FN: cette dédiabolisation est fausse
«J'ai voulu prouver que cette "dédiabolisation" du FN était fausse»
21 février 2012 |
Ce mardi 21 février, Claire Checcaglini a appelé les militants frontistes de sa section. Elle leur a dit qu’elle n’était pas Gabrielle Picard, militante depuis huit mois au Front national, venue «pour Marine», devenue responsable de section et potentielle candidate aux législatives, mais Claire Checcaglini, journaliste indépendante. Ce sont ces huit mois qu'elle raconte dans Bienvenue au Front – Journal d'une infiltrée, publié le 27 février aux éditions Jacob-Duvernet (lire notre «Boîte noire» et nos bonnes feuilles).
«Puisque le Front avance masqué, j’avancerai masquée moi aussi», écrit-elle au début de son livre. De mai 2011 à janvier 2012, cette journaliste s'est infiltrée au FN et a gravi les échelons. Une immersion pour rendre compte de ce que le parti de Marine Le Pen ne laisse pas voir. Ce que les médias ne parviennent pas forcément à raconter. L'exercice n'est pas nouveau. La journaliste Anne Tristan l'avait initié en 1987 : elle avait adhéré au FN en se faisant passer pendant six mois pour une chômeuse, dans les quartiers Nord de Marseille (lire notre onglet «Prolonger»). Claire Checcaglini n'a pas choisi une cité, mais Neuilly et les Hauts-de-Seine (92). Un département hétéroclite où quartiers bourgeois et populaires coexistent. Le troisième département de France en nombre d'adhésions frontistes (plus de 700, selon les chiffres internes du FN).
Son objectif ? Aller voir ce que dissimule la «dédiabolisation» du parti et ce «nouveau FN» affichés par Marine Le Pen. Le Front national a-t-il changé ? Qui sont ses militants et cadres ? Pourquoi adhèrent-ils ? Qu'est-ce qui les lie ? Pendant huit mois, elle a laissé traîné ses oreilles et parfois son micro. Ce témoignage livre une radiographie des militants frontistes d'aujourd'hui : si l'électorat de Marine Le Pen s'est élargi, sa base militante, elle, n'a pas changé. On découvre aussi, dans la pratique, la stratégie de ce «nouveau FN». Un parti qui, pour arriver au pouvoir, nettoie la vitrine et remise ses personnages et propos sulfureux dans l'arrière-boutique. Un parti où l'on peut tout dire et tout faire, tant que rien n'est public.
Mediapart. Comment est né ce projet d’infiltrer le Front national ?
Claire Checcaglini. Le point de départ, ce sont les cantonales. J’ai été révoltée de voir que l’UMP n’appelait pas à un Front républicain. En 2002, j’ai voté Jacques Chirac, sans aucune hésitation. Je me suis dit qu’on était en train de perdre la boussole. D'autant que beaucoup de médias, à ce moment-là, commençaient à parler de «Marine» – ce qui la rend plus familière –, à la présenter sous un jour plus sympathique. J’ai été surprise de trouver dans Elle le portrait d’une femme politique d’extrême droite sur trois pages. Tout cela est problématique. Cela m’a donné envie d’aller voir au plus près la réalité du Front national. Savoir pourquoi on adhérait, déjouer la stratégie du parti, prouver que cette «dédiabolisation du FN» était fausse. La seule façon d’accéder à cela était de me faire passer pour une militante. Sans l'immersion vous n'obtenez pas certaines choses. D'autant qu'on sait qu’à l’extrême droite, il y a toujours des interdits, des choses qui ne doivent pas sortir. Si j’avais observé que le FN faisait des efforts réels pour écarter les personnes les plus extrêmes, je l’aurais noté, j’aurais eu un scoop : sauf que ça ne s’est pas passé comme cela.
Aviez-vous lu le livre d’Anne Tristan, qui avait elle aussi infiltré le FN, à Marseille, en 1987?
