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30 novembre 2008

Le PS de Martine Aubry, une Hydre de Lerne idéologique

contre un socialisme jaurésien réconcilié avec lui-même

                                          Par Citoyen r j                                
         le 28/11/2008        

L'Hydre de Lerne est cette figure mythologique qu'affronta Hercule. Serpent d'eau à plusieurs têtes, parmi elles, une immortelle, dont le héros réussit finalement à se débarrasser.

Derrière la querelle des personnes et surtout l'affrontement médiatique, mais largement réducteur, des "deux dames du PS", Martine Aubry et Ségolène Royal, c'est en fait la victoire d'un PS à plusieurs têtes, aux corpus idéologiques complètement divergents, qu'a actée Solférino, victoire sur un socialisme républicain, dans la tradition jaurésienne.

Ségolène Royal, la défaite d'un socialisme républicain

Contrairement aux idées reçues, Ségolène Royal portait un projet clairement socialiste, dans sa veine jaurésienne - pacifisme, laïcité, internationalisme, européisme, en même temps républicanisme et acceptation des institutions, rôles centraux de l'Etat, de l'école publique et des solidarités collectives assortis de la défense sans failles des libertés individuelles, démocratie politique et sociale renouvelées par la participation, notamment des ouvriers dans le monde de l'entreprise, nationalisations, attachement assumé à l'événement fondateur et à l'héritage de la Révolution française.

Son positionnement, qui n'a, finalement, pas obtenu la majorité au sein du parti socialiste, peut être résumé par cette citation de Jaurès : "le socialisme, c'est la démocratie jusqu'au bout".

A cette cohérence idéologique corresponsait la cohésion de l'équipe de Ségolène Royal, laquelle transcendait largement les vieux courants du PS, qui règnent et se combattent à Solférino, à défaut de chef, depuis la mort de François Mitterrand.

C'est que Ségolène Royal a toujours été opposée aux "courants", qu'elle qualifiait de "clans" en 1994.

C'est à cette refondation socialiste et républicaine qu'eurent pu se rallier d'autres courants internes au parti. L'histoire et les vieilles combines en ont décidé autrement.

Et le 75e congrès du parti socialiste aura été marqué par cette triste image de délégués socialistes huant une citation de Jean Jaurès prononcée par Ségolène Royal...

La victoire de l'Hydre de Lerne au parti socialiste

En face, le camp victorieux est bien différent. S'ils sont tous socialistes, les soutiens de Martine Aubry, d'avant, de pendant et d'après le congrès anti-Royal de Reims, représentent chacun des "courants" ou des mouvances idéologiques socialistes dont l'association paraît bien difficile.

Social-démocratie + protectionnisme socialiste

Seule, Martine Aubry ne représentait rien sans s'allier aux strauss-khaniens et aux fabiusiens. 1ère incohérence idéologique de taille: le rassemblement de gens qui se détestent mais aussi de courants inconciliables. Elle-même, issue de la démocratie chrétienne par son père, représentant l'aile gauche du gouvernement Jospin, de 1997 à 2002, face à un Strauss-Khan aux antipodes, est difficile à situer idéologiquement.

Aubry commit donc la prouesse de les réunir avant de présenter sa motion lors de la 1ère phase du congrès. "L'alliance des carpes et des lapins", raillait-on ici et là. Mais pourquoi donc?

  • Les strauss-khaniens se disent "sociaux-démocrates". Or, la social-démocratie en France n'a jamais eu aucune réalité sous la Ve République.

Elle suppose un parti de masse - ce que prônait Ségolène Royal -, mais les strauss-khaniens comme Cambadélis rejettent la massification du parti socialiste, l'un des plus faibles d'Europe.

La social-démocratie suppose ensuite une articulation solide entre partis et syndicats, ce qui n'est le cas que pour le PS et la CGT, mais pas du tout pour le PS. Or, Ségolène Royal prônait un renforcement des syndicats et du dialogue social, notamment en amplifiant la présence des travailleurs au sein des comités d'entreprise, face aux patronat.

Le courant social-démocrate revendique évidemment l'acceptation pleine et entière du système capitaliste tel qu'il a vécu jusqu'à la désindustrialisation.

