AFFAIRE SINÉ. (dossier mis à jour)
Par Esther Benbassa Historienne, dir. d'études à l'EPHE, Sor... | 27/07/2008 | 02H06 dans "rue 89"
C’est à se demander si Voltaire, le « raciste et antisémite » de Bernard Henry-Lévy (voir son article dans Le Monde daté du 22 juillet) pourrait encore critiquer les religions! Pas sûr.
Chez nous, on se bat pour des idées…
Tout ce brouhaha autour de la liberté d’expression dénote au moins
qu’en France on a encore envie de se battre pour les idées et les mots.
Ce qui n’est pas si désagréable à constater. Surtout en cette saison
plus propice à l’assoupissement intellectuel qu’aux joutes verbales.
Ceci étant, la passion qui anime les défenseurs et les détracteurs de
Siné – qui a eu le malheur d’écrire dans Charlie Hebdo : « Jean Sarkozy
vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa
fiancée juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera son chemin
dans la vie ce petit » –, cette passion-là cache mal
l’instrumentalisation à outrance, par différents « partis », d’une
affaire d’un intérêt somme toute limité. Et au milieu de tout cela, des
avocats convaincus de la liberté d’expression, les déçus de la gauche,
ceux qui ont peur de Sarkozy et ceux qui simplement aiment à se
faire peur…
Question de goût, Siné ne me fait pas rire, Charlie Hebdo non plus, et encore moins certains de ceux, de Philippe Val à Caroline Fourest, qui y écrivent, et dont le laïcisme militant est passablement irritant quand il se donne d’abord pour cible l’islam. Mais là aussi les heureuses exceptions ne manquent pas, bien sûr. Reste que la déliquescence de la gauche, la disparition des idéologies, le délitement des solidarités ouvrières, l’apparente absence de grandes causes qui mériteraient qu’on s’investisse font que chaque micro-affaire peut, du jour au lendemain, tourner au combat de titans, faire couler beaucoup d’encre et provoquer des dérives.
Ce qu’a écrit Siné n’est pas tout à fait net. Qualifier Siné
d’antisémite l’est aussi peu. On accuse aujourd’hui avec de plus en
plus de légèreté d’antisémitisme ceux avec qui on n’est pas d’accord.
Surtout lorsqu’il s’agit du conflit israélo-palestinien. À force de
brandir à tout bout de champ cet épouvantail, on ne sait plus qui est
vraiment antisémite et qui ne l’est pas. Un brouillage qui au lieu
d’éradiquer le mal l’entretient, en occultant les vrais antisémites.
Qui donc est à l’abri ?
Qui peut prétendre aujourd’hui qu’il ne sera pas un jour taxé
d’antisémitisme ? Tout glissement de langage peut charger d’infamie
celui qui l’a commis. Est-ce qu’on dira de Laurent Joffrin, directeur
de Libération, qu’il est antisémite parce qu’il utilise le mot de « race »
en parlant des Juifs dans son article publié le 25 juillet dans son
journal, pour défendre Philippe Val ? Dans un autre contexte, il se
serait sûrement trouvé des gens pour lui intenter, avec ça, un procès.
Même si, par la suite, il rectifie son propos
sur le site web du journal, signalant qu’il a voulu parler d’«
origine » ou de « communauté » plutôt que de « race ». Je le crois
volontiers, je suis même convaincue qu’il a utilisé le mot « race » par
inadvertance, voulant par là donner plus de force à son propos… Eh oui,
voilà comment un terme employé par mégarde peut facilement vous faire
classer dans le mauvais tiroir. Surtout celui de « race », surchargé
d’histoire négative, voire génocidaire. Et lors même qu’il s’agit d’un
grand journaliste comme Laurent Joffrin, sur qui ne pèse évidemment
aucun soupçon de racisme. Mais les mots dépassent la pensée. Et parfois
dans la presse un peu plus vite qu’ailleurs, ce qui la décrédibilise un
peu plus, hélas.