Non, je connaissais juste les travaux de Günter Wallraff et Florence Aubenas. C’est un ami qui m’a parlé d'Anne Tristan. Je n’ai pas voulu lire son livre avant la fin de mon infiltration, pour ne pas être influencée. Elle est allée dans les quartiers Nord de Marseille, dans la France “du bas du bas”, qui n’a plus aucun espoir – non pas que la misère justifie le racisme – mais ce que j’ai fait est un peu différent. Je me suis intéressée aux Hauts-de-Seine, un département avec des quartiers populaires (du côté de Gennevilliers) et des quartiers aisés (Neuilly). Les personnes que j’ai rencontrées, c’est une pharmacienne, un comptable, un ingénieur, une retraitée qui n’est pas tant dans le besoin que ça, même si elle se victimise. Je suis allée rencontrer la frange de la classe moyenne qui vote pour le Front national. Cet échantillonnage de militants assez varié m’intéressait.
Comment avez-vous préparé cette infiltration ?
Il a d’abord fallu trouver quelqu’un qui accepte de figurer sur les fichiers du FN et en qui j’aie une confiance absolue. Ça n’a pas été simple. J’ai d’abord cherché parmi mes amis, sauf que, évidemment, lorsqu’on a une carrière professionnelle à mener... Un ami m’a dit : «Ne cherche pas parmi les personnes de ton âge, mais parmi ceux qui n’ont plus rien à craindre côté professionnel.» J’ai choisi ma grand-mère, qui s’appelle Gabrielle Picard. C’était parfait : un prénom chrétien, transgénérationnel, un nom bien franchouillard. J’aurais pu inventer un nom. Mais prendre une identité réelle ne sert qu’à une chose : pouvoir payer par carte bleue et signer des chèques au FN pour les meetings, les repas, etc. Je ne signais jamais de chèques devant eux, je me les faisais envoyer par ma famille.
J’ai aussi créé un compte Facebook, une adresse mail au nom de Gabrielle. Je me suis inventé une profession : écrivain public. Cela me permettait de justifier mon temps libre et de me voir confier des responsabilités. Et puis j’ai un peu répété sur mon discours, un discours que je ne tiens jamais. Je me suis entraînée à mettre en bouche le vocabulaire du Front national, des phrases du type “j’ai peur de l’islam”, “de cette immigration qui nous envahit”.
Vous vous êtes créé un personnage. Ce personnage, qu’allait-il raconter ?
Mon discours était simple : je devais être une «mariniste» convaincue parce qu’il fallait que je justifie le fait de n’avoir jamais milité au FN et que, soudainement, j’allais beaucoup m’investir. J’ai dit que Marine avait été le déclic, que je croyais énormément à la «dédiabolisation» du FN. Que sous Jean-Marie Le Pen il y avait des choses qui m’auraient gêné, que voter c’était une chose et militer une autre, que désormais on pouvait s’afficher FN grâce à Marine Le Pen.
Ce qui est frappant, c’est la vitesse d’ascension au sein de ce parti. Dès votre premier rendez-vous, on vous propose de prendre en charge le FN de Neuilly, mais aussi d’être candidate aux sénatoriales puis aux législatives.
On peut prendre des responsabilités très très vite. Et c’est l’une des forces du Front national : offrir des postes, des investitures aux élections à des personnes qui n’auraient pas de telles récompenses ailleurs, parce qu’elles ne s’expriment pas très bien, parce qu'elles ne sont pas à l'aise devant une caméra. Mais cela dit aussi quelque chose de ce parti.
Claire Checcaglini raconte son premier rendez-vous avec «Sylvain» (pseudonyme - lire notre «Boîte noire»), secrétaire départemental du FN 92 et personnage central du livre :
Premier rendez-vous au FN par Mediapart
«J'ai dû manifester pour l’expulsion d’une famille d’origine étrangère. Là, on franchit un cap»
Comment avez-vous travaillé au quotidien et retranscrit tous ces échanges ?
Je prenais beaucoup de notes, j’enregistrais certaines réunions et conversations. J’avais une pochette à ma ceinture que je laissais ouverte avec mon téléphone dedans.
Avec quelle fréquence avez-vous côtoyé les militants frontistes ? A quoi ressemblait votre semaine type ?
C’était de l’ordre d’une réunion minimum par semaine, et surtout beaucoup d’échanges par mails, il fallait maintenir le contact. Pour grimper dans le parti et avoir accès à d’autres personnes, j’ai dû être une militante modèle. Très vite, j’ai pris beaucoup de responsabilités : je suis devenue responsable FN à Neuilly, puis responsable formations-débats en Ile-de-France. Donc j’ai pu moi-même initier des réunions, comme celles des formations. Je ratais rarement le tractage du week-end et j’ai réussi à assister à un bureau régional, avec l’ensemble des responsables départementaux, dont Marie-Christine Arnautu (vice-présidente du FN et responsable Ile-de-France) et Dominique Martin («Monsieur parrainages» de Marine Le Pen).
