François Bachy, aussitôt après le discours (étincelant d’intelligence et d’habileté) de Betancourt à l’aéroport de Villacoublay.
Déjà, dans les premières heures de la libération de l’otage, le site du Figaro avait tout bonnement… diffusé une vidéo tronquée des remerciements de Betancourt, au saut de l’avion, escamotant ses remerciements à Chirac et Villepin, pour ne laisser que l’hommage à Sarkozy. (...)
Par Daniel Schneidermann
Libération : lundi 7 juillet 2008
06 juillet 2008
Libération d'Ingrid Betancourt et tempête médiatique française
Le lynchage médiatique de Ségolène Royal
Dans JDD
Par Utica, utica Voilà la phrase de Ségolène Royal qui a déclenché la tempête médiatique française: "Nicolas Sarkozy n'a été absolument pour rien dans cette libération" (AFP)
S'en est alors suivi un véritable lynchage médiatique franco-français de Ségolène Royal, relayant les déclarations des ténors de l'UMP (Raffarin, Lefèbvre, Fillon,...) puis de nombreux articles la dénigrant et la critiquant, particulièrement dans les médias proches de l'UMP. Les militants UMP se lâchant de manière particulièrement outrancière.
Lorsque je lis certains blogs de commentaires (avant le passage de la modération, comme pendant quelques dizaines de minutes au NouvelObs ou sur 20minutes.fr) où les militants UMP viennent déverser leurs insultes, il y a une volonté tellement évidente de salir, de dégrader, de diaboliser, de déshumaniser l'autre, que ça m'évoque les diatribes haineuses et ordurières de "Schwarze Korps" l'organe officiel de la Gestapo, lorsqu'ils parlaient des Juifs.... Il y en a même qui parlent de sorcière et de bûcher...
Alors que sur le fond, elle a raison de dire que dans l'opération de libération, Sarkozy n'y est strictement pour rien.
"La France, qui mettait en doute la stratégie de fermeté du président colombien Alvaro Uribe et privilégiait les canaux de la négociation, n'a pas été associée à l'opération militaire qui a conduit mercredi à la libération d'Ingrid Betancourt et de quatorze autres otages. Le président français en a été informé par téléphone au dernier moment par son homologue colombien." (Reuters)
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Le pavé dans la mare de Ségolène Royal
Par Utica, samedi 5 juillet 2008 à 22:10 dans JDD
La déclaration de Ségolène Royal que Sarkozy n’y était pour rien dans la libération d’Ingrid Betancourt a provoqué des remous en France. C'est le cas surtout à droite et quasiment pas à gauche, si ce n'est peut-être le cas de Jack Lang, qui collabore avec Sarkozy.Pourtant, Ségolène Royal a totalement raison que la libération n'est pas le fait de Sarkozy, ni même d’une de ses tentatives, mais bien du gouvernement colombien et de divers services secrets.
Ce qui l’a probablement incitée à cette déclaration trouble-fête, est qu'il y a une récupération disproportionnée par le pouvoir UMP de ce succès. Une évidence, parmi beaucoup d’autres, en est le coupage par le Figaro de la vidéo de Betancourt à Bogota, dont on a été jusqu’à enlever les remerciements à De Villepin et Chirac, pour ne laisser que ceux à Sarkozy. Voir : article : http://www.lepost.fr/article/2008/07/03/1218369_ingrid-betancourt-libre-chirac-et-villepin-coupes-au-montage-par-le-figaro.html
Bien sûr, elle aurait pu commenter que les gouvernements précédents, et aussi Sarkozy, aient bien contribué à fixer ce problème parmi les priorités à résoudre. Mais, à voir le nombre de médias à son service, peut-être a-t'elle estimé que Nicolas Sarkozy dispose largement des moyens pour faire sa publicité tout seul ?