Puis-je aussi rappeler, toujours à propos de ce rebond paru dans Libé, que l’islam n’est pas seulement une religion mais aussi une culture. Et que le judaïsme est aussi une religion, pas seulement une appartenance à un peuple, une loyauté due aux siens. Le judaïsme peut être un choix de religion – on peut s’y convertir –, une éthique, une vision du monde. À l’instar d’ailleurs de l’islam. Le judaïsme n’est pas seulement question d’origine, ou de communauté, et encore moins de race. Islamisme n’est pas islam, ultra-orthodoxie n’est pas judaïsme, et fondamentalisme n’est pas christianisme. Et l’on peut critiquer les religions, toutes les religions, les curés, les imams, les rabbins (par précaution, toutefois, je m’abstiendrai pour ces derniers…).
Puis-je enfin suggérer modestement à M. Joffrin, que j’apprécie tant
comme journaliste et comme auteur, de relire La France juive de
Drumont, les écrits de Maurras, et ce Je suis partout (un ou deux
numéros suffisent) où officiait Brasillach ? Pas sûr qu’après un tel
détour il ait encore envie d’y comparer Siné qui, à côté d’eux, fera
bien pâle figure. Et face aux attaques qu’on trouve contre le
capitalisme juif et son symbole, les Rothschild, chez les auteurs cités
par M. Joffrin, la phrase de Siné n’aura même pas l’air d’une copie.
Quant aux débats de la gauche pour savoir s’il fallait ou non défendre
Dreyfus, qu’elle trouvait trop bourgeois, certes ils ont bien eu lieu.
Ajoutons toutefois qu’il n’y a pas eu non plus beaucoup de Juifs, au
début, pour se lancer dans la bataille, à part Mathieu Dreyfus, le
frère, et Bernard Lazare. Et que c’est tout à l’honneur de la gauche
d’avoir finalement pris son parti.
L’intelligentsia nouvelle tendance
Comme on l’a vu, le plus probe et le mieux intentionné des journalistes
n’est pas à l’abri d’approximations sur lesquelles il sera toujours
facile d’ergoter. Bernard-Henri Lévy non plus. N’aurait-il pu à plus
juste titre exercer son sens critique et déployer sa brillante
rhétorique pour défendre ce manifestant palestinien, les mains
attachées dans le dos et les yeux bandés, sur lequel a tiré un soldat
israélien ? La vidéo projetée à la télévision israélienne venait tout
juste de faire scandale, quand on commençait à parler de la fameuse
phrase de Siné. Comment un intellectuel engagé comme lui a-t-il pu
faire une telle impasse et consacrer un énorme article à Siné, quand
son attention aurait pu être attirée également ailleurs ?
Il fut un temps où les intellectuels d’« origine » juive portaient haut les grandes causes qui dépassaient largement les intérêts de leur tribu, tel le combat pour l’égalité civile des Noirs aux États-Unis. Disons que c’est désormais le passé. Et que la mode est aux dénonciations des méchants qui en veulent aux Juifs. Si la vigilance contre l’antisémitisme et tous les racismes ne se négocie pas, et si l’antisémitisme n’a certes pas disparu, et si le combattre est le devoir d’un citoyen responsable, il se pourrait que l’excès de vigilance produise des effets contraires.
Quant aux sites internet, blogs, réactions dans les forums en tous
genres, l’hystérie qui s’y déploie en l’occurrence me paraît aussi
intolérable. Entre les « réactions antisémites (…) cachées sous le
voile pudique d’un antisionisme » vilipendées par SOS-Racisme
(toujours dans le Libération du 25 juillet), la fantasmagorie nourrie
de complots antisémites d’un Claude Askolovitch, la dénonciation, par
Pierre Assouline et B.-H. Levy, des métaphores zoologiques d’un Alain
Badiou (qui a traité de « rats » les socialistes passés au sarkozysme)
métaphores qui seraient la marque du fascisme (pour ne pas dire plus),
les listes de pétitionnaires pro-Val ou pro-Siné qui fusent de toutes
parts, difficile de savoir où donner de la tête. Que va-t-il donc
sortir de tout cela ?