Avez-vous rencontré les militants en dehors de ces réunions ?
Non, je ne voulais ni que les gens viennent chez moi, ni aller chez eux. D’abord, je ne voulais pas qu’ils me posent des questions trop personnelles. Ensuite, mon but n’était pas de violer leur vie privée ou de dévoiler leur vie intime. On peut penser que c’est irrespectueux de se faire passer pour une militante que l’on n'est pas, donc il faut se fixer des limites claires.
Vous avez aussi choisi de ne pas avoir de voiture pour multiplier les trajets avec les militants.
C’était une manière d’avoir plus de contacts avec eux, et, effectivement, on a beaucoup discuté en voiture. Cela me permettait aussi de ne pas apparaître comme trop aisée, car j’ai bien senti chez certains militants que c’était important.
Le personnage que vous avez créé était discret et loyal. Comment arrive-t-on à obtenir des informations, des réponses, sans pouvoir poser les questions qu’on aimerait, en tant que journaliste, poser ?
Lorsqu’on est en immersion, c’est parfois frustrant. On a envie de titiller la personne, et évidemment on ne peut pas trop. Par exemple lors de la rencontre avec un maire UMP pour obtenir un parrainage. A ce moment-là, je suis censée être la seconde de «Sylvain», être celle qui fait bonne figure et sourit, pas celle qui mène le débat. Il m’est aussi arrivée de poser des questions qui sont tombées à l’eau. Mais vous résistez à cela, parce que vous avez peur. Peur d’être démasquée. Lorsque j’enregistre la conversation dans le bureau de cet élu UMP, s’il le découvre, ça se passe mal pour moi. Je n’ai aucun filet de sécurité, tout se casse la figure. Cela me dissuade de poser des questions dangereuses. Je ne voulais pas non plus trop influencer le fil des conversations.
Au bout d’un mois, vous pensez à tout arrêter. Pourquoi ?
Au début, j’étais dégoûtée, un peu de moi-même aussi. La première fois que j’ai dû tracter, c’était à la sortie d’un parking, à la Défense. Vous tendez la feuille à la personne au volant, et à un moment donné, vous avez une personne maghrébine ou noire qui vous dit : «C’est de la pub ?» Là, c’est terrible parce que vous n’avez pas envie de dire ce que c’est, et vous n’avez pas envie non plus de faire de la discrimination au faciès. On se sent mal. Les débuts étaient durs.
Qu’est-ce qui vous a permis de tenir huit mois ?
En sortant, j’avais besoin d’un sas de décompression, de raconter aussi, de temps en temps, même si très peu de personnes étaient au courant. Sinon je devenais schizophrène. Certaines fois, je me disais : «Allez-y, continuez à parler, je le dénoncerai.» Cela me motivait aussi. Et puis il y a deux fois où j’ai craqué. Comme cette fois où j’ai dû manifester pour l’expulsion d’une famille d’origine étrangère. Là, on franchit un cap :
Le FN et l'expulsion d'une famille d'origine... par Mediapart
Par la suite, malgré tout, je me suis attachée à ces gens, qui ont été très sympathiques avec moi. C’est important de le dire, parce que beaucoup de gens restent au FN, car, comme le dit Chantal (militante de Neuilly - NDLR), «c’est sympa». Et c’est un piège qui se referme sur eux. Comme «Gisèle» (militante retraitée - NDLR). La vie de cette femme se limite au Front national. Elle y passe un temps infini, gratuitement. Elle inonde les rues de Clichy avec son caddie plein de tracts, parfois seule.
Dans votre livre, vous parlez avec beaucoup d’empathie de cette militante ?
«Gisèle» avait un côté généreux, même si cela peut paraître étonnant d’être à l’extrême droite et d’être généreux. La première fois que je l’ai rencontrée, cela m’a vraiment donné envie d’essayer de lui parler. Elle distribuait les tracts, à la fin elle me dit : «Mais pourquoi les gens sont agressifs avec nous ? Nous, on a des solutions !» A ce moment-là, elle est d’une sincérité désarmante. Elle ne se rend pas compte de ce qu’elle fait, alors que d’autres en sont conscients. C’est sans doute pour cela que je me suis attachée à elle. Et puis il y a «Sylvain». J’étais très très mal à l’aise vis-à-vis de lui. D’un côté, je suis effrayée par ses idées – pour le coup, lui est à l’extrême droite et il le sait. De l’autre, il avait ce côté très chaleureux, avec tout le monde, il m’a fait énormément confiance. J’ai un peu peur de sa réaction, mardi (ce 21 février, NDLR).
