Sévère réquisitoire de Bayrou contre Sarkozy
Dans son dernier ouvrage, François Bayrou tacle sans ménagement Nicolas Sarkozy, à qui il reproche de vouloir «imposer un schéma à l’opposé du modèle républicain français».
Dans son pamphlet Abus du pouvoir (Plon) qui sort aujourd’hui, le président du Mouvement démocrate attaque violemment le chef de l’Etat. Sans pour autant prendre la main tendue par le PS.
Votre livre est un brûlot anti-Sarkozy. Vous y fustigez «l’égocratie», «l’abandon du modèle républicain», «le culte de l’argent» «un renversement de toutes les valeurs de la France». Bref, vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère…
François BAYROU : «L’eau tiède, ce n’est pas mon genre. Il
faut dire les choses carrément. Il faut être dans la vérité des mots.
Quel est le problème ? C’est que des millions de Français éprouvent un
profond malaise devant ce pouvoir dont ils ne perçoivent pas le
dessein. Ils se retrouvent seuls et démunis face à un gouvernement qui
leur impose un schéma qui s’affirme à l’opposé du modèle républicain
français construit sur les valeurs de solidarité, socle de notre
Constitution.»
Vous brossez de Nicolas Sarkozy le portait d’un bushiste sans complexe. N’est-ce pas un peu caricatural ?
«Il a choisi très tôt la logique de l’autre modèle américain, qui
ne sera pas, je l’espère, celui d’Obama. J’ai encore en mémoire son
voyage dans l’Amérique de Bush où il était allé dénoncer le veto
français à la guerre en Irak. Depuis, il s’affirme en promoteur d’un
système qui nous a conduits à la pire crise financière que nous ayons
connue. C’est aussi la tentative de mainmise sur les leviers de
pouvoir, justice ou médias. Le modèle pluraliste de la société
française est en cause et je veux le réhabiliter. Le malaise qui
s’exprime dans la rue n’a rien de corporatiste. Il est bien plus
profond.»
Vous avez retenu la leçon de François Mitterrand, dénonçant en 1964 «le coup d’Etat permanent» du régime gaullien…
«C’est vrai qu’il y a des ressemblances. Toutefois, la charge de
Mitterrand visait principalement le fonctionnement des institutions
alors que je dénonce les choix d’une politique qui injecte du marché
dans les services publics ou qui, au plan international, nous fait
rejoindre le commandement intégré de l’Otan. Ma thèse, c’est que
Nicolas Sarkozy va dans tous les sens dans ce qui est secondaire, mais
que sur l’essentiel, il obéit à cette idéologie du profit que résume
très bien son récent propos tenu à Saint-Quentin : " Une société
égalitaire c’est le contraire d’une société de liberté et de
responsabilité ". Cela me choque.»
Est-il vrai que TFI vous a «blacklisté» suite à la publication de votre ouvrage ?
«L’interview programmée ce jeudi dans le 20 h de Laurence Ferrari a
été annulée sur ordre de Jean-Claude Dassier. Le directeur de TF1 a
expliqué que le JT ne doit pas être le lieu des campagnes de promotion
des livres d’hommes politiques. Je demande simplement que l’on vérifie
que Nicolas Sarkozy ne soit pas venu présenter lui-même son livre Libre [Pocket/2005] lors de sa parution.»
Votre stratégie à gauche séduit les symphatisants du PS. Deux sur
trois sont favorables à une alliance PS/Modem. Pourtant, vous venez de
refuser la main tendue de Hollande…
«A la différence de François Hollande, je ne suis pas favorable à
la vieille technique du programme commun. Ce qu’il faut reconstruire
dans ce pays, c’est le pluralisme. Il ne faut pas dire aux citoyens "
Voilà, on est tous pareils ". Je veux bien partager, dialoguer, mais
pas jouer de la confusion et du mélange des genres. Je crois que celui
qui s’imposera [lors de la présidentielle de 2012] sera le plus
rassembleur.»
Les sondages prédisent une abstention record aux européennes.
Comment réconcilier l’Europe et les citoyens ? Jugez-vous avec sévérité
le bilan Barroso ?
«En matière de lisibilité de l’Union, je ferai deux propositions.
La première, c’est qu’aucune décision ne soit prise sans qu’elle ait
été annoncée trois mois à l’avance. La seconde : que toutes les
délibérations soient publiques, télévisées. Que l’on sache ce que
votent les représentants français. Afin de cesser ce petit jeu du "
c’est la faute à Bruxelles ", auquel nous ne participerons jamais.» Le
bilan Barroso, je le juge globalement insatisfaisant. La Commission ne
s’est pas fait entendre car elle est trop à la remorque des
gouvernements. Il faut changer de président. Je propose l’Italien Mario
Monti, le Belge Guy Verhofstadt ou bien le Luxembourgeois Jean-Claude
Juncker.»
Propos recueillis par Xavier BROUET.