Vidéo :
Morin embarassé... Et si Royal avait raison?
envoyé par laboitafilms
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Royal, hérétique du betan-culte
Par Daniel Schneidermann le 07/07/2008 La politique "comme il ne faudrait plus en faire" (Guéant); "l'humanité
d'un bigorneau" (Estrosi); une "mesquinerie rare" (Lang) : pour avoir osé rappeler que Sarkozy n'était pour rien dans la libération d'Ingrid
Betancourt, ce qui découle tout simplement de la version officielle de
la libération de la susdite, Ségolène Royal s'est attiré un déluge
d'insultes, comme peu de socialistes en avaient subi dans les derniers
mois. Par l'UMP, ce qui est rassurant; par TF1, ce qui est dans l'ordre
des choses; et par Jack Lang, ce qui, à y bien réfléchir, est à la fois rassurant, et dans l'ordre des choses. Pourtant, elle n'a fait que
constater une vérité. Comme Sarkozy lui-même, d'ailleurs, quand il
constate que "lorsqu'il y a une grève, en France, plus personne ne s'en
aperçoit". Il est vrai que les dernières grèves des transports ont été
plutôt indolores pour les usagers. Ce qui ne préjuge pas de la suite.
Sarkozy s'amuse sur un baril de souffrance sociale, mais il ne peut pas
s'en empêcher. Et, aussi douloureuse soit cette constatation pour les syndicats, elle
exprime une vérité.
La violence des réactions à la phrase de Ségolène Royal, qui
dépasse le niveau habituel de la polémique politique, montre bien que
le traitement de la libération d'Ingrid Betancourt, après celui de sa
captivité, ne se situe plus tout à fait dans l'ordre politique, mais
dans l'ordre religieux. Devant ces transes nationales, il n'est
simplement plus possible d'exprimer la
moindre dissonance, la moindre discordance. Simple bannissement ?
Procès public, se concluant comme il se doit ? On hésite encore sur le
châtiment à imposer à l'hérétique.
Pour plus de précision sur l'infâme déclaration ;-) ...
Réaction de Ségolène Royal : Pas de récupération
envoyé par dcortic
04 juillet 2008
Libération d'Ingrid Betancourt: ce que ne dit pas la version officielle
Par Claude-Marie
Vadrot sur MEDIAPART
Hollywood aura du mal à scénariser la libération d'Ingrid
Betancourt. Le gouvernement colombien, avec l'aimable participation des
Etats-Unis et d'anciens des services secrets israéliens, s'est déjà chargé de
nous offrir un véritable conte de fées, prenant parfois les allures d'une
bluette de série B. Les médias prennent leurs lecteurs et leurs téléspectateurs
pour des imbéciles en persistant à raconter sans le moindre recul, sauf celui
de notre confrère Gilles Perez, et avec des trémolos dans la voix, le succès de
« l'opération militaire » réussie par l'armée colombienne.
Ce n'est pas remettre en cause le courage d'Ingrid
Betancourt, le plaisir d'apprendre enfin sa libération, ni son extraordinaire
volonté de surmonter ses souffrances. Ce n'est pas minimiser le soulagement de
ses familles. Mais le gouvernement colombien tente de vendre au monde entier
comme un fait d'armes, ce qui n'est qu'une reddition d'un groupe des FARC.
Car ce groupe, il y a un peu plus de trois mois, avait fait
savoir aux autorités colombiennes, qui s'en firent officiellement l'écho plus
tard, qu'il était prêt à se rendre. Et qu'il était prêt à rendre les otages
sous son contrôle, en échange d'une immunité et d'un départ en exil pour la
France.
C'est vers la fin du mois de mars, comme le quotidien El
Tiempo s'en fit l'écho avec l'interview d'un prêtre, que le groupe chargé de la
garde d'Ingrid Betancourt et des trois « militaires américains » (nul ne les a
vus d'ailleurs depuis leur libération mercredi) a officialisé ses contacts avec
le gouvernement colombien. Le marché proposé par quelques chefs fatigués et
désorientés était clair : la livraison de la quinzaine d'otages contre de
l'argent et l'immunité.
Les différents recoupements effectués auprès de journalistes
de Radio Caracol, la radio qui diffuse tous les jours des messages à
l'intention des otages, de l'agence de presse Anncol (réputée proche des FARC)
et de journalistes colombiens qui ne veulent pas s'attirer les foudres de la
présidence de leur pays, permettent de reconstituer l'histoire d'une reddition
transformée en opération militaire. Succès militaire qui permet opportunément
de renforcer l'image de l'armée et d'un président par ailleurs occupé à faire
modifier la constitution pour pouvoir se présenter une troisième fois à la
prochaine élection présidentielle.