Pour répondre à cette douloureuse question, citons La Fontaine : « Une
montagne en mal d’enfant (…) accoucha d’une souris »… La Fontaine qui
ajoutait : « Quand je songe à cette Fable / (…) Je me figure un Auteur
/ Qui dit : Je chanterai la guerre / Que firent les Titans au Maître du
tonnerre. / C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ? /
Du vent. »

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Antisémitisme : l’échec d’un chantage
Cette fois, ça n’a pas marché. Depuis le début des années 1990, on ne comptait plus les adversaires de l’impérialisme, du néolibéralisme, des médias dominants…, qualifiés d’antisémites, voire de « nazis » par quelque gardien de l’ordre social. Le prétexte pouvait être léger, inexistant même. Qu’importe : écrasé par la gravité de l’imputation, l’accusé devait aussitôt exciper de ses états de service antiracistes, évoquer la liste de ses amis et parents promptement transformés en cautions de moralité, autopsier un trait d’humour plus ou moins réussi.
Rien n’y faisait. Car seul le tribunal de l’Inquisition et ses juges inamovibles (Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Alexandre Adler, Philippe Val, Bernard-Henri Lévy) avaient la permission de manier l’irrespect, la provocation, de frôler (ou de franchir) la ligne jaune de la stigmatisation collective. Eux pouvaient justifier — au nom de Voltaire et du droit à la caricature — leurs dérapages sur, par exemple, la couleur des joueurs de l’équipe de France ou l’assimilation de l’islam au terrorisme.
Torquemada n’avait rien à redouter. Quadrillant les médias, il déployait les techniques décrites dans Le Barbier de Séville — « Puis tout à coup, on ne sait comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription ». A une différence près : le « on ne sait comment » de Beaumarchais était dépassé puisque nul n’ignorait à cause de qui Edgar Morin, Pierre Péan et Philippe Cohen, Daniel Mermet, Hugo Chavez, Pascal Boniface, Jacques Bouveresse, Charles Enderlin, Pierre Bourdieu, José Bové… sans oublier Le Monde diplomatique (1), ont été tour à tour suspectés ou accusés d’antisémitisme.
En juillet dernier, un journal qui se voulut autrefois « bête et méchant » — et qui s’ingénie sur ce point à passer du second degré au premier — a entrepris d’ajouter à la liste le caricaturiste Siné. Torquemada, cette fois incarné par Philippe Val, est l’employeur du contrevenant. Il lui a fallu une semaine pour décréter que l’une des chroniques de Siné, publiée, avec son imprimatur, dans Charlie Hebdo était… antisémite. Terrible absence de vigilance ou accusation ciselée pour se débarrasser d’un gêneur, comme le soupçonnent à la fois l’auteur du « délit » et d’autres caricaturistes (Martin, Lefred-Thouron, Willem, Pétillon, Tignous) ? Récalcitrant, le prévenu a refusé de signer la lettre d’aveux que le patron du journal, s’inspirant pour le coup d’une tradition assez peu satirique, avait rédigée pour lui. Il a été congédié. L’affaire aurait pu en rester là, et Siné demeurer au banc d’infamie, lâché par la plupart de ses anciens camarades, sa photo bientôt gommée des albums commémoratifs.
Seulement, cette fois, l’affaire semble se retourner contre ses instigateurs. En marquant leur solidarité avec le dessinateur calomnié, des milliers de personnalités, d’intellectuels, de journalistes et d’anonymes ont signifié que ce manège devait cesser. Et que l’imputation d’antisémitisme, ce « mot qui tue » du débat intellectuel français, ne saurait être utilisée comme argument de convenance ou d’autorité pour discréditer un adversaire trop remuant.
Pierre Rimbert
(1) Bernard-Henri Lévy a reproché à plusieurs reprises au Monde diplomatique de s’être spécialisé dans la dénonciation des « synarchies new-yorkaises ». Cette expression (le mot de « synarchie », qui n’a rien de répréhensible au demeurant, signifie une « autorité exercée par plusieurs personnes ou plusieurs groupements à la fois », selon le dictionnaire Robert), ne figure pas une seule fois dans la banque de données du mensuel depuis 1977…
Mon commentaire: bel article , et fort, que celui d'Esther Benbassa.
Il m'est arrivé effectivement d'assister à des scènes où se faisait taxer d'antisémitisme quelqu'un ...
