Affaire DSK: comment travaille la Sex Crimes Unit
Dans la procédure judiciaire qui l'oppose à une femme de chambre à New York, Dominique Strauss-Kahn a face à lui un aréopage de juristes spécialisés dans les crimes sexuels. Armé de ses avocats Benjamin Brafman et William Taylor, connus pour déstabiliser les plaignants en fouillant les moindres détails de leur vie, l'ancien patron du FMI n'est pas seul. Mais les procureurs de la Sex Crimes Unit chargés d'accompagner et de crédibiliser le témoignage de la victime présumée ont fait leurs preuves.
Réputés, ils connaissent la singularité de ce genre d'enquêtes, des techniques pour réunir le plus d'indices possible à la mise en confiance de la personne s'estimant agressée, en passant par le décryptage et l'anticipation des automatismes de la défense.
Un documentaire diffusé ce lundi 20 juin sur la chaîne américaine HBO retrace le fonctionnement de cette section du parquet d'une quarantaine de personnes sous la responsabilité du procureur de la ville, le district attorney Cyrus R. Vance. Aucune télévision française n'en a encore acheté les droits. Surprenant, alors que le film offre une plongée inédite dans l'un des services les plus impliqués dans l'affaire DSK. Celui-là même qui a rassemblé les premières «preuves», faisant dire au procureur que les accusations étaient d'une «extrême gravité».
Le quotidien défile dans ces bureaux du One Hogan Place, room 666, situés à l'arrière de la cour de justice criminelle au sud de Manhattan. L'empathie pour les victimes présumées et l'implication professionnelle transparaissent immédiatement. Les salaires, ici, n'atteignent pas les sommets des avocats de la défense. La gratification est ailleurs: les membres de la Sex Crimes Unit, dirigée par Lisa Friel, adjointe au procureur, se vivent comme des justiciers engagés en faveur du bien. L'accent est mis sur quelques-uns des 300 dossiers en cours ainsi que sur une histoire aujourd'hui résolue, un cold case emblématique de l'activité du service pour la ténacité qu'il a supposée.
On suit à la trace trois ou quatre substituts au procureur. Parmi eux: Artie McConnell, qui assurait la permanence dans la nuit de samedi 14 mai 2011, après l'interpellation de Dominique Strauss-Kahn à l'aéroport de JFK à bord d'un avion en partance pour Paris.
Dans le documentaire réalisé par Lisa F. Jackson, il est chargé du cas d'une strip-teaseuse et délivre, lors d'un case review, les premiers éléments à sa disposition: un enregistrement explicite d'un appel à 911, police secours aux États-Unis, où la victime, sous le choc, raconte qu'elle vient d'être violée. En larmes, elle indique le numéro de la plaque d'immatriculation de son agresseur qu'elle a eu le temps de noter. Autre élément en sa possession: les premiers résultats de l'examen médical témoignant de «marques vaginales rouges», «signes assez typiques d'une pénétration forcée», le viol ayant été perpétré par un chauffeur de taxi à l'arrière de son véhicule.
Des indices de recours à la force
La préoccupation de cette équipe largement féminine est double: s'assurer d'abord de la véracité des déclarations rapportées en multipliant les questions et en recoupant les témoignages, puis apporter la preuve que la relation sexuelle n'a pas été consentie, avec si possible des indices de recours à la force. Pour convaincre la personne de témoigner et pour assurer sa sécurité, il peut lui être proposé une protection, comme celle dont bénéficie la victime présumée de Dominique Strauss-Kahn, sans doute hébergée dans un appartement mis à sa disposition jusqu'au procès.
Images de vidéo surveillance, empreintes digitales, traces d'ADN, relevés téléphoniques, reconstitution de la scène du crime, rien n'est laissé au hasard. Dans le processus de travail, les échanges non seulement d'informations mais aussi d'arguments apparaissent nombreux entre les substituts au procureur. Le documentaire montre plusieurs moments de débriefing où les uns et les autres se réunissent pour parler d'un cas précis.
C'est lors d'une de ces séances que la responsable du service, Lisa Friel, encourage son agent McConnell à retrouver des photos de la victime juste avant le viol. «Ces filles se sont peut-être prises en photo cette nuit-là? C'est comme une juxtaposition. Si on trouve une photo avec son visage joyeux et sa robe...», dit-elle, laissant entendre que le contraste avec l'enregistrement de l'appel à 911 sera saisissant pour les jurés appelés à se prononcer sur la culpabilité de l'accusé «au-delà de tout doute raisonnable».
Après avoir déclaré que la femme était consentante, comme l'a suggéré Benjamin Brafman à propos de l'employée du Sofitel, l'agresseur de la strip-teaseuse a fini par se raviser et plaider coupable... juste avant le début du procès.
C'est aussi à plusieurs, dans une affaire concernant une prostituée, que les substituts au procureur de la Sex Crimes Unit conviennent d'insister, alors que le procès a commencé, sur le fait que la plaignante a fait en sorte de conserver sur elle des traces de l'attaque. «Le sperme, indique l'un d'eux, elle l'a gardé dans la bouche jusqu'à son examen (...). Cela montre le niveau de détermination qu'il faut pour essayer d'attraper ce genre de personnes.»
