« La suspension de la campagne a installé le monologue sarkozyste »
Jeudi 22 Mars 2012 à 05:00
Christian Salmon : « La suspension de la campagne a installé le monologue sarkozyste »
Christian Salmon : Nous devons prendre garde à ne pas banaliser cet évènement en le ramenant à un simple rebondissement, un coup de théâtre ou un épisode de la campagne électorale. Or, c’est ce qui est en train de se passer. Je ne parle pas de la réaction caricaturale de Marine Le Pen qui en remet une couche sur la lutte contre le fondamentalisme, mais de la façon dont on instrumentalise les émotions, les peurs et les stupeurs dans des récits captivants. La tentation d’utiliser un drame national pour capter l’émotions des électeurs à des fins électorales. ....
Le discours de N. Sarkozy aux enfants du collège François Couperin était de ce point de vue éloquent. Le président a expliqué à des enfants que ce qui s’était passé à Toulouse pouvait arriver à chacun d’entre eux. Comme thérapie post-traumatique on a fait mieux ! Loin de circonscrire le mal et d’en expliquer les causes, on généralise la peur. Loin d’éloigner la menace, loin d’apaiser la peur et de permettre un travail de symbolisation, on la fait surgir devant eux, on redouble le trauma, on rend la peur contagieuse. On vient de vivre plusieurs jours de psychodrame national, orchestrés par le président des effrois successifs, l'ordonnateur de la grand-peur nationale. On le sent bien désormais.
Ce n’est pas la campagne seulement qui a été suspendue par les principaux candidats, c’est le sens, la capacité à débattre et à symboliser. Le storytelling de la peur se donne à lire pour ce qu'il est : un déni de démocratie. J’en veux pour preuve la débauche de récits médiatiques qui n’ont d’autre but de plonger le pays dans un « Etat de Peur Totale». De sidération.
Gagner une élection ce n’est pas seulement rallier les électeurs à une histoire, c’est synchroniser les attentes des électeurs et les histoires des candidats, et pour cela s’efforcer de susciter les émotions utiles. Dans le cas présent, Sarkozy, le candidat qui avait réussi à faire oublier le président, a tenté à la faveur de l’évènement de se représidentialiser. L’arrestation de ce minable djihadiste est une tentative de répéter l’éthos de l’école de Neuilly. C’est moins une démonstration de force sécuritaire que la réactivation d’un éthos de sauveur de la nation. Peut-on appeler à l’union nationale, au respect, à l’apaisement quand on a excité les passions et divisé les français… La crédibilité de ce genre de posture dépendra de la manière dont la presse fera son travail. Comme les médias et les candidats cadreront les enjeux de campagne. C’est une histoire qui n’est pas écrite d’avance.
Suspendre une campagne électorale à l’heure de l’info 24/7 et d’internet cela relève du leurre. La figure de la suspension de campagne fait partie désormais des campagne comme l’avait bien montré en 2008 la double requête de MC Cain's. Ce n’est pas une suspension, c’est une mise sous tention, c’est un suspense imposé au rythme de la campagne, autrement dit, c’est la continuation de la campagne par d’autres moyens. En vérité, c’est pour Sarkozy le moyen de se placer au cœur de la campagne et de réduire au siilence ses adversaires. Sidération et stupeur. D’ailleurs, depuis que la campagne est suspendue on n'entend plus que lui. Il est le seul à faire campagne. Mélenchon et Bayrou ont eu raison de refuser ce piège, l’un au nom d’une résistance à la xénophobie et l’autre au nom d’une réflexion nationale. Mais réfléchir c’est aussi résister et vice versa. Pourquoi parler de posture polémique ? Si le débat démocratique ne s’impose pas face à la violence, alors quand doit-il s’imposer ? La soi disant suspension de la campagne est un acte performatif qui a permis de substituer au débat politique le monologue sarkozyste, la puissance de sidération des images, le feuilleton du vide télévisuel, la captation en boucle des attentions.
C'est difficile à dire précisément parce que ce genre de mobilisation émotionnelle me semble se caractériser par une grande confusion orchestrée par la machine à mobiliser qui tourne à plein régime. Le sarkozysme est à faible teneur idéologique mais à forte densité émotionnelle. Le duo que forme Sarkozy avec Guaino, c'est un souverainisme des passions tristes, un républicanisme émotionnel, j'allais dire reptilien. C'est le régime des passions tristes, des identités pleurnichardes qui cherche à rendre contagieux un état d'esprit de petit blanc névrosé. Tout cela s'appuie sur une mythologie de classe primaire, une culture constituée de vignettes historiques... Ces gens qui parlent sans cesse d'identité nationale, de hiérarchies de civilisations ont un imaginaire provincial, daté. C'est l'identité vintage des hommes sans récit. Ils pratiquent le mixage des décennies et ne réussissent qu'à reproduire la confusion qui est dans leur esprit.
Lorsque je parle de petit blanc névrosé je ne vise pas « le souci d'identité ou de protection » pour reprendre vos termes. Je dis que le sarkozysme a fait en France et mené à son terme, comme Bush aux Etats Unis, une entreprise de retournement de l’idéal républicain : en criminalisant l'immigration, en encadrant la liberté d'expression, en surcodant l'identité et la citoyenneté par la religion et maintenant en bâtissant des murs aux frontières. Ce travail n’est en rien contradictoire avec les abandons de souveraineté. La souverainté s’abandonne d’autant plus facilement qu’elle a été au préalable dévitalisée. Demandez au dentiste bruxellois.
La puissance des pays émergents, ce n’est pas seulement leurs marchés intérieurs c’est leur vitalité. J’ai vécu en Amérique Latine, on n’y entend pas parler d’identité nationale, on la rencontre à tous les coins de rue.
Dans une interview aux Inrocks, Didier Hassoux s'étonne que la DCRI n'ait pas mis le grappin sur Mohamed Merah après le premier meurtre de militaire. EN 2007, Emmanuel Todd avait dénoncé le rôle joué par les affrontements de la Gare du Nord dans l'élection de Nicolas Sarkozy, qui avait dépassé peu après sa rivale dans la campagne. Pensez-vous que ce genre de manipulation soit possible, et, le cas échéant, qu'elle puis modifier une donne électorale ?
Je ne suis pas compétent pour juger de ce genre d’hypothèse. On ose espérer que les journalistes feront leur métier et enquêteront sur ce point. Cependant le timing de cette affaire ne lasse pas d’intriguer. On ne peut juger des répercussions de cette affaire sur la campagne mais si l'enquête avait été perturbée à des fins politiques, les ravages dans l’opinion seraient tels que c’est un scénario à la Aznar qui prévaudrait.