- qui s'étonnait que l'on parle de la shoah (qu'il ne faut pas oublier, surtout pas, jamais!), mais jamais des enfants d'aujourd'hui : 1 toutes les 5 secondes , de moins de 10 ans qui meurt de faim.
- qui s'étonnait que les dirigeant de notre gouvernement se rendent à la convocation du CRIF, chaque début d'année , (et s'entendent dire en janvier 2007 par R Cukierman "il faut aider Israël) tandis que les champs du Liban étaient arrosés de bombes à fragmentation qui les ont laissés actuellement incultivables par les populations locales, etc...
- qui s'étonnait que le silence ait régné après cette déclaration là, en 1991: http://minilien.fr/a0kauw et que le silence ait persisté en 2006 lors du choix des candidatures de gauche du PS ... que se passera-t-il en 2012 - lorsque ce monsieur se représentera pour l'investiture par le PS (si ce parti maintient jusque là l'état dans lequel il est aujourd'hui...)
Simples constats pourtant... parmi d'autres. Mais qu'il NE FAUT PAS LAISSER SOUS SILENCE!!!
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Mise à jour, 30.07.08
Extraits:
1. Ceux qui soutiennent Philippe Val :
Claude Askolovitch: c'est par le journaliste du Nouvel Observateur que la polémique est arrivée. Il est premier a avoir taxé d'antisémitisme Siné dans une chronique sur RTL.
Siné a décidé de l'attaquer pour diffamation.
Christine Albanel: la ministre de la Culture soutient le directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, "dont personne ne peut douter de l'indépendance d'esprit et de son attachement à la liberté d'expression", explique-t-elle. "Le dessin et les propos de Siné renvoient à des clichés et caricatures d'un autre temps que l'on aimerait voir disparaître à jamais", estime la ministre de la Culture.
Laurent Joffrin: le directeur de Libération l'a affirmé dans son édito du 25 juillet : le texte de Siné est bien antisémite: "Tout est là, l’association du juif, de l’argent et du pouvoir dans une phrase qui stigmatise l’arrivisme d’un individu (il s’allie à une juive riche pour parvenir) fait partie des clichés les plus classiques de cette littérature." Laurent Joffrin avait également créé une polémique en employant le mot "race".
Le CRIF: Le Conseil représentatif des institutions
juives de France estime que Philippe Val est "l'objet d'une véritable
campagne de haine" et ajoute "ce n'est pas la première fois que Siné
commet de tels dérapages".
2. Ceux qui soutiennent Siné :
Guy Bedos a écrit une lettre ouverte très dure à
Philippe Val : "Antisémite, Siné? As-tu lu David Grossman et Amos Oz,
écrivains israéliens qui, sans relâche, luttent, en Israël, contre
l'actuel pouvoir israélien? Antisémites eux aussi?" Et l'humoriste de
conclure : "Je pourrais te mépriser, je te plains."
Plantu, dans l'Express du 23 juillet, est cash: il n'hésite pas à affubler Philippe Val d'un brassard rouge et d'une paire de rangers, déguisement dont il habille généralement Jean-Marie Le Pen.
François Cavanna, l'un des fondateurs de Charlie Hebdo, estime de sont côté qu'"il n'y a pas de quoi fouetter un chat".
2000 personnes dont Edgar Morin, Philippe Geluck, Michel Onfray, Christophe Alévêque, Denis Robert, Alain Krivine ont signé une pétition et considèrent que les lignes de Siné "dénoncent seulement, avec le ton fleuri qui est sa marque de fabrique, l'opportunisme du fils du président de la République".
La Licra, qui a porté plainte ce mardi (voir ci-dessus).
(Sources: AFP, Rue 89, l'Express, RTL)
A lire aussi :
-
Affaire Charlie Hebdo: les explications de Siné
-
Affaire Siné : les points de vue de Charb et Cavanna,
historiques de Charlie Hebdo
-
Affaire Siné: quand Joffrin efface les races...