Le 25 mai donc, le lendemain de l'annonce de la mort du
vieux chef des FARC, Manuel Marulanda, le président Uribe, au cours d'une
réunion informelle avec des citoyens, déclara officiellement que le groupe de
guérilleros qui gardait Ingrid Betancourt et les trois Américains était prêt à
les relâcher en échange de l'immunité et d'une récompense. Pour le président il
s'agissait de prévenir les fuites dans la presse sur une opération de «
retournement » déjà engagée depuis au moins deux mois.
C'est en effet le 27 mars, au lendemain de la mort du chef
des FARC, que El Tiempo, journal proche du gouvernement, publie sa première
allusion à cette manœuvre. Il s'agit alors de mettre à profit la lassitude de
nombreux guérilleros désorientés par la mort de Raul Reyes. Le vieux chef a été
liquidé le samedi 1er mars par un missile frappant son camp situé moins de deux
kilomètres à l'intérieur du territoire de l'Equateur.
Dans l'un des trois ordinateurs de Raul Reyes, chargé
habituellement de négocier avec divers intermédiaires, avec la Croix-Rouge,
avec le président équatorien et Hugo Chavez, les services de renseignements de l'armée
colombienne, aidés par leurs conseillers américains, ont rapidement découvert
le moyen de contacter le groupe chargé d'Ingrid Betancourt et de localiser la
zone où il se cachait. A ce moment, d'ailleurs, un premier mécanisme de
libération de la Franco-Colombienne était en cours de réalisation.
L'ambassadeur de France en Equateur l'a laissé entendre
quelques jours après la mort de Raul Reyes. Paris savait alors que le
négociateur des rebelles avait établi un camp provisoire en territoire
équatorien. Il était en contact étroit avec la France et les gouvernements
équatoriens et vénézuéliens. Le détachement présent sur le territoire
équatorien, expressément autorisé par les émissaires du président Rafael
Correa, avait pour mission d'organiser le transfert des otages, depuis cette
zone frontière.
Surtout, Raul Reyes, responsable de la communication de la
guérilla, souhaitait changer d'interlocuteur, les interventions bruyantes du
Vénézuélien Hugo Chavez risquant de remettre en cause l'éventuelle libération
des membres des FARC emprisonnés en Colombie. C'est en tous les cas ce
qu'auraient rapporté aux services spéciaux équatoriens deux membres des FARC,
rescapés de l'attaque du camp.
Ces deux membres ont confirmé que des éléments équatoriens armés avaient fourni une aide logistique permettant à la guérilla d'installer un poste de commandement et de communication provisoire. Ces deux rescapés ont depuis été mis en sûreté dans les environs de Quito, la capitale du pays.
Ces deux guérilleros ont décrit la précision de l'attaque
qui a détruit ce camp, attaque à laquelle ils ont échappé parce qu'ils
s'étaient éloignés de quelques centaines de mètres. Ils ont raconté que cinq
bombes ont frappé simultanément la vingtaine d'hommes qui y vivaient depuis
quelques jours. Selon plusieurs sources, ces bombes ou missiles n'ont pas été
largués par des avions colombiens mais par des appareils américains volant à
haute altitude. Ils ont été guidés par le faisceau d'ondes émis par l'un des
téléphones satellites utilisés par Raul Reyes.
Ayant réussi à se procurer quelques jours auparavant le
numéro de ce téléphone, et en accord avec le gouvernement colombien, les
responsables américains ont estimé nécessaire de mettre un terme à la
négociation qui était sur le point d'être finalisée. La libération d'Ingrid
Betancourt était alors programmée pour le 8 mars, journée internationale de la
femme.
L'objectif de cette attaque, toutes les informations et tous
les indices l'indiquent, était de remettre en cause la libération d'une otage
médiatique. Car, dans ces conditions, cette libération aurait redoré la
réputation d'une guérilla en perte de vitesse; elle aurait été portée au crédit
de l'Equateur, du Venezuela et de la France. La mort, dans des conditions mal
éclaircies, le vendredi 7 mars, d'un autre dirigeant des FARC, Yvan Rios, ne
pouvait qu'accentuer la tentation de rupture de tout processus de négociation.