Il est anti-communiste, antirévolutionnaire, gestionnaire et veut capter des ouvriers qui ont une conscience de classe tout autant que le monde de l'entreprise - d'où le goût pour les privatisations. Or, ni les ouvriers ni les patrons - trop différents entre eux, du CAC 40 aux PME - n'ont plus de "conscience de classe".

En France, le rôle prééminent de l'Etat et les velléités révolutionnaires des mouvements sociaux ont toujours empêché un consensus entre le monde ouvrier et le patronat.

Au rôle du politique, toujours exacerbé en France depuis des siècles, la social-démocratie oppose le primat des relations sociales.

Or, le capitalisme s'est transformé, s'est diffusé partout, s'est financiarisé, le patronat et le monde ouvrier aussi, les partis français sont parmi les plus faibles numériquement parlant. L'Etat et ses services publics demeurent un talisman commun à une majorité de Français. C'est que nous vivons en France, nonobstant la politique de Nicolas Sarkozy, dans une République "démocratique et sociale"...

Pourtant Dominique Strauss-Khan, le soir même de la défaite de Ségolène Royal le 6 mai 2007, expliquait que seule la social-démocratie pourrait rénover le PS...

  • Les fabiusiens, quant à eux, se sont donc alliés avec les socio-démocrates de Dominique Strauss-Khan sous la houlette de Aubry.

Pourtant, les fabiusiens sont contre l'Eurrope libérale qui promeut la "libre concurrence sans entraves", Leur "programme" politique est aux antipodes de celui des strauss-khaniens qui prônent l'acceptation pleine et entière du capitalisme libéral, qui place au-dessus de tout la concurrence et a souvent prôné des privatisations là où Laurent Fabius, chef de file du non au Traité constitutionnel pour l'Europe (2005) se voulait le défenseur acharné du modèle français des services publics d'Etat "à la française".

Claude Bartelone, son fidèle lieutenant, négociera donc une place éminente au sein du parti socialiste dirigé par Martine Aubry.

Socio-libéraux, libéraux-libertaires et jospiniens

Le ralliement de dernière minute de Bertrand Delanoë, libéral convaincu, tant politiquement qu'économiquement, à l'attelage déjà incohérent de Martine Aubry, ajoute encore au flou idéologique qui régnera encore longtemps.

Surtout que Martine Aubry avait violemment fustigé ce libéralisme de Bertrand Delanoë. Au nom de la définition même de l'identité socialiste, argument qui sera repris contre Ségolène Royal, une fois l'alliance scellée.

  • Avec le maire de Paris, c'est un courant peu étudié en France, dont il est l'éminent représentant comme successeur de Jack Lang,rallié à Aubry,qui prend place au PS : le libéralisme libertaire.

Lequel est un ventre mou, dont la philosophie politique floue permet d'arborer toutes les casquettes.

L'acceptation du "capitalisme de la séduction" (Clouscard) et de l'individualisme gestionnaire, du festif et du recentrement sur les classes moyennes au détriment des classes populaires, un cosmopolitisme quelque peu simpliste et élitaire, le communautarisme et le peu d'entrain s'agissant de la laïcité : toutes ces approches de la société en sont les caractéristiques principales.

  • Cornaqué par son vieil ami Lionel Jospin, Bertrand Delanoë amenait avec lui les tenants du jospinisme, courant identifié surtout à la période de 1997 à 2002, qui s'acheva dans la débâcle du 21 avril 2002.

Bonne gestion de l'économie, réduction du temps de travail favorable d'abord aux cadres et aux classes moyennes, aide aux plus démunis face à la santé - au risque du mécontentement d'une partie de la population -, mais impasse sur les questions proprement politiques comme l'ordre républicain, la laïcité, l'intégration des jeunes d'origine immigrée ou ouvrière, un "vivre-ensemble" apaisé - échec sur les banlieues comme sur les retraites et volonté de faire "l'inventaire des années Mitterrand".

Gestionnaire et rationaliste, le jospinisme oppose la raison à l'émotion comme élément central du politique. Il condamne donc tout lyrisme, jugement sans cesse appliqué à Ségolène Royal.