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MISE A JOUR 31.08.08
LE MONDE | 31.07.08 | 14h00 • Mis à jour le 31.07.08 | 16h18
Bernard-Henri Lévy a raison : ce
qui compte, ce sont les mots. La moindre des choses, quand on se livre à un
réquisitoire aussi violent que le sien, serait donc de citer les phrases de
Siné, afin de montrer l'évidence "odieuse, inexcusable, mortelle"
de son fanatisme antisémite. Il s'en garde bien, et pour cause. S'il citait les
phrases, le lecteur pourrait se rendre compte d'une autre évidence, pointée
avec colère par Gisèle Halimi : dans un procès en justice, il n'y aurait strictement
aucune chance pour que Siné, sur la base de ces lignes, soit condamné pour
antisémitisme. La philosophie médiatique n'en est pas à une simplification ou
un amalgame près pour frapper l'opinion. Inutile de discuter : on sait "ce
que pensent les amis de Siné", ces "âmes glauques qui
tripatouillent dans les histoires de sang, d'ADN, de génie des peuples, de race".
De telles phrases n'appellent pas de réponse. Mais quelques commentaires, tout
de même.
Il
était prévisible que cette affaire suscite les récurrents effets de manche et
sonneries de tocsin. Il n'y a là qu'un symptôme supplémentaire d'un triste état
de fait : on ne respire plus, dans ce pays. La France pète de trouille, et ça
ne sent pas bon. La poltronnerie de la plupart favorise l'autoritarisme de
quelques-uns. Toute pensée, toute parole libres sont immédiatement soumises à
un feu roulant d'intimidations, de condamnations ronflantes et sans appel.
Comme le dit un proverbe japonais : "Le clou qui dépasse appelle le
marteau." Malheur à celui qui critique les replis communautaristes,
l'invasion massive du religieux dans l'espace public, la défaite annoncée de la
laïcité dont le discours de Latran était un avant-goût, les clés des banlieues
remises aux barbus par une république capitularde, l'arrogance grandissante des
imams et des rabbins, la montée des intégrismes sous couvert de quête légitime
d'identité, la politique israélienne ou palestinienne. Antisémite ! Islamophobe
!
La
rhétorique victimaire, chère à nos dirigeants, est omniprésente. Philippe Val
n'est plus un patron de journal qui a licencié arbitrairement un collaborateur
: il devient la victime d'une horde déchaînée dont l'oeil perçant du philosophe
a saisi les motivations racistes. Ainsi Jean Sarkozy, bien fils de son père en
matière d'arrogance, d'opportunisme et de grossièreté, est transformé en
victime d'attaques honteuses dignes du Pilori (un journal antisémite
sous l'Occupation) ou de la Milice.
Pourquoi
le texte de soutien à Siné a-t-il recueilli plus de 2 000 signatures ?
Bernard-Henri Lévy feint d'y voir un signe supplémentaire de la montée de
l'antisémitisme en France. Les signataires se sentiront légitimement insultés
par une telle accusation, qui n'est pas seulement injuste mais aveugle. Il
semble que nos penseurs n'aient pas pris la mesure du sentiment d'asphyxie qui
gagne de nombreux concitoyens, dans une société de surveillance mutuelle et de
soumission générale. A l'heure où les humoristes graveleux et serviles imposent
partout leur présence - et jusque dans l'entourage présidentiel -, nous avons
besoin, un besoin vital, des outrances et des gueulantes d'un Siné.
Souvenez-vous des couvertures qu'osaient publier il y a vingt ans Charlie
Hebdo ou Hara-Kiri, et comparez avec ce qui se publie aujourd'hui :
le chemin parcouru est atterrant.
OÙ EST L'OPPOSITION ?
Comme le monde est devenu simple ! La vérité nous est assenée jour après jour par une armée de journalistes conformes et de penseurs autorisés, qui nous débitent à toute heure leurs discours identiques. Où est la presse libre ? Où est l'opposition ? Le seul quotidien estampillé de gauche consacre cinq pages à Carla Sarkozy pour la sortie de son disque, dont les chaînes publiques assurent la promotion. La presse satirique a trempé son esprit d'insolence dans les bénitiers communautaires. Pas un organe de presse, pas une chaîne de télévision qui soit désormais en état de faire entendre une voix discordante. Le Parti communiste a disparu entre deux lames du parquet, l'extrême gauche tapine chez Drucker, le Parti socialiste mijote au tout petit feu des ambitions triviales, les syndicats se laissent tondre la laine sur le dos.
