DIDIER LESTRADE: un écho à l'affaire Frédéric Mitterrand
Finalement, la défense de Frédéric Mitterrand sur TF1, à part celle de la dramatisation, fut de dire que toute cette affaire avait pour origine sa souffrance d’homosexuel. Il n’a pas dit que c’était l’homosexualité, mais nous sommes habitués à voir, à travers son éloquence, les mots qui nous intéressent. Plusieurs fois, il l’a répété, prétextant une certaine modestie, dans le genre « Je ne vais pas vous embêter avec mes histoires, mais… ». Alors, si Frédéric Mitterrand, en tant que privilégié social et culturel, utilise lui aussi la souffrance pour expliquer ses écarts de comportement, il est clair désormais que tout le monde a le droit de le faire. Si une folle (et chez moi ce mot n’a rien de caricatural) comme lui a souffert parce qu’en tant qu’homosexuel, il ne s’est jamais aimé, alors imaginez la souffrance d’un apprenti boulanger gay de 18 ans.
C’est un procédé que nous connaissons désormais trop bien. Les hommes politiques et les célébrités s’échangent le registre émotif de leurs interventions, pour attirer l’attention, et faire diversion. Ils utilisent la dignité et la vie privée pour revenir sur le devant de la scène, pour vendre des livres, ou tout simplement pour faire parler d’eux. Leurs éditeurs les encouragent à révéler ce qui est le plus borderline, car tout document doit désormais comporter un chapitre (en général le onzième dans le plan du livre) qui doit aborder le vrai sujet du caca. Un article récent du New York Times expliquait ça, mais il y a plein d’autres articles qui ont décortiqué cette recette, puisqu’elle est désormais internationale. Pendant ce temps, la politique avance, sous couvert de diversions médiatiques.
Donc
les artistes du divertissement abordent des sujets graves tels que le
viol, l‘inceste, la maltraitance, la maladie, la mort. Et les hommes
politiques font la roue sur les plateaux télé, racontent des histoires
qui les mènent dans l’intimité de Lady Di, ou à l’arrière-plan de Liza
Minnelli. Le problème, comme le révèle Alessandra Stanley dans « Going
all-out to stage a comeback » (30 septembre 2009), c’est que le prix à
payer est de plus en plus élevé. C’est une inflation dans la
révélation. En 2005, on trouve tout à fait remarquable de raconter
qu’on est allé en Thaïlande pour s’amuser tout en ramenant une
culpabilité flatteuse. En 2009, le voile tombe car, forcément, la
Thaïlande n’est pas la destination rêvée quand on veut rencontrer des
joueurs de boxe de 40 ans. Si c’est ça qu’on cherche, on va en Turquie
et god knows que là-bas les lutteurs moustachus s’enduisent d’huile
d’olive, c’est plus crédible.
Je
me rappelle. Il y a 15 ans, j’avais été estomaqué par un couple de
gays, dont un travaillait dans une association de lutte contre le sida.
Ils m’avaient raconté qu’ils faisaient des réserves de capotes
ramassées dans les bars gays. Ils en avaient des sacs remplis. Très
bien me suis-je dit. Jusqu’à ce qu’ils me décrivent, très fiers, leur
machination : ils payaient les jeunes Marocains qu’il draguaient
pendant leurs vacances avec des poignées de capotes. Au lieu de leur
donner de l’argent, ils les payaient en nature, avec des capotes
gratuites. Et ils étaient persuadés qu’ils faisaient office de
prévention.
Je
me rappelle. Il y a 10 ans, quand certains responsables associatifs
sida de haut niveau passaient de longues vacances à Cuba. On ne parlait
pas, alors, de tourisme sexuel. Il s’agissait plutôt d’un dernier
contact avec la sexualité, avant les trithérapies, avant de mourir.
C’est comme se ressourcer quoi. Un dernier cadeau de la nature. C’était
beau.
Je
me rappelle. Il y a 5 ans, quand tout le monde est parti baiser au
Brésil. Les rumeurs étaient nombreuses avec des histoires de baise
fabuleuses dans des bordels où « toutes les nuances de peau étaient
rassemblées, on pouvait choisir parmi le nuancier complet du métissage
brésilien, du noir à la peau très foncée au café au lait le plus clair,
le plus blond ». Dans toutes ces histoires, inutile de rappeler que
l’usage de la capote est marginal. On va baiser à l’étranger pour faire
ce que l’on ne fait pas chez soi. Y compris être safe.
Un
jour, j’ai sucé un marocain dans un parc de Marrakech, pendant une
conférence sur le sida, et je lui ai donné du fric. Et je n’ai pas
aimé, ça ne m’a pas excité. Je me suis aussi payé un black à New York
et j’ai vite compris que ce truc n’était pas pour moi. J’ai arrêté
depuis longtemps, exactement comme je suis safe depuis toujours, pour
que ça ne me tombe pas sur la gueule. J’appartiens pourtant à une
génération post-68 qui a des idées différentes sur la prostitution et
la pornographie, surtout dans les pays occidentaux. Mais il faut
arrêter de raconter des histoires. L’affaire Mitterrand nous concerne,
nous aussi, en tant que gays, car nous sommes nombreux à décider des
destinations touristiques en fonction des possibilités de sexe
commercial qu’elles offrent. Toutes les modes successives ayant
bénéficié des faveurs du tourisme gay ont pour base le tourisme sexuel
: Miami, Puerto Rico, Cuba, Brésil, Argentine, Asie, Afrique du Sud,
Turquie, Liban, Egypte, - sans mentionner le Maghreb et l’Europe de
l’Est. Est-ce qu'on peut parler ici de ce qui se passe au Maroc depuis
30 ans??? Que ceci ne soit dit dans aucun média gay n’est pas très à
l’honneur de notre capacité à commenter cette affaire. S’insurger
contre le traitement médiatique de l’affaire en montant en épingle
l’outrage causé par une manifestation supplémentaire d’homophobie à
l’égard de Frédéric Mitterrand, c’est un peu juste, non ?
