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15 juillet 2008

Alain Touraine

Alain Touraine - L'aiguillon du PS

(Le point: lire ICI)

Alain Touraine, sociologue, et Ségolène Royal ont confronté leur vision du XXIe siècle dans « Si la gauche veut des idées » (Grasset). Confidences de ce grand intellectuel de gauche qui n'épargne pas le PS.

Michel Revol

                                         

 

Il aime : la haute couture, les femmes (il soutient les Chiennes de garde), l'histoire de la peinture, les quenelles de brochet sauce Nantua, la philosophie, La Repubblica     , qu'il lit chaque jour dans le texte. Il n'aime pas : l'argent, la hiérarchie, la vie en société (     « Je suis très peu sociable ! »),     les cons. Il n'aime surtout pas que les politiques parlent sans savoir de quoi ils parlent.  

  Alors, l'été dernier, Alain Touraine a lancé tout seul une sorte de débat participatif. Le sociologue a écrit sa vision de la société du XXIe siècle. Il a ensuite proposé à Ségolène Royal, que Touraine compare à un « tank »,     d'y répondre. La dame du Poitou ne pouvait qu'adorer : ne vante-t-elle pas sur tous les toits l'     « expertise » des citoyens ? Avec Alain Touraine, elle est servie : exégète insatiable des mouvements sociaux et révolutionnaires, il est l'un des plus brillants sociologues français, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et docteur honoris causa d'une quinzaine d'universités dans le monde. Les deux mettent pourtant du temps à se retrouver : à son habitude, Ségolène Royal tarde à rendre sa copie. L'automne et l'hiver passent, rien ne vient. Puis arrive le printemps, et avec lui les textes de Ségolène Royal. Depuis le 8 juillet, l'ouvrage (1) est en vente. Alain Touraine n'a pourtant pas l'air comblé. A demi-mot il avance que ce retard était sans doute délibéré, afin que le livre paraisse à l'aube du congrès du PS. « C'est comme ça »,     bougonne-t-il en lissant, une fois encore, ses cheveux blancs et fins d'une main preste.    

    Alain Touraine n'a jamais cherché la gloire. Ce n'est pas à 82 ans qu'il va commencer.     « Si Ségolène Royal avait écrit ce livre avec Albert Einstein, les gens liraient avec autant d'intérêt les deux parties. Mais là, je ne me fais pas d'illusions ! »     Son seul objectif, dit-il, est de     « raccrocher à la réalité » la gauche, sa famille de toujours. Il n'a pourtant jamais adhéré à un parti. Tout juste a-t-il milité dans sa jeunesse contre la guerre d'Algérie. « J'étais vaguement PSU et anti-Mollet, mais c'était alors la moindre des choses ! » élude le père de la députée socialiste Marisol Touraine. De l'époque PSU il garde un ami proche, Michel Rocard. Et lorsque l'adversaire de Mitterrand-que Touraine n'aimait guère-entre à Matignon, en 1988, le sociologue le conseille souvent, à titre officieux. Aujourd'hui encore, les deux hommes sont très liés. Il y a peu, Rocard a dîné chez Alain Touraine. A la table se trouvait aussi l'ancien président du Brésil Fernando Henrique Cardoso, un autre ami du sociologue. 

Le carnet d'adresses d'Alain Touraine, c'est l'annuaire actuel et passé des insoumis de la fin du XXe siècle. Il était proche de Salvador Allende, le président déchu et assassiné du Chili ; il était ami du sous-commandant Marcos, leader des indépendantistes du Chiapas, au Mexique. « Alain Touraine a le sens de l'Histoire. Il a toujours été là où elle se déroulait : à Paris en mai 1968, bien sûr, mais aussi au Chili en 1973, à Gdansk en 1981 lors du combat de Solidarnosc, au Chiapas avec Marcos il y a une dizaine d'années,     raconte le sociologue Michel Wieviorka, son élève.     Il fait partie de ceux qui ont tracé la voie de la démocratie face à la dictature, alors que beaucoup répondaient par la guérilla et le marxisme. »  

  Après un demi-siècle de baroud et une quarantaine de livres, Alain Touraine est un peu las. Parfois son regard bleu semble s'éteindre. Erreur : son esprit comme sa grande carcasse sont toujours alertes. « Intellectuellement, il reste le plus jeune d'entre nous », assure Wieviorka, d'une vingtaine d'années son cadet. Alain Touraine continue à donner, plusieurs fois par an, des conférences en Amérique latine, sa deuxième patrie, et ne cesse d'aiguillonner le PS pour qu'il aille de l'avant. Dans le bureau étroit et fané qu'il squatte à l'EHESS, au coeur de Paris, l'ami de Bertrand Delanoë garde la dent dure contre ses amis socialistes. « Le parti ne sait pas ce qu'il se veut. Sauf lorsqu'il gère des collectivités locales, il ne s'occupe plus de la société française. »     Et ça, le sociologue n'aime pas du tout.                  

1. « Si la gauche veut des idées », de Ségolène Royal et Alain Touraine (Grasset, 336 p., 20 E).

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