Avez-vous craint le syndrome de Stockholm ?
J’ai adopté leur langage, le «nous», le «Marine», etc., parce que c’est comme ça que je le vivais et devais le vivre. Je n’ai évidemment jamais pensé que je deviendrai raciste ou d’extrême droite. Mais je me suis, quand même, attachée à eux. A «Sylvain», «Gisèle», «Caroline», «Guillaume», «Patrick»...
Mardi (21 février), vous allez leur révéler par téléphone votre véritable identité. Qu’allez-vous leur dire ?
Je veux les contacter avant la publication d’un article, car je me dois de leur dire qui je suis et leur expliquer ma démarche. Leur dire : «Je n’ai rien de personnel contre vous, ni contre qui que ce soit au Front national. Mais même si vous êtes gentils entre vous, vos idées font qu’on ne pourra jamais être amis, il y a des choses sur lesquelles on ne pourra pas passer.»
Ne craignez-vous pas leur réaction ?
Je crains leur réaction. Mais pendant huit mois, je leur ai posé plein de questions, je les ai observés. Aujourd’hui je veux leur dire : «Vous pouvez me posez toutes les questions que vous voulez.» C’est aussi important que je puisse me mettre à nu. Je ne convaincrai personne, c’est évident, mais ce sera moins brutal qu’une parution dans la presse. Humainement, je le leur dois. Par ailleurs, ils n’ont aucun intérêt à une réaction très violente. Car ce serait la démonstration que ce sont des brutes épaisses. Pour l’image de leur parti, ce serait terrible, une journaliste agressée par un militant du FN...
Ce que vous avez trouvé au cœur du Front national vous a-t-il surprise ?
Je pensais vraiment découvrir au Front national – mais peut-être que j’étais naïve –, beaucoup plus de «paumés» – entre guillemets – que je n’en ai trouvés. C’est-à-dire davantage de gens qui ne savent pas vraiment ce qu’est l’extrême droite, ne se rendent pas compte de la dangerosité du vote du FN. Marine Le Pen ayant une apparence assez sympathique, je me suis dit qu’elle avait peut-être finalement attiré des personnes avec son discours de «dédiabolisation». J’ai au contraire trouvé beaucoup de gens racistes et assumant leur racisme. En réalité, les gens sont au Front national essentiellement parce qu’ils sont contre les musulmans.
L’islamophobie est, selon vous, le ciment de tous ces militants venus d’horizons divers ?
Oui, à 99 %. C’est vraiment quelque chose d’assumé, de décomplexé. Ce n’est pas comme l’antisémitisme, qui n’est pas très répandu au Front. L’islamophobie se traduit par un fantasme : celui de l’invasion, la colonisation. Comme dit «Henri», un militant : «Mais ils vont nous dévorer !» Ou un autre, lorsque nous passons dans un lotissement : «Ils sont jusque dans les pavillons !»
Les recadrages sur l'islamisation car « on est en campagne »
Ce que vous racontez, c’est que toutes les discussions des militants, dirigeants, cadres, y compris les plus anodines, dérivent, systématiquement, à un moment ou un autre, sur les Arabes ou les musulmans.
Le FN et les Arabes par Mediapart
L’un des enseignements de votre livre, c’est le manque de contradiction interne : selon vous, des militants sont sur une ligne moins radicale mais ne parviennent pas à avoir le dessus ? Si on croit à la dédiabolisation du Front national, certains propos devraient vous faire fuir. Mais personne ne fuit. Il n'y a plus de barrières morales. Elle raconte l'anecdote de «Cédric» :
Les militants plus modérés du FN par Mediapart
Comment coexistent les nouveaux adhérents du FN, et les plus anciens, aux références différentes ? D’abord en étant sympathiques entre eux. On peut se sentir bien au Front national, comme dans une famille : on a souvent des réunions, des dîners au restaurant. Et puis on a le droit de tout dire et on a l’impression que le fait de tout dire – du moment que ce n’est pas public – est intéressant parce cela signifie justement qu’on est plus libre, plus ouvert qu’ailleurs, que c’est la preuve d’un véritable parti démocratique. Donc cela permet à chacun de laisser l’autre raconter n’importe quoi. Vous racontez les confidences que vous fait «Patrick», candidat suppléant aux législatives à Neuilly-Puteaux.