Derrière
cette affaire, il y a encore notre rapport au capitalisme, à la
consommation, au traitement des autres ethnies. Et le tourisme sexuel,
il faut vraiment insister sur ce point, ne concerne pas uniquement les
mineurs. Je suis persuadé que Frédéric Mitterrand n’est pas pédophile,
mais je me doute qu’il est comme beaucoup d’homosexuels de sa
génération, et de ma génération : émerveillé par la beauté des hommes
jeunes. Quand on fait du tourisme sexuel, on est forcément plus riche
que le tapin du coin, qu’il soit à Sao Paulo, à Puerto Rico, ou en
banlieue parisienne. On participe à la colère imposée par un système
basé sur une suprématie sociale. Et ça, si on n’est pas capable d’en
parler dans les médias gays, dans les associations gays, alors que cela
a provoqué (et encore aujourd’hui) des débats et les commentaires
interminables dans les médias généralistes et sur Internet, alors cela
veut dire que la réflexion s’arrête aux portes de la communauté gay.
Est-ce que ces débats doivent seulement apparaître dans les échanges
des internautes gays qui parlent grâce à l’anonymat ? Ou ces questions
doivent-elles être reprises par des journalistes gays, des leaders
associatifs gays qui doivent relayer ces questions auprès du reste de
la société ?
Il
y a 20 ans, lorsque j’ai créé Act Up, je me suis trouvé à faire de
nombreuses émissions télé pour présenter l’association. J’étais
sincèrement reconnaissant lorsque je montais sur le plateau d’une
émission comme celle de Frédéric Mitterrand. Mais, c’est étrange, je me
rappelle très bien aussi le regard froid, distancié, de ces homosexuels
célèbres qui m’invitaient à parler. Bien sûr, ils aidaient la cause
militante en ouvrant la télé à la lutte contre le sida, en invitant Act
Up. Mais je voyais bien dans leur regard, avant et après l’émission, un
certain dédain mondain alors que moi, naïvement, je les regardais comme
un benjamin homosexuel regarde un aîné homosexuel : avec respect. J’ai
vite appris que leur distance journalistique n’était que du mépris. Act
Up n’a reçu aucun encouragement de leur part. C’est longtemps après,
quand il est devenu évident qu’Act Up ne disparaîtrait pas, qu’ils ont
commencé à formuler, avec prudence, leur soutien. D’autres ont mis main
basse sur l’activisme. Mais ces homosexuels sont restés majoritairement
dans le placard, offrant le strict minimum à la cause gay.
Alors,
aujourd’hui, on les défend. Des groupes se forment sur FB pour laver
leur honneur. Les homosexuels ont peu de mémoire, ils protègent tous
ceux qui ont vécu au chaud, loin du militantisme, dans la culture, dans
l’art, dans l’argent. Ces défenseurs des artistes appellent à eux le
soutien de tous ceux qui se considèrent comme des artistes – et ils
sont nombreux. Car l’artiste souffre, c’est connu. Il sublime, c’est
connu. Il n’a pas de compte à rendre, c’est connu. Et la Thaïlande est
méga célèbre pour ses boxeurs gays consentants de 40 ans. Comme dit
Daniel Schneidermann, c’est « s’engluer dans le mensonge ».
La
crise économique actuelle ne fragilise pas le monopole des riches. Elle
le consolide. L’affaire Mitterrand, c’est une victoire des privilèges,
de l’aristocratie, du népotisme, d’un grand ministère de la culture
avec ses homosexuels dans le placard. Comme disait un ami sur FB, cette
affaire, c’est finalement ce qu’on a essayé de changer pendant ces
trente années de combat militant. Nous les connaissons tous, ces
homosexuels aisés et populaires, qui vivent leur vie sexuelle grâce à
la prostitution. Ils sont agents de stars, ils sont dans la mode et la
chanson, et ils sont dans l’art. Et quand ils parviennent à des postes
de pouvoir, nous voyons en eux notre propre ascension dans le pouvoir.
Forcément, le ministère de la culture et de l’information possède une
place déterminante dans les rouages de la politique. Et la communauté
gay soutient un ministre, non pas parce qu’elle est convaincue que le
tourisme sexuel dont il est question n’a pas eu lieu. Mais surtout
parce que réfléchir sur cette affaire est suicidaire pour ceux qui
oseront lever la voix. Il existe, quand même, un incroyable paradoxe
entre le voyeurisme et l’obsession actuelle de la communauté gay pour
tout ce qui touche aux faits-divers. Et l’étrange flottement qui a
entouré cette affaire, la peur de se dévoiler, d’analyser, de partager
son propre vécu sur le tourisme sexuel. La communauté a raté une
occasion de s’emparer d’un sujet homosexuel qui, c’est très rare, a été
le sujet N°1 de cette semaine en France.
Aujourd'hui, elle a déjà tourné la page.