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18 mai 2011

A «Libération», prises de tête et de bec

La rédaction n’est pas épargnée par les questionnements qui agitent la presse française depuis le début de la semaine.

Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD dans LIBERATION 

 

Depuis dimanche, les comités de rédaction de Libération ne sont plus seulement l’occasion d’échanger des idées ou de proposer des sujets, ils sont aussi le lieu de débats, parfois musclés, sur le rôle, le devoir, la responsabilité du journaliste. Et sur les limites qu’il doit ou ne doit pas se poser. Voilà au moins un mérite de cette désastreuse affaire DSK : remettre sur la table des questions de fond qui semblaient réglées ou évidentes mais qui, à la lumière d’un scandale comme celui-ci, s’avèrent irrésolues. «On n’a pas envie de participer à la curée, en même temps on sent bien qu’il faut dire les choses», notait hier un directeur de la rédaction.

 

Où est la limite entre vie privée et vie publique ? La rumeur est-elle une information en soi ? Faut-il publier la photo de la femme de chambre ? Draguer équivaut-il à harceler ? Le journal aurait-il dû enquêter sur les problèmes de comportement du directeur-général du FMI ? Au vu de la vigueur des échanges depuis trois jours, on peut dire qu’il existe à Libé autant de points de vue que de journalistes, ou presque.

 

«Rumeurs». Il y a quelques mois déjà, les discussions avaient été animées quand le couple présidentiel avait fait l’objet de rumeurs. Fallait-il ou pas en parler ? Certains considéraient qu’à partir du moment où les infos tournaient en boucle sur le Web et dans les médias étrangers, il était du devoir de Libé de l’évoquer. Le service politique y était farouchement opposé. «Quand, factuellement, on sait que c’est faux, on n’a pas à parler des rumeurs», affirmait-il d’un bloc. Le débat avait été réglé d’une phrase par le directeur de la rédaction d’alors : «Article 9 du code civil : chacun a droit au respect de sa vie privée.» Le traitement de l’affaire s’était soldé par… une revue de presse étrangère.

 

L’«affaire» DSK est d’une toute autre nature. Elle bouleverse les codes établis et force chacun à s’interroger sur ce qu’il savait et qu’il n’a pas dit. Dès dimanche matin, on sentait bien que les médias n’échapperaient pas au maelström. Car, très vite, il s’est avéré que la compulsivité de cet homme-là était connue de tous. Alors ? Pourquoi l’avoir tue ? Cette autocensure ne prête-t-elle pas le flanc aux accusations récurrentes de collusion entre politiques et médias ?

 

«Ce n’est pas parce qu’un homme politique drague de façon vulgaire et pesante qu’on doit forcément en faire état ! Tant qu’il n’y a pas infraction ou agression caractérisée, au nom de quoi on va aller enquêter sur ça ?», se défendait hier un des chefs du service politique. «On a trop longtemps fermé les yeux sur ces histoires. Il ne fallait pas forcément publier mais il fallait enquêter. Le problème, c’est que les services politiques, consciemment ou inconsciemment, ont peur d’être exclus des cercles du pouvoir ou, pire, de tomber dans la presse caniveau», note un responsable de la rédaction.

 

«Plus que les journalistes, ce sont les politiques qui entourent DSK qui ont une énorme responsabilité dans ce qui arrive aujourd’hui. Car ils faisaient en permanence des allusions graveleuses sur son comportement en disant que ça allait lui péter à la figure ! Pourquoi n’ont-ils rien fait alors ? Quand je les entends s’offusquer aujourd’hui en disant que "ça ne lui ressemble pas", je suis scandalisé», s’insurge un membre du service politique.

 

Failles. L’attitude des journalistes face à DSK rappelle pour beaucoup celle qui a été la leur face à l’existence de Mazarine, cette fille illégitime de Mitterrand, dont tous les familiers du pouvoir connaissaient l’existence. «Oui, je le savais et je n’ai rien écrit», confesse une journaliste de la rédaction. «Pour moi, ça relevait de la vie privée, je ne me doutais pas que ça coûtait de l’argent au contribuable. Si je l’avais su, j’en aurais parlé.» La même considère qu’il aurait fallu parler des failles de DSK : «A partir du moment où l’on ne peut pas envoyer une femme seule l’interviewer, c’est une forme de violence, un homme politique doit pouvoir se tenir.»

 

Le problème, c’est l’absence d’éléments tangibles. «Soit il y a des plaintes et alors il faut en parler, soit il n’y a pas de plainte et cela relève de la vie privée !», considère un journaliste de la page Portrait. «Moi, je considère que tout ce qui touche à la sexualité, à la santé et aux enfants illégitimes relève de la vie privée. Sur les histoires de fric, en revanche, pas de scrupules.»

Beaucoup de questions, hier, sont restées en suspens. Mais chacun sait qu’il va falloir y répondre. Car les vannes sont ouvertes : il ne se passe plus de jours sans qu’un nouveau témoignage, invérifiable, s’ajoute aux autres. Et le pire serait de passer d’un extrême à l’autre. Exercice d’autant plus difficile que la campagne présidentielle s’annonce - là-dessus, on s’accorde - comme «une grosse bataille de boules puantes».

 

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