Si ces deux opérations ont été concertées, il est évident
qu'elles visaient à affaiblir la fraction des guérilleros désireuse de sortir
de l'impasse et de négocier les libérations. Le président Correa de l'Equateur
déclara alors publiquement : « Regardez la bassesse d'Alvaro Uribe, il savait
qu'en mars douze otages allaient être libérés, parmi eux Ingrid Betancourt. Il
le savait et il a utilisé ses contacts pour monter ce traquenard et faire
croire au monde qu'il s'agissait de contacts politiques et pour lancer un écran
de fumée sur son action injustifiable. »
Une négociation directe avec le groupe détenant Ingrid
Betancourt
Une autre partie de poker politique pouvait alors être engagée par les
Colombiens. Elle consista à prendre contact directement avec le groupe
identifié gardant Ingrid Betancourt, et à le convaincre que la reddition était
la meilleure des solutions.
L'armée se rapprocha d'eux; elle cessa de harceler ce groupe d'une
centaine de personnes. Ce qui lui a permis de se procurer plus facilement des
médicaments et des provisions, pour les guérilleros et pour les otages. D'où
l'apparence de meilleure santé des otages libérés mercredi : ils ont eu le
temps de reprendre des forces, même s'ils n'étaient évidemment pas conscients
de ce qui se tramait.
Il n'y a eu, en dépit de la version officielle, aucune infiltration des
services spéciaux militaires. Simplement, avec l'aide logistique (et notamment
le support de drones) américaine, le groupe a été suivi jour après jour pendant
que se préparait par radio, et par l'intermédiaire d'un émissaire, le scénario
de reddition. Scénario reposant, comme l'a expliqué Ingrid Betancourt, sur une
évacuation de sécurité par une ONG imaginaire. De quoi faire admettre, à ceux
qui n'étaient pas dans le secret, l'arrivée de plusieurs hélicoptères, puisque
les FARC ne disposent pas de ce type de moyens aériens.
Il a évidemment fallu plusieurs semaines pour qu'un maximum de chefs du
groupe soient convaincus. La condition de ce groupe des FARC étant d'abord
l'impunité promise et l'assurance qu'aucun coup de feu ne serait tiré. Le
contrat a été respecté. Vers le 15 juin, le gouvernement colombien a fait
demander à la France si l'offre d'accorder l'asile aux rebelles, offre faite
tant par Nicolas Sarkozy que par François Fillon, tenait toujours. La réponse
ayant été positive, la phase finale de l'opération a été mise en route sans que
les rebelles aient à se déplacer, les otages étant à peu près désormais «
présentables ».
Il ne restait plus, au moment du dénouement, qu'à accréditer l'invraisemblable version d'une opération militaire surprise, résultat d'une opération d'infiltration. La réalité est moins glorieuse pour l'armée colombienne. Mais l'essentiel est la liberté d'Ingrid Betancourt et de ses quatorze compagnons de captivité.
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Pour mémoire - toujours dans MEDIAPART (qui m'excusera de mettre en évidence la qualité des analyses de ses journalistes...en restituant l'intégralité de ces 2 articles...) - cet analyse écrite le 13 avril.
Bétancourt, le couvercle se soulève
13 avr 2008 Par Jean-Michel Helvig
Deux avions servent de repères dans la consternante gestion de l’affaire Bétancourt par les autorités politiques françaises, sur laquelle, enfin, des interrogations commencent à s'exprimer dans la presse.
C'est d'abord l'Hercule C130 envoyé clandestinement en juillet 2003 sur un aéroport brésilien, avec à son bord un commando de la DGSE, opération montée de bout en bout par Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères. C'est ensuite le Falcon 50, affrêté il y a une semaine à grand bruit par Nicolas Sarkozy, pour aller lui porter secours du fait de son état de santé donné comme alarmant. Il est revenu mercredi dernier à vide, et piteusement dira-t-on, après que cette initiative a été qualifiée d'"ingénue" par les les FARC.
A chaque fois ces envois d’avions ont surtout témoigné d’une gesticulation romanesque peu en prise avec la réalité politique régionale. Car, n’en déplaise à l’orgueil national, la France n’est pas au centre de la bataille politique féroce qui se joue entre une Colombie dont le président Alvaro Uribe, soutenu massivement par son peuple, marque des points militaires sur une guérilla marxisante devenue un gang de narco-trafiquants, le Vénézuela où Hugo Chavez veut redorer son blason international en passant pour un médiateur de bonne volonté pour la libération des otages et… les Etats-Unis dont trois ressortissants son détenus par les FARC. On oublie parfois, ici, qu’une des revendications principales de la guérilla est la libération de deux de ses dirigeants, condamnés pour trafic de drogue par la justice américaine.
