Aurélie Filippetti: le blocage du PS
Filippetti: "La victoire de Sarkozy n'a pas arrêté l'Histoire"
Propos recueillis par Bertrand GRECO
Le Journal du Dimanche le Dimanche 29 Juillet 2007
Le Journal du Dimanche poursuit sa série d'entretiens avec la jeune garde du Parti socialiste. Après Benoît Hamon et Christophe Girard, place à l'une des benjamines de la rue de Solferino, Aurélie Filippetti. A 34 ans, cette normalienne agrégée de lettres, ancienne des Verts, est désormais porte-parole du groupe socialiste à l'Assemblée nationale ainsi que du "shadow cabinet".
Quel est votre diagnostic sur l'état du PS ?
Même s'il a plus de députés que sous la précédente législature, il n'est évidemment pas au mieux de sa forme, après les défaites qui font suite au traumatisme de 2002. Une profonde et nécessaire remise en cause s'impose. Mais ce n'est pas parce que Sarkozy est à l'Elysée que l'Histoire s'arrête.
Le PS est-il "complètement nécrosé", comme le disent certains quadras socialistes ?
Le parti est aujourd'hui dans une situation de blocage. En même temps, l'année dernière, des dizaines de milliers de nouveaux adhérents ont apporté un formidable vent d'air frais. Et on verra assez vite les limites de la politique de Nicolas Sarkozy, qui sera douloureuse pour les catégories populaires et les classes moyennes. Notre pays va avoir besoin rapidement d'une gauche forte et structurée. Le PS devra alors être au rendez-vous.
Faut-il "faire imploser le PS", comme le préconise Manuel Valls ?
Je n'aime pas l'image violente de l'implosion, car elle porte l'idée d'un repli sur soi. Je préfère l'idée d'un grand rassemblement. Selon moi, le changement ne viendra pas de l'intérieur du PS. Je voudrais qu'on s'ouvre à nos sympathisants qui ne sont pas encore encartés, à la société civile, aux associations, aux mouvements intellectuels, au monde de la recherche, mais aussi bien sûr aux autres partis de la gauche. Nous devons également reprendre le dialogue avec les éléments du MoDem les plus progressistes. Je plaide pour la création d'une grande confédération de la gauche démocratique.
"Sortir de cette logique mortifère des courants qui se regardent le nombril" "C'est un peu facile de faire de la politique-fiction rétroactive"
L'ex-Verte que vous êtes a-t-elle un regard différent ?
Le PS doit s'inspirer du comportement exemplaire des Verts en matière de parité. Mais je connais aussi les limites d'un fonctionnement groupusculaire. Je ne voudrais pas que le PS soit victime d'une insupportable bataille de courants.
En voulant prendre la tête du parti, Ségolène Royal n'est-elle pas en train de relancer la guerre des écuries ?
Non, justement, c'est tout ce qu'elle ne veut pas: enfermer le PS dans des guerres picrocholines. Il faut sortir de cette logique mortifère des courants qui se regardent le nombril. L'urgence est de travailler sur le fond, sur le programme, en trouvant un nouveau langage, en sortant du prêt à penser idéologique et des solutions rabâchées depuis des années. Par exemple, pour répondre à Sarkozy sur les heures sup', on pourrait parler de la santé au travail, des maladies professionnelles, des nouvelles formes de pression que subissent les salariés...
Ségolène Royal a du mal à reconnaître ses responsabilités dans la défaite. Peut-il y avoir rénovation sans véritable autocritique ?
Ce terme d'autocritique est trop connoté. En revanche, il faut analyser l'échec. Ségolène sortira un livre pour expliquer ce qui s'est mal passé. Il y a eu des relations difficiles avec le PS, mais aussi une certaine désorganisation. On a surtout eu un problème de temps: Sarkozy a fait campagne pendant cinq ans, Ségolène pendant cinq mois.
Michel Rocard raconte dans Paris Match qu'il a proposé à Ségolène Royal de se retirer à son profit pendant la campagne. Qu'en pensez-vous ?
C'est une fausse révélation, Ségolène en avait déjà parlé. Je ne vois pas pourquoi Rocard ou DSK auraient été de meilleurs candidats, en particulier auprès des jeunes des "quartiers". C'est un peu facile de faire de la politique-fiction rétroactive.
Comment percevez-vous l'ouverture de Nicolas Sarkozy ? Un acharnement ou une opportunité de s'affranchir des éléphants ?
Il faut être cynique pour dire "chouette, Sarkozy affaiblit la gauche, ça va faire de la place aux jeunes !". Sa stratégie consiste à couper l'herbe sous le pied à toute contestation. Le meilleur moyen d'empêcher l'opposition de s'exprimer, c'est de la discréditer, en l'intégrant à son gouvernement ou aux instances qu'il met en place. C'est dangereux ! Les limites de cette prétendue ouverture se voient dans la politique qui est menée: les premiers projets de loi examinés à l'Assemblée ne sont en rien des projets d'ouverture. La politique fiscale, par exemple, s'adresse aux plus riches, mais sera payée - 15 milliards d'euros - par l'ensemble des Français via une augmentation de la TVA. Cette politique n'est pas faite pour tous les Français.