«Le corps de la victime est une scène de crime»
«Le corps de la victime est une scène de crime», martèle Lisa Friel. «Il faut y collecter le plus de preuves possible», ajoute-t-elle, des traces d'ADN aux marques physiques, ce qui suppose un travail minutieux, en lien permanent avec les services médicaux. Les sous-vêtements et les éventuels préservatifs sont examinés et conservés comme autant de pièces à conviction.
Dans le cas de DSK, le témoignage de la femme de chambre, fait sous serment, entre évidemment en ligne de compte, de même que les possibles dépositions de témoins (collègues par exemple) ainsi que les preuves matérielles (clé magnétique, enregistrements vidéos, etc.). Mais l'examen médico-légal constitue la pièce maîtresse du dossier d'accusation, puisque c'est à cette occasion que sont souvent trouvés les éléments les plus probants, notamment les traces de violence. Il est réalisé dans des hôpitaux de la ville, plusieurs d'entre eux disposant du personnel qualifié pour les agressions sexuelles, comme le St Luke's Hospital où a été conduite l'employée du Sofitel. L'examen se déroule en plusieurs étapes pour la plupart pénibles avec de multiples prélèvements et des photographies de toutes les parties du corps.
Victime d'un viol dans la cage d'escalier de l'immeuble de son propre appartement, une femme raconte la difficulté à penser à ne pas se laver après avoir été attaquée. Elle témoigne de la honte qui s'est emparée d'elle dont seul le procès l'a délivrée. La honte de ne pas avoir crié et de ne pas s'être débattue, ce qui a laissé le champ libre à la défense du rapport consenti. Son agresseur a été démasqué, quatorze ans plus tard, lorsque sa photo est apparue sur la base de donnée Codis («Combined DNA Index System ») répertoriant son ADN après une arrestation pour un délit de port d'arme. Les jurés ont été convaincus de sa culpabilité quand la victime a indiqué avoir été violentée sous la menace d'un revolver.
La crédibilité du témoignage du plaignant lors du procès est vitale. La crédibilité, mais aussi la justesse de l'émotion à faire passer aux jurés. D'où la préparation en amont, la mission des substituts au procureur étant de faire en sorte que la personne ne se rétracte pas en cours de procédure. Et qu'elle tienne le coup au moment du contre-interrogatoire par l'avocat de la défense, considéré comme l'une des étapes les plus éprouvantes.
Le film montre ainsi comment s'établit la relation de confiance avec la victime présumée, les coups de téléphone encourageants, la manière dont les arguments sont répétés, les conseils pour être «soi-même», «honnête», etc. Entre eux, les membres de l'équipe disent de tel ou tel qu'il est «bon», ce qui signifie qu'il a compris les codes du procès. Une victime raconte aussi les tremblements qui l'ont secouée à l'instant où, revoyant son agresseur pour la première fois depuis le viol, elle a pris place dans la salle d'audience, envahie par la crainte que sa parole soit mise en doute.
Rapport de force psychologique
Le rapport de force psychologique s'établit, en réalité, avant même le procès. Les confrontations initiales sont déjà l'occasion pour la Sex Crimes Unit de montrer sa détermination face aux avocats de la défense, comme l'a fait Lisa Friel qui s'est présentée aux côtés d'Artie McConnell lors de l'audience du 19 mai au cours de laquelle le grand jury a formellement inculpé Dominique Strauss-Kahn, retenant sept charges contre lui.
Le lien avec les services de police se révèle tout aussi primordial que celui avec les experts médicaux. Il apparaît néanmoins plus conflictuel. Le travail des agents du New York City Police Department (NYPD) est parfois critiqué, comme lorsqu'un policier a invité une victime présumée, sous l'emprise de l'alcool, à ne pas porter plainte, au motif que ses souvenirs n'étaient pas assez précis. Ou quand une prostituée s'est entendu dire qu'elle n'avait pas intérêt à engager une procédure dans la mesure où son activité professionnelle n'était pas légale.
Après son interpellation, DSK a lui eu rapidement affaire aux policiers de la Special Victims Squad du NYPD, spécialisés, comme les employés de la Sex Crimes Unit, dans les violences sexuelles. Quand le téléphone d'Artie McConnell a sonné la première fois dans cette affaire, c'est un policier de ce service-là qui l'appelait. Leurs compétences sont proches, puisqu'eux aussi sont formés pour rassurer les victimes présumés, les encourager à s'exprimer, tester la crédibilité de leurs récits et rassembler les éléments de preuve.
Sans équivalent en France, ces deux unités, que l'on voit apparaître dans différentes séries de télévision américaine (Law & Order: Special Victims Unit ou CSI) ont été créées aux États-Unis dès les années 1970, alors que Robert M. Morgenthau était le procureur de Manhattan. Devenue ensuite l'auteur de romans policiers à succès, Linda Fairstein a été la première responsable de la Sex Crimes Unit. Dans une récente enquête du New York Times, elle a rappelé qu'elle jugeait indispensable que des équipes soient uniquement dédiées aux violences sexuelles tant le traumatisme vécu par les victimes nécessite une attention particulière.