Dans une Europe barricadée, la maison France a fermé portes et fenêtres. La police du langage surveille chacune de nos phrases. Nous vivons dans l'obscurité des vérités communes, des hypocrisies admises, des bienséances cathodiques, des peurs silencieuses, des grandiloquences convenables. Comme il est doux de pleurer ensemble à la libération d'Ingrid Betancourt, tandis qu'on laisse crever en silence Marina Petrella dans sa cellule en attendant de refiler son presque-cadavre à notre ami Berlusconi... Ouvrez ! On étouffe, ici !
Jean-Marie Laclavetine est écrivain.
Article paru dans l'édition du 01.08.08.
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LE MONDE | 31.07.08 | 14h00 • Mis à jour le 31.07.08 | 16h23
De Siné, nous voudrions rappeler quelques fulgurances passées, que ni ses menaces, ni ses rodomontades, ni son agitation médiatique ne parviendront à effacer. En 1982, quelques jours après l'attentat de la rue des Rosiers, Siné déclarait sur les ondes de la radio Carbone 14 : "Je suis antisémite et je n'ai plus peur de l'avouer, je vais faire dorénavant des croix gammées sur tous les murs... je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s'il est propalestinien. Qu'ils meurent !"
A LIRE AUSSI
Point de vue "Nous avons besoin des outrances de Siné"
Enquête Quand "Charlie Hebdo" ne fait plus rire
Eclairage De la bande de copains à l'entreprise prospère
Son "La liberté de la presse est en jeu"
Site web La nouvelle chronique de Siné, non publiée par Charlie Hebdo (NouvelObs.com)
Edition abonnés Archive : L'éviction de Siné prend un tour juridique
Le 2 juillet 1997, Siné écrivait à propos de la GayPride : "Loin d'être un empêcheur d'enculer en rond, je dois avouer que les gousses et les fiottes qui clament à tue-tête leur fierté d'en être me hérissent un peu les poils du cul... Libé nous révèle leurs chanteuses favorites : Madonna, Sheila et Dalida... On ne peut que tirer la chasse devant un tel goût de chiottes probablement dû au fait que c'est l'un de leur lieu de plaisir préféré."
Le 8 octobre 1997, Siné écrivait à propos de la communauté harkie : "Traîtres à leur patrie, ils ne méritent que le mépris !... Quant aux enfants de ces harkis, les pauvres, ils n'ont guère le choix ! Soit 1) ils en sont fiers ou 2) ils en ont honte. Dans le premier cas, qu'ils crèvent ! Dans le second, qu'ils patientent jusqu'à ce qu'ils deviennent orphelins !"
Le 2 juillet 2008, enfin, il y eut cette fameuse phrase sur la prétendue conversion de Jean Sarkozy au judaïsme afin d'épouser "sa fiancée juive", cela étant supposé lui permettre de "faire du chemin dans la vie".
Las de ces dérapages, Philippe Val et sa rédaction ont condamné ces propos, comme ils avaient condamné les précédents, et ont réclamé à leur auteur des excuses. Celui-ci s'y est refusé et le voilà, au terme d'un invraisemblable retournement de situation, métamorphosé en martyr d'une liberté d'expression qui, si les mots ont un sens, consisterait donc à pouvoir librement tenir des propos homophobes, antisémites et racistes.
Certains ont pétitionné et pris position en faveur d'un homme qui n'en est pas à son coup d'essai en matière de dérapage. Une partie de la presse, en particulier sur Internet, a préféré imaginer que ce sont de sombres complots qui ont conduit à l'éviction de Siné. Entre autres outrances, nous avons été attristés de voir Plantu dans L'Express se distinguer en croquant Philippe Val en nazi. Pourquoi ne pas admettre l'évidence - à savoir qu'une fois de trop, Siné venait de franchir la barrière qui sépare l'humour de l'insulte et la caricature de la haine ?