Cela fait maintenant plus de six ans que l'ancien candidate écologiste à la présidentielle en Colombie a été prise en otage, et aucune perspective de libération semble se dessiner. Tout peut désormais survenir : le pire n’est pas hélas le plus improbable, compte tenu de son état de santé, sur lequel soit dit en passant on ne sait pas grand chose, même si les conditions inhumaines qui lui sont imposées par ses geôliers, ne peuvent que l’avoir en partie détruite. Mais il est surprenant d’entendre Bernard Kouchner dire, ces jours-ci, qu’il était peut-être moins grave qu’on ne le croyait, juste après avoir dit le contraire pour justifier la mission du Falcon 50.
On ne peut pas exclure totalement non plus une libération surprise pour une quelconque raison, y compris une opération de l'armée colombienne, redoutée à l’avance par la famille du fait des représailles possibles des ravisseurs. Tant que cette détention n'aura pas connu son épilogue, il n'est pas simple d'évaluer les méthodes employées pour y mettre fin et porter un jugement sur les engagements des uns et des autres. Après tout, les "réalistes" diront que seul le résultat final compte. Mais est-ce une raison pour perdre tout sens critique, sinon le devoir même d'informer qui ont caractérisé jusqu’ici les traitements de l’affaire dans les médias de grande audience ? On sait que plus la cause d’otages suscite une forte émotion dans l'opinion, et dans les milieux qui en sont réputés être les "leaders", plus la langue de bois sera de rigueur - "pour ne pas gêner les négociations" - et plus les points de vue divergents, sur tel ou tel aspect des mobilisations de soutien, seront frappés de discrédit pour manque de compassion. Avec cette antienne que tout doit être tenté afin que le pression soit maintenue sur les négociateurs et que, peut-être, les otages puissent savoir, du fond de leur cachot, qu'on ne les oublie pas. Ces assertions ont leur part de vérité, surtout la seconde d'ailleurs. Ingrid Bétancourt est au courant que beaucoup d’efforts son déployés en sa faveur.
Mais, s’agissant de ce qui est entrepris par le gouvernement français, on a le sentiment que l’activisme de principe, qui peut se comprendre de la part des familles et des proches concernés, est devenue un engagement d'Etat camouflant l’impuissance politique quant au résultat, derrière l’obligation de moyens sans cesse proclamée ("mon mari ne renoncera pas" comme l'a assuré Carla Bruni-Sarkozyn défilant le 6 avril dernier sur le pavé parisien). Une exigence morale qui, pour l'heure, tient surtout du n'importe quoi. Et cela commence à ne plus pouvoir être tu. L'Express a consacré cette semaine une excellente enquête à Ingrid Bétancourt et aux « cafouillages de la France", tandis que le Parisien, au lendemain du retour du Falcon 50, détaillait les "raisons d'un fiasco".
Ce ne sont évidemment pas les premiers à soulever telle ou telle question embarrassante sur le comportement des autorités politiques française - de Villepin à Sarkozy. En 2006, paraissait un livre bien informé de Jacques Thomet, l’ancien correspondant de l’AFP à Bogota («Ingrid Bétancourt, histoire de coeur ou raison d'Etat". Hugo Doc), sur le rôle joué par Paris depuis l’enlèvement de l’ancienne candidate écologiste à la présidentielle colombienne, jusqu’à l’équipée de l’Hercule C130. Le livre est cinglant sur Dominique de Villepin et éclairant sur les imbrications entre la famille Bétancourt et certains milieux du Quai d'Orsay. Certes, on ne peut trop reprocher à l'ancien professeur d'Ingrid à Science-Po de s’être affectivement impliqué pour tirer son amie du guêpier où elle se serait jetée par imprudence ( c'est ce qui ressort du récit de Thomet). Reste qu'il y a eu une confusion des genres, entre les devoirs d'Etat et l'empire des sentiments, qui a provoqué une crise internationale, à l'insu même du président de la République alors en exercice (Jacques Chirac), Or cette confusion, que soulignait le livre, est d’une certaine manière encore à l’œuvre avec ce qu’on pourrait appeler une privatisation familiale de l’affaire. Daniel Parfait, actuel directeur Amérique Latine au quai d’Orsay, ancien ambassadeur de France à Bogota est le mari de la sœur d’Ingrid, Astrid, et il a la haute main sur le dossier. Il semble partager, avec la famille, une hostilité profonde à l’actuel président colombien, certains membres de cette famille paraissant même considérer, au fil de telle ou telle déclaration imprudente, que la responsabilité de la détention d’Ingrid Bétancourt est moins le fait des FARC que d’Alvaro Uribe. Cela rend parfois chaotiques les relations entre Paris et Bogota. Si l’on ajoute à cela un réseau de soutiens très actifs et influents dans les grands médias, il n’est pas sûr, dans cette histoire, que les pouvoirs publics aient eu toute la latitude indispensable pour traiter du dossier avec la distance nécessaire.
