Le "21 avril 2012" ou la tenaille qui menace la gauche à la présidentielle

La Rose prise en tenaille ? - © RichardTrois
Sur Twitter, un journaliste politique me disait récemment "le journalisme ce sont des faits, pas des probabilités." Et il a sans aucun doute raison.
Cependant l'essence de la politique, c'est l'anticipation. C'est
préparer l'avenir en prenant les bonnes décisions, celles qui anticipent
le probable comme parfois le plus improbable. Cela est vrai pour les
grandes politiques publiques, comme pour les décisions quotidiennes ou
encore pour ce qui est de la manière dont on accède au pouvoir.
La politique ne peut donc ignorer les probabilités. Jouons donc le jeu des probabilités non sans avoir les avoir auparavant étayés.
Nous assistons aujourd'hui à une crise politique que je pense majeure et à ses conséquences. Une crise certes latente. Une crise qui couve. Mais une crise tout de même.
Cette crise a des racines profondes.
Une grande majorité de la population voit année après année ses
difficultés économiques augmenter au profit d'un capitalisme qui règne
en maître. L'élection présidentielle de 2007 avait battu des records de
participation, notamment parce que ses 2 principaux candidats avaient
fait entendre la voix de politiques, qui redonneraient à la puissance
publique, à la République et donc aux citoyens le pouvoir perdu au profit des puissances de l'argent.
Malheureusement, Nicolas Sarkozy
a dès le soir de sa victoire affiché sa connivence avec ces même
puissances de l'argent puis a, jour après jour, démontré son impuissance
ou son manque de volonté à remettre le pays en mouvement pour le
bénéfice de tous. Il a ainsi trahi la promesse essentielle de son
élection de 2007.
Ségolène Royal a, quant à elle, été méthodiquement écartée de la direction du parti socialiste
et donc de la direction de l'opposition. Loin d'entretenir la flamme
d'une nouvelle manière de faire de la politique, ouverte sur la société
et renouant avec le peuple, l'appareil socialiste l'a étouffé.
A 2 ans de la présidentielle, nous nous retrouvons avec un immense espoir anéanti et des difficultés économiques croissantes, y compris pour des familles et des citoyens qui se pensaient à l'abri. A cela se rajoute le climat délétère de corruption que laisse poindre l'affaire Woerth-Bettencourt, ses enveloppes de dizaines de milliers d'euros et la gabegie du pouvoir illustrés par les cigares du ministre comme par l'avion présidentiel à 176 millions d'euros.
Pour faire diversion et renouer avec le dernier carré des ses fidèles, Nicolas Sarkozy n'a qu'un moyen faire peur. Il s'y est beaucoup employé en agitant les spectres de l'immigration incontrôlée, de l'identité nationale menacée, de la liberté des femmes mise en cause par la burqa sans oublier l'insécurité rampante dans laquelle vivent bien des citoyens abandonnés par la République.
Espoir perdu, climat délétère des affaires Woerth-Bettencourt et atmosphère sécuritaire anxiogène, tous les ingrédients sont réunis pour que l'élection présidentielle de 2012 soit un remake de celle de 2002.
Tous les ingrédients y compris la situation électorale, à droite comme à gauche.
A gauche, le Parti socialiste est loin d'avoir renouer avec un électorat populaire
qui l'avait déjà abandonné en 2002. Si Ségolène Royal avait permis en
2007 d'inverser la tendance, l'effort n'a pas été poursuivi. Il est même
empêché.
Ainsi, en proposant, un référendum d'initiative populaire sur la réforme
des retraites, Ségolène Royal offre sur un plateau une formidable façon
pour le PS et la gauche de retrouver, en dehors de toute période électorale, le contact avec le peuple. Par exemple, en récoltant auprès des citoyens les
millions de signatures nécessaires pour ce référendum. Las, la
direction actuelle du Parti socialiste toute jospiniste préfère ignorer
cette proposition.
La stratégie actuelle du PS le fait au contraire entrer en concurrence directe avec Europe Ecologie sur bien des terrains. Le discours des deux formations parle d'abord à un électorat de centre-ville, bien inséré dans la mondialisation, qui la comprend ou bien qui peut en bénéficier financièrement ou culturellement.
Là
où Europe Ecologie s'est différencié cet été du Parti socialiste, c'est
en étant en pointe sur une dénonciation ferme du pouvoir dans les
affaires. Arnaud Montebourg
l'a tenté de le faire. La direction du PS l'en a empêché. Ségolène
Royal a dénoncé le "système Sarkozy corrompu" et elle n'a, elle aussi,
pas été relayée, ni même défendu par le Parti socialiste.
C'est tout juste si Jean-Marc Ayrault a osé dans Le NouvelObs
parler d'un "système ploutocrate sous Sarkozy". Inaudible,
incompréhensible pour la grande majorité des français. C'est d'ailleurs Eva Joly qui explique dans le mensuel Rue89
que le français est une langue discriminante, excluante. Elle a bien
raison... Ségolène Royal le disait déjà en 2007 quand elle proposait de
parler de la vie chère plutôt que de pouvoir d'achat, etc...
Cette même Eva Joly sera probablement la première mâchoire de la tenaille qui risque d'enserrer fort le Parti socialiste en 2012. La mâchoire éthique. Elle ne sera pas seule. Entourée d'un collectif dans lequel on trouvera Daniel Cohn-Bendit, José Bové Stéphane Hessel mais aussi une plus jeune Cécile Duflot, Eva Joly, juge anti-corruption, incarnera la justice, l'éthique. Il suffit de l'écouter parler, comme ici à Arcueil, de la responsabilité éthique en politique et de l'absence de réponse politique "ni du côté de l’UMP, ni du côté du PS".