Pour notre part, nous ne pouvons supporter de voir le démocrate, le défenseur et le garant des principes traité comme s'il était l'agresseur et le coupable. C'est pourquoi nous entendons apporter notre entier soutien à Philippe Val et à la rédaction de Charlie Hebdo pour la constance de leur engagement contre le racisme, l'antisémitisme et toutes les formes de discrimination. Lorsque la raison aura repris ses droits, quand on acceptera de lire et entendre, vraiment lire et entendre, ce qu'a écrit et dit Siné depuis trente ans, alors chacun pourra constater que le seul tort de Philippe Val aura été de ne plus supporter ce qui, en réalité, n'était plus supportable depuis longtemps.
Alexandre Adler (historien) ;
Elisabeth Badinter (philosophe) ;
Robert Badinter (sénateur) ;
Pascal Bruckner (écrivain et philosophe) ;
Hélène Cixous ;
Bertrand Delanoë (maire de Paris) ;
Jean-Claude Gayssot (vice-président de la région Languedoc-Roussillon) ;
Blandine Kriegel (philosophe) ;
Claude Lanzmann (cinéaste) ;
Daniel Leconte ;
Pierre Lescure (directeur du Théâtre Marigny) ;
Bernard-Henri Lévy ;
Daniel Mesguich (directeur du Conservatoire national supérieur d'art
dramatique) ;
Ariane Mnouchkine (metteur en scène) ;
Elisabeth Roudinesco (historienne) ;
Joann Sfar (dessinateur) ;
Dominique Sopo (président de SOS-racisme) ;
Fred Vargas (écrivain) ;
Dominique Voynet (sénatrice) ;
Elie Wiesel (Prix Nobel de la paix).
Article paru dans l'édition du 01.08.08.
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Mise à jour le 2.08.08
Filoche répond à ceux qui soutiennent VAL
Extrait:
Tous, absolument tous les juristes répètent qu'il n'y a pas
d'antisémitisme dans le texte incriminé de Siné, juridiquement ça n’est
pas plaidable, ce n'est qu'une reprise d'une info exprimée déjà dans Libération le 23 juin par un ami de Jean Sarkozy, membre de la Licra, en termes similaires...
Vous parlez peu de l’objet précis et récent de l’affaire, ce que vous
en citez est tronqué malhonnêtement, et vous étendez surtout la
question "aux dérapages" de toute la vie d’un homme, en l’occurrence
d’un artiste, en extrayant des excès qui vous ont semblé contestable en
lui -d’un point de vue universel suprême, celui de votre absolue
autorité.
Rien ne vous donne ce droit d’exécuter ainsi quelqu’un. Personne ne vous a demandé de vous mettre à 20 pour juger le bon ou le mauvais goût des caricatures de Siné, c'est son droit, sa liberté, son œuvre, et s'il est apprécié depuis plus de 50 ans, lui, ami de Prévert, de Léonor Fini ou de Malcolm X, il y a sûrement une raison à ses centaines de milliers d'admirateurs... Toute licence en art! Même pour les dessinateurs de chat, bouffeurs de curés et provocateurs! Même pour Plantu que vous exécutez au passage en donneur de leçons suprêmes que vous êtes…
Vous vous mettez en 20 pour faire la police de la pensée officielle, et estimez que cela fait des décennies que Siné aurait dû être réduit au silence? Bouh, ça fait froid dans le dos! Toute l'équipe de Hara-Kiri, Charlie Hebdo première mouture, (avant que Val ne s'en empare), est censurée épurée, réduite au silence, en un même coup, par vos propos: soit 80 % des caricaturistes célèbres dans ce pays depuis 40 ans. Votre logique, c'est d'interdire une seconde fois "Bal tragique à Colombey", ça se faisait à l’époque, après que les Yvon Bourges aient interdit "La Religieuse" de Jacques Rivette. Vous voulez, vous aussi, liquider quelque chose de mai 68 en vous en prenant à Siné et en donnant raison à Val?
