Parler de la crise avec le sérieux de l’ironie ...
Réussir à faire jubiler son lecteur quand on traite de la crise financière et économique qui ravage aujourd’hui le monde, n’est pas une mince affaire, surtout en visitant méthodiquement les austères arcanes de la finance internationale avec son jargon anglo-américain hermétique qui raffole de sigles abscons comme les « Alt-A-RMBS » , les « options ARM », les « SPV » ou les « CDO synthétiques ou ordinaires ». Mais c’est la performance de Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS, dans son livre « La crise de trop – Reconstruction d’un monde failli », que de réussir à dérider son lecteur même pour rire jaune (1).
Des retournements de veste désopilants
Il faut dire que, si tragique que soit l’événement, vu sous un
certain angle, on touche à la farce la plus désopilante puisque les
chantres illuminés du marché déréglementé se retrouvent cul par-dessus
tête et qu’on les voit brûler avec la même ardeur l’idole qu’ils
adoraient hier. L’aveu en tout premier lieu du grand-prêtre, Alan
Greenspan, maître pendant si longtemps de la Réserve fédérale
étasunienne et « père de la golden finance » est proprement ahurissant : « Ceux d’entre nous, a-t-il confessé,
qui avaient vu en l’intérêt propre des institutions de crédit le moyen
de protéger leurs actionnaires (tout spécialement moi-même) sont dans
un état d’incrédulité choquée ». Ils peuvent l’être, en effet, ces rusés personnages !
F. Lordon s’amuse à mettre en parallèle ce que fulminaient hier
hommes politiques, banquiers, patrons et journalistes et ce qu’ils
osent affirmer aujourd’hui. Les retournements de veste sont sidérants.
Les pratiques financières affranchies de toutes règles, la libre
concurrence prétendument « non faussée », les mérites de l’actionnariat
tout-puissant tant chantés sont désormais condamnés avec la même
virulence à l’exception de quelques égarés comme Nicolas Baverez qui
n’en démord pas : « La mondialisation, dit-il à la façon de Georges Marchais soldant le stalinisme, conserve des aspects positifs ». Il soutient même ce curieux raisonnement : « l’autorégulation des marchés est un mythe », mais « le libéralisme est le remède à la crise ». Autrement dit, l’autorégulation des marchés qui est au cœur du libéralisme déréglementé est responsable de la crise, mais le libéralisme qui est la maladie, est son propre remède. Comprenne qui pourra !
F. Lordon réunit ainsi un florilège des numéros peu glorieux
auxquels se livrent ceux qui se sont tant trompés, avec une insistance
particulière sur les socialistes français comme M. Rocard ou J. Attali, et
les journalistes de gauche comme Julliard ou Joffrin. On laisse au
lecteur le plaisir de les découvrir, assaisonnés par l’auteur des
remarques assassines et souvent clownesques qu’ils méritent. Juste un
exemple pour donner le ton. Jacques Julliard du Nouvel Observateur
demandait par exemple, en août 2007, si « les socialistes (croyaient) encore à leurs mythes tels que la lutte de classes, le prolétariat, la nationalisation des moyens de productions. » Or voici qu’en octobre 2008, observe F. Lordon,
« un certain Julliard, probablement un usurpateur d’identité, écrit
ceci « Comme à chaque nouvelle crise, le capitalisme financier
appliquera la même recette : prendre l’argent là où il est,
c’est-à-dire chez les pauvres. Quant aux banquiers, j’en vois beaucoup
de ruinés, mais aucun de pauvres. Et pas un seul en prison alors qu’ils
viennent de faire perdre au monde entier 20 à 30 % de sa valeur (…) »
Ah c’est sûr, il est méconnaissable notre Julliard !(…) (A-t-il été) mordu par un renard ? culbuté par une bête à cornes ? Un fâcheux lui aurait allongé la tisane à l’alcool à brûler ? »
Le crédit fou pour pallier l’écrasement des salaires
Ceci dit, on sent bien que ce rire est terriblement jaune. C’est une
façon de ne pas désespérer devant le désastre. Car Frédéric Lordon en
analyse minutieusement les causes. Il va de soi que cette crise des
« subprimes » n’est pas tombée du ciel. Il a fallu pour en arriver là
tourner le dos à la période fordienne qui faisait des salaires le
moteur essentiel de la production pour le marché intérieur : je paie
bien mes ouvriers , disait l’industriel américain, pour qu’ils achètent
mes voitures. Dans une jungle mondialisée, les salaires sont devenus de
simples variables d’ajustement face à la pression actionnariale
insensée et à la libre concurrence échevelée. Et les ménages
américains, faute de ressources, en sont venus à s’endetter dans des
proportions invraisemblables, jusqu’au jour où les
défauts de remboursement se sont multipliés en cascades, entraînant la
chute du château de cartes constitué des titres qui avaient été
diffusés à travers le monde pour en disséminer les risques.
Des propositions
Le rôle des banques est évidemment passé à la loupe. Outre les
rémunérations obscènes de leurs dirigeants et de leurs traders y
compris aujourd’hui en pleine crise, se sont-elles comportées à la
hauteur du service public qu’elles assurent en devant garantir la
sécurité des encaisses monétaires ? Non, à l’évidence,
quand on songe aux 4.000 milliards de pertes bancaires, selon le FMI.
