2012, Bayrou, le PS, Sarkozy
EXTRAITS:
Deux ans après son élection, la force de Sarkozy réside peut-être
seulement dans la faiblesse de ses adversaires. Longtemps, la France a
été le pays d'une dispersion politique qui allait jusqu'à
l'atomisation. Il y avait dans ce pays autant de partis politiques que
de fromages. À force de vivre dans ce système, son remplacement par une
bipolarisation à l'anglaise ou à l'américaine est passé presque
inaperçu. Le Parti communiste, naguère si puissant, qui a même été, un
temps, le premier parti de France, n'existe plus. Le Parti radical,
longtemps cœur de la nation, s'est pour ainsi dire infusé dans les
autres partis : Giscard était radical par opposition au gaullisme,
Chirac était radical par fidélité au gaullisme, et, en fin de compte,
le socialiste Mitterrand était radical lui aussi. La droite,
traditionnellement divisée, a été rassemblée et unifiée par Sarkozy -
c'est même ce que la gauche et une frange de la droite lui reprochent
le plus vivement. Il n'y a plus que deux forces en France comme dans la
plupart des démocraties : l'UMP et le Parti socialiste. Et le Parti
socialiste est en mauvais état. Ce ne sont pas ses adversaires qui
dénoncent la décadence du Parti socialiste. Ce sont ses propres
partisans et, plus étrangement encore, ses propres dirigeants qui n'en
finissent pas de s'en désoler bruyamment. Les choses en sont parvenues
à un tel point que, par un paradoxe merveilleusement français, la
dégringolade du Parti socialiste, loin de réjouir le parti du
président, commence à l'inquiéter sérieusement.(...)
La faiblesse du Parti socialiste, loin d'être une chance pour le président, est plutôt un drame pour lui comme pour tout le monde - ou pour presque tout le monde. Le danger pour Sarkozy est que l'effondrement du Parti socialiste permette à François Bayrou, qui avait été troisième il y a deux ans, d'être deuxième dans trois ans.
Quelle est la ligne politique de Bayrou ? Le moins qu'on puisse dire est qu'elle est floue. Est-il à droite ? Est-il à gauche ? Qui le sait ? Personne. Et peut-être pas lui-même. C'est sa force. Et sa faiblesse. Beaucoup de gens de droite pensent qu'il est passé à gauche. Mais beaucoup de gens de gauche sont persuadés qu'il est resté à droite. La vérité est qu'il essaie simplement de grappiller des voix et à droite et à gauche. Il est l'héritier de Lecanuet qui était l'adversaire du général de Gaulle ; il est l'héritier de Poher qui était l'adversaire de Pompidou. Et, héritier avec évidence des adversaires du gaullisme, il est l'allié de Villepin qui est l'héritier du gaullisme. L'ambiguïté règne avec une clarté éclatante sur la démarche de Bayrou qui n'a pas d'autre ambition et pas d'autre programme que de devenir président à la place du président. Il ne sort de cette ambiguïté que sur un seul point, qu'il partage avec Villepin, et qui est décisif chez presque tous ceux qui se disent ses partisans : la détestation presque physique de Sarkozy. Cette détestation est le ressort à peu près unique et fort bien formulé de son livre de combat :" Abus de pouvoir " où une absence d'idées et de propositions est dissimulée avec talent sous le ressentiment.
Le calcul de Bayrou est simple : s'il arrive deuxième à l'élection présidentielle dans trois ans, la gauche tout entière sera contrainte de voter pour lui contre Sarkozy. Arrivé second en 2002, Le Pen n'a pas réussi à l'emporter contre Chirac parce qu'il se situait à sa droite. Se situant à la gauche de Sarkozy, Bayrou espère l'emporter contre lui à l'élection de 2012. On voit le sort cruel des socialistes affaiblis par la montée de Besancenot comme la droite avait été affaiblie naguère par la montée de Le Pen : les voilà menacés d'être contraints à voter demain pour Bayrou comme ils avaient été contraints hier à voter pour Chirac.
Dans ce jeu d'enfer, Sarkozy, en mauvaise position apparente, joue pourtant sur du velours. Malgré Villepin et les siens qui le poursuivent de leur vindicte, il est le seul à droite - et, au lieu d'avoir à sa gauche et au centre un adversaire unique et puissant, il en a deux qui se détestent et se méfient l'un de l'autre, François Bayrou et le Parti socialiste.(...)
Source: Jean D'Ormesson dans le Figaro