L'autre mâchoire de la tenaille viendra de la droite. Elle a pour nom Marine Le Pen.
Il ne fait aucun doute que la fille de son père sera la candidate du
Front National à l'élection présidentielle de 2012. Elle s'apprête pour
cela à prendre les rênes du parti d'extrême-droite en janvier prochain.
Un parti qu'elle va profondément transformer et mettre au service de son
image bien plus lisse et moins sulfureuse que celle de son père mais
pas moins efficace politiquement.
"A 41 ans, Marine Le Pen savoure le moment. Jamais le climat ne lui a été aussi favorable. Jamais elle n'a été autant au centre de l'attention" comme l'écrit NouvelObs dans un récent portrait que lui a consacré l'hebdo. Pour en savoir plus lire l'article: "Marine Le Pen est redoutable car elle tape fort, bien, et là où ça fait mal".

Si Marine Le Pen inquiète fortement à droite et notamment à l'Elysée,
il est bien étonnant de constater que nombre de mes interlocuteurs
socialistes ne voient pas la candidature de Marine Le Pen comme une
menace pour la gauche et le Parti socialiste.
Et pourtant ...
Pourtant le Front National s'adresse bien à un électorat populaire qui jadis votait majoritairement à gauche.
J'ai pour ma part grandi à Bobigny dans une banlieue rouge à l'époque
synonyme de mixité sociale. Et je me désole de voir aujourd'hui cette
banlieue rouge s'abstenir massivement quand elle ne vote pas simplement
Front National. C'est aussi le cas de régions qui furent des bastions
socialistes et de la gauche le Nord, le Pas de Calais, etc... Et déjà à
la veille du 21 Avril 2002, les sociologues constataient que l'électorat
du FN est "un véritable entre-deux entre la gauche et la droite", qu'il "emprunte beaucoup de traits
sociaux et démographiques à l’électorat
de la gauche".
A ces phénomènes anciens se rajoutent les évolutions récentes de certains militants de la Laïcité. Même si nous ne savons rien de leur nombre, voir des militants de la gauche laïque rejoindre sans honte les combats de l'extrême-droite n'a rien de très rassurant pour la gauche et le Parti socialiste en particulier.
Voila
donc en place les mâchoires de la tenaille politique qui menace le
Parti socialiste. Cette tenaille pourrait empêcher la candidate ou le
candidat du Parti socialiste de figurer au second tour de l'élection
présidentielle.
Un nouveau 21 Avril 2002 en 2012.
10 ans après cela pourrait sonner l'échec de 2 générations politiques, celle qui a déjà échoué en 2002 et celle qui a voulu transformer la politique après 2002.
Le pire n'est jamais sûr. Mais il faut pourtant le craindre pour bien agir.
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(Sources: Rue89, Europe Ecologie, Pascal Perrineau, Guy Birenbaum)