  • Michel Rocard, allergique à Ségolène Royal, antimitterrandien historique et très bon ancien Premier ministre, chef de la "2e gauche", social-libéral hostile aux nationalisations, fait lui aussi partie des bagages de Bertrand Delanoë aujourd'hui déposés aux pieds de Martine Aubry.

L'introuvable guesdisme, allié aux plus libéraux des socialistes

Benoît Hamon, soutenu par Henri Emmanuelli, aura fait une percée intéressante en cette période de crise du capitalisme.

Se situant à la gauche toute du PS, revendiquant Guesde - le révolutionnaire - parfois plus que Jaurès, protectionniste en matière européenne, réclamant un basculement de l'ensemble du parti sur des thèses autrefois décriées par le vieux parti, dans une veine d'ailleurs très proche de celle de Ségolène Royal, il aura pourtant rallié Martine Aubry et la droite du PS...

Hamon prônait pourtant comme Royal le renouvellement des cadres du parti et l'avènement d'un parti post-jospinien...

(Source photo: Richard Trois)

C'est que les liens personnels d'un Hamon ayant été au cabinet de Martine Aubry, ministre, la haine farouche d'un Emmanuelli envers Ségolène Royal, l'auront poussé à mettre en avant la fausse question d'une pseudo-alliance avec le centre, que Martine Aubry a déjà pratiqué au niveau local et que, en bonne démocrate-chrétienne, elle prônera sûrement dans quelques années.

Une fois de plus, la cohérence du projet socialiste passera après les considérations de personnes... La gauche du parti intégrant une majorité menée par Aubry qui contient les socio-libéraux, les socio-démocrates et les libéraux-libertaires...

L'un des problèmes récurrents, compris en son temps par François Mitterrand, est l'assomption du régime présidentiel de la Ve République, renforcé par le quinquennat et l'inversion du calendrier décidés par Lionel Jospin, puis la dérive sarkozienne aujourd'hui.

Preuve en est que personne au PS, sauf l'ex-candidate elle-même, son équipe et les militants, semblent avoir oublié ou méprisé la campagne présidentielle de 2007, où à nouveau le PS était au second tour de l'élection...

Or, 5, 3 années passent très vite.

La conception d'un projet cohérent, arc-bouté sur des principes républicains d'une part, surtout parce qu'ils sont remis en cause par le gouvernement et le chef de l'Etat actuels, mais assis également sur un patrimoine socialiste dont Jaurès et Blum, puis éventuellement Mitterrand sont les repères forts pour les militants, risque donc, après l'élection de Martine Aubry, et de sa majorité ubuesque, d'être ardue.

Pourquoi l'Hydre de Lerne ? Tout simplement parce qu'au moins 4 présidentiables cohabiteront, avec leurs courants, dans un projet lui-même à plusieurs têtes.

Le front anti-Ségolène Royal, malgré les claques qu'il a prises lors des votes des motions, du 1er tour de l'élection du 1er secrétaire (Royal y fut 2 fois en tête) et d'un résultat finalement extrêmement ténu, prend possession de Solférino.

Sans projet cohérent. Sans leader incontestable pour l'échéance présidentielle qui arrive à grands pas.

Les "courants", plus personnalisés que jamais dans notre médiacratie, sont donc sauvés, et la parenthèse Mitterrand, qui seul put, parfois avec violence, les domestiquer, est à nouveau refermée.

La sempiternelle question de l'unité des socialistes, malgré l'existence d'un parti qui a adopté récemment une "déclaration de principes" commune à tous, n'est pas prête d'être épuisée...

Les temps à venir paraissent donc plus que difficiles pour le 1er parti de gauche et d'opposition. Retournera-t-il un jour au palais de l'Elysée ? Rien n'est moins sûr dans un futur proche.

(Sources :LePost, LCP-Public-Sénat, TF1, France 2, France 5, La fabuleuse histoire du Parti socialiste, de Jaurès à Blum, Canal plus - Dimanche plus)

                    

 

 

 

                        

                         Par Citoyen r j

Mon commentaire: je n'ai pu résister, citoyen rj, au plaisir de contribuer à diffuser cet excellent article truffé de documents anciens et très intéressants... et qui soulignent - s'il le fallait - la clarté de la ligne que s'est donnée Ségolène Royal il y a déjà longtemps.

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