L’auteur avance donc des propositions pour organiser « un système
socialisé du crédit » qui ne soit plus aux mains des banques privées
puisqu’elles ont fait la preuve de leur impéritie, mais qui ne soit pas
non plus entre celles de l’État dont les tentations politiques et
démagogiques peuvent être aussi dangereuses.
D’autres solutions coulent de source. L’étau qui a étranglé les
salaires, doit être desserré mais en en prenant les moyens : les
profits démesurés de l’actionnariat doivent être plafonnés et la
concurrence sauvage mondialisée jugulée. À cet égard, l’auteur réserve
un sort particulier au débat sur « le protectionnisme », « ce concept vide de sens »,
qui serait synonyme de guerre. Que signifie, en effet, cette
concurrence sauvage entre des systèmes sociaux si inégaux à travers le
monde, dont le résultat est à terme l’alignement des plus développés
comme ceux d’Europe occidentale sur les plus archaïques ?
Et l’auteur de fustiger cette « concurrence des marchés » qui « (n’) est (que) le protectionnisme (dénié) des structures » si inégales. « Concurrence non distordue vraiment, demande-t-il, avec
l’Estonie ou la Macédoine qui fixent à zéro leur impôt sur les
sociétés ? Ou la Roumanie où les employés de Renault-Daccia payés 300
Euros par mois sont une sorte d’élite salariale ? » Ce fameux concept de « concurrence non faussée », conclut-il, est « une parfaite ineptie ».
À la mondialisation, préconise-t-il, devrait se substituer
l’interrégionalisation qui permettrait à l’Europe de s’édifier en
préservant son modèle social.
F. Lordon n’a pas de sarcasme assez loufoque pour stigmatiser la
malfaisance de la Commission européenne qui n’a rien trouvé de mieux en
pleine crise du siècle que de rappeler les États à leur obligation de
limiter à 3 % leur déficit budgétaire ! « On cherche des images », écrit-il, pour donner une idée du « délire » de cette Commission : « une
ambulance arrêtée par une police bizarre parce qu’elle vient de passer
à l’orange en se rendant sur une scène de carambolage ? Un avion à
court de carburant interdit d’atterrir par la tour de contrôle parce
qu’il y a à bord un yaourt périmé ? »
Le problème de la responsabilité
Si on avait à émettre une réserve, ce serait au sujet de la notion
de responsabilité. Imprégné d’une culture marxiste, à l’évidence, F.
Lordon ne croit qu’à la pression des structures pour faire marcher
droit les hommes. Il en vient à minimiser la part de responsabilité
individuelle et la toujours possible inflexion malveillante des
structures par les dirigeants. Selon lui, les financiers, traders et
banquiers n’ont jamais agi qu’en vue d’une recherche maximale du profit
pour laquelle ils étaient payés. N’importe qui d’autre aurait agi de la
même manière à leur place, sous peine de perdre son emploi.
Sans doute. Mais on ne peut s’empêcher d’entendre dans ce
raisonnement celui que tenaient les exécutants nazis des génocides juif
et tzigane devant le Tribunal de Nuremberg, de l’officier SS au kapo :
« Je ne suis pas responsable ! » ont-ils répété tous en chœur. Mais qui
alors est responsable ? Sans aucun doute, les concepteurs, les
organisateurs, « les architectes « , « les
ingénieurs » de la déréglementation ont-ils une part écrasante de
responsabilité. Seulement, sans les exécutants, aux tâches bien
cloisonnées et circonscrites, le désastre aurait-il pu survenir ? On
croyait que le cataclysme de la Seconde Guerre Mondiale avait enclenché
un commencement de prise de conscience : n’a-t-on pas condamné M. Papon
en 1998 pour complicité de crime contre l’humanité parce que, comme
simple secrétaire général de la Préfecture de Gironde, il n’avait pas
désobéi aux ordres qui lui prescrivaient de rafler des innocents ?
On est tenté de répondre à F. Lordon que la structure est certes un instrument capital dans le gouvernement des hommes. Il n’en reste pas moins que quand la structure déraille et devient malveillante sous l’action des dirigeants, il faut que les exécutants soient capables de le dénoncer, d’en sortir coûte que coûte et dire non ! Sinon, on n’en finira pas de répéter toujours les mêmes erreurs et, dans la même soumission aveugle à l’autorité, les pires crimes continueront à être commis par des individus loyaux, consciencieux et toujours irresponsables.
Il reste que, même si on peut émettre une réserve majeure comme celle-ci, le
livre de F. Lordon est passionnant. La finance est replacée au cœur du
débat politique et cesse d’être une activité périphérique réservée à
des initiés aux mœurs incompréhensibles. La crise qui vient de
survenir, montre bien qu’à laisser la finance entre les mains des
financiers, comme en d’autres temps, la guerre aux mains des
militaires, on court à la catastrophe.
(1) Frédéric Lordon, « La crise de trop – Reconstruction d’un monde failli », éditions Fayard, 2009.