Parce que vous croyez que Val a une constance dans son engagement ? Qu’il est "démocrate, défenseur et garant des principes" de Charlie Hebdo et de sa rédaction? Voulez-vous qu’on joue au même jeu des citations le concernant? Ce serait aussi facile, cruel mais dégradant. Ou comment Val a tiré profit de Charlie, et comment il traite le droit de ses salariés dans le journal sur lequel il a mis la main, comment il vient de "licencier" un prétendu "droit d’auteur" qui était plus ancien que lui à la fondation ? La rédaction de Charlie qui a votre "entier soutien", ce sont aussi Charb et Cavanna défendant Siné contre toute votre accusation: "Je n’aurais pas travaillé 16 ans aux côtés d’un antisémite", "Siné n’est pas antisémite" écrivent-ils!
Comme Willem, Delfeil de Ton, Carali, Barbe, Geluck, Malingrey, Pichon,
Pétillon, Got, Faujour, Picha, Tignous, Thouron, Tardi, Wiaz... qui le
soutiennent. Alors pourquoi est-ce Siné qui est viré, vilipendé, lynché
et comment pouvez-vous donner votre "entier soutien" à ce Val-là?"
Gérard Filoche
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Edwy Plenel: « Charlie Hebdo » : la vérité des faits contre la folie des opinions
4 août 2008 | Edwy Plenel
Fixités identitaires et dénonciations aveugles
Renvoyant tel un miroir le lieu commun du racisme, l’énoncé catégorique de cette fixité identitaire est à rebours de tous les acquis d’une culture progressiste ouverte au monde et aux autres. Dès lors, la chasse à l’antisémite subliminal, potentiel ou imaginaire, masque une régression vers l’identitaire, le clos, le fermé, l’immuable, l’enraciné. C’est la diabolique ruse de cette folle histoire : la dénonciation d’un antisémitisme ancien, que revitaliserait l’ombre portée du conflit israélo-palestinien, rend aveugle à l’émergence d’un nouveau racisme, aussi banalisé que théorisé, qui voit dans le brassage, le mélange et le métissage, le symbole même de la perdition et de la dégradation d’identités fantasmées, qu’elles soient nationales ou communautaires. Un racisme dont, évidemment, non seulement l’immigration contemporaine, maghrébine ou africaine, mais tout simplement les Français issus de notre empire colonial et de ses confettis résiduels, sont les premières victimes, dans l’ordinaire de notre indifférence collective.
L’antisémitisme ne sera jamais une affaire classée,
tant sa longue généalogie appelle une durable vigilance, tant la
mémoire du génocide doit continuer de nous alerter sur le possible
surgissement de la barbarie au cœur de la civilisation. Et il n’est pas
niable que ses relents émergent parfois aux recoins de solidarités
ignares ou grossières avec la cause palestinienne.
Mais il n’est pas niable non plus que la fixation exacerbée sur le seul antisémitisme, au risque de l’aveuglement sur d’autres racismes, sert des dispositifs qui, loin d’apaiser les passions, les attisent au service d’une cause qui recouvre les théories les moins raisonnables des néo-conservateurs américains et des faucons israéliens. Dès lors, la peur devient la seule conseillère d’une fuite en avant dans le conflit, la guerre, l’abîme.
Dans sa récente réponse aux attaques dont il est l’objet, Alain Badiou a fort clairement démonté cette mécanique. La criminalisation répétée, sous l’accusation infamante d’antisémitisme, des défenseurs estimables et respectables de la cause palestinienne – cause dont la diplomatie mondiale s’accorde à dire qu’elle a le droit pour elle mais lui en refuse toujours la réalité – fait partie de cette stratégie qui n’est rien moins qu’une politique du pire. Le sociologue Edgar Morin en a été honteusement victime et s’en est expliqué dans un essai, Le monde moderne et la question juive (Seuil, 2006). Tout comme le philosophe Daniel Bensaïd qui a consacré à l’antisémitisme et à l’antisionisme tout un chapitre de son récent livre fort péguyste de réponse à Bernard-Henri Lévy, Un nouveau théologien B.-H. Lévy (Lignes, 2007). Tous deux sont juifs, de culture, d’histoire, de famille, et en connaissent l’ancestral prix de persécutions, mais ils se refusent à en faire une clôture ou une crispation identitaires. Tous deux, évidemment, ont signé la pétition de soutien à Siné.
Voir en ligne : «Charlie Hebdo»: la vérité des faits contre la folie des opinions
http://www.mediapart.fr/journal/france/030808/ (...)
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