On semble ainsi naviguer à vue entre une confiance aveugle dans l’intercession du président vénézuélien, le choix diplomatique d’une médiation européenne avec l’Espagne et la Suisse, quand ce n’est pas l’offre directe aux FARC d’accueillir comme « réfugiés politiques » certains de ses membres, comme l’a fait François Fillon. Sur ce dernier point la lecture du site d’information www.latinreporters.com apporte un élément troublant : dans leur dernier communiqué, les chefs des FARC ne se contentaient pas de rejeter l'opération Falcon comme on l'a appris ici , ils refusaient aussi ce statut de "réfugié politique", pour une raison au moins : ils ne l'ont jamais demandé ! Ca donne le vertige, rétrospectivement, sur la façon dont l'Exécutif français semble prêt à tout pour se pouvoir se targuer, un jour, d'une issue positive qui, croit-il lui assurerait les faveurs de l’opinion. Et la démonstration, au passage, que Nicolas Sarkozy est décidément plus efficace que Dominique de Villepin. A moins qu’il ne s’agisse, cyniquement, de faire en sorte que l’on ne puisse rien lui reprocher si tout cela tournait mal.
Cette insoutenable légèreté politique, contraste avec la force morale et le courage physique dont fait preuve Ingrid Bétancourt, à en croire les témoignages des derniers otages libérés qui racontent comment elle tient tête aux tortionnaires de FARC et organise une résistance de tous les instants, ne cédant rien de ses principes démocratiques aux côtés de ses compagnons de captivité.
Une Ingrid Bétancourt qui a confié à l’un deux, récemment libéré, qu’il lui paraissait, maintenant, que la surmédiatisation l’entourant la condamnait peut-être à une captivité interminable. Il est cependant impossible de revenir en arrière. Au demeurant, rien ne dit qu’une discrétion absolue aurait été plus utile. Le contraire non plus, malheureusement.
Mais il n’est jamais trop tard pour que la raison politique, à Paris, reprenne ses droits.
Mises à jour:
http://www.marianne2.fr/Uribe-drague-McCain-et-neglige-Sarkozy_a88882.html?preaction=nl&id=2939036&idnl=25485&
http://www.lexpress.fr/actualite/depeches/infojour/reuters.asp?id=74339
http://info.rsr.ch/fr/news/Ingrid_Betancourt_une_liberation_achetee.html?siteSect=2010&sid=9296449&cKey=1215177798000
Ingrid Betancourt: une libération achetée? Ingrid Betancourt et 14 otages des FARC n'auraient pas été libérés au
cours d'une action militaire, mais achetés au terme d'une opération de
retournement et d'infiltration de leurs gardiens. Une information
exclusive de la RSR.
http://www.marianne2.fr/Sarkozy,-chef-d-orchestre-de-l-emotion-nationale-_a88879.html?preaction=nl&id=2939036&idnl=25485&
http://www.lepost.fr/tag/politique/
http://socio13.wordpress.com/2008/07/03/leffet-betancourt-ou-la-regeneration-spontanee/
http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=87427
(Le président colombien tire tous les bénéfices possibles de la
libération des otages. Il se rachète une légitimité politique, porte un
coup fatal aux FARC et réussit même à neutraliser politiquement Ingrid
Betancourt. Car, si l'ex-candidate à la présidente avait été libérée
par la négociation, elle serait devenue une opposante encombrante (...)
http://www.republique-des-lettres.fr/10458-segolene-royal.php

Ségolène Royal. (Reuters)