Les confidences de «Patrick» par Mediapart
Les recadrages sur l'islamisation car « on est en campagne »
Ce que vous racontez, c’est que toutes les discussions des militants, dirigeants, cadres, y compris les plus anodines, dérivent, systématiquement, à un moment ou un autre, sur les Arabes ou les musulmans.
L’un des enseignements de votre livre, c’est le manque de contradiction interne : selon vous, des militants sont sur une ligne moins radicale mais ne parviennent pas à avoir le dessus ?
Si on croit à la dédiabolisation du Front national, certains propos devraient vous faire fuir. Mais personne ne fuit. Il n'y a plus de barrières morales.
Elle raconte l'anecdote de «Cédric» :
Comment coexistent les nouveaux adhérents du FN, et les plus anciens, aux références différentes ?
D’abord en étant sympathiques entre eux. On peut se sentir bien au Front national, comme dans une famille : on a souvent des réunions, des dîners au restaurant. Et puis on a le droit de tout dire et on a l’impression que le fait de tout dire – du moment que ce n’est pas public – est intéressant parce cela signifie justement qu’on est plus libre, plus ouvert qu’ailleurs, que c’est la preuve d’un véritable parti démocratique. Donc cela permet à chacun de laisser l’autre raconter n’importe quoi.
Vous racontez les confidences que vous fait «Patrick», candidat suppléant aux législatives à Neuilly-Puteaux.
La thèse de votre livre, c’est que le FN nettoie sa vitrine, mais que, derrière, rien n’a changé dans le parti. On a l’impression que, tant que ce n’est pas public, rien n’est un problème ?
Oui, c’est leur obsession.
Elle livre plusieurs anecdotes très significatives à ce sujet, notamment le récit de la soirée de gala – interdite à la presse – des universités d'été de Nice :
La soirée de gala des universités d'été FN par Mediapart
Le secrétaire départemental du FN92 vous livre la vraie stratégie à mener par rapport à l'islam, que lui aurait expliqué Marine Le Pen. Quelle est-elle ?
La stratégie du FN sur l'islam et la laïcité par Mediapart
Vous apportez d'ailleurs une preuve : le colloque «immigration-islamisation» et le recadrage, par mail, de la vice-présidente car «on est en campagne» et il faut faire attention à «l'image» :
Le FN et «l'islamisation» par Mediapart
Est-ce que cela ne pourrait pas être, au-delà d’un «recadrage de campagne», un véritable virage du FN ?
Lors d’un débat «nationalisme contre mondialisme», j’avais fait venir Edouard Ferrand (président du groupe FN au conseil régional de Bourgogne - NDLR). Lorsque, en fin de soirée, quelqu’un explique que ce serait intéressant que le FN ne soit pas cantonné à ses terres (immigration, etc.), Edouard Ferrand répond que «quand même, ce qui marche le mieux, c’est insécurité-immigration parce que les Français sont confrontés aux hordes d’étrangers». C’est le fonds de commerce du FN.
Marine Le Pen met en avant des thèmes économiques et sociaux, comme la sortie de l’euro par exemple. Ces thèmes sont peu présents dans votre livre. Pourquoi ?
Les militants en parlent beaucoup moins. Tous n’ont pas forcément la compétence pour parler de la sortie de l’euro, de comment on construit l’Europe. Parler de souveraineté, ce n’est pas tout à fait aussi facile que de dire «j’en ai marre de ces Ben-merguez».
Est-ce que cela ne pourrait pas être, au-delà d’un «recadrage de campagne», un véritable virage du FN ?
Lors d’un débat «nationalisme contre mondialisme», j’avais fait venir Edouard Ferrand (président du groupe FN au conseil régional de Bourgogne - NDLR). Lorsque, en fin de soirée, quelqu’un explique que ce serait intéressant que le FN ne soit pas cantonné à ses terres (immigration, etc.), Edouard Ferrand répond que «quand même, ce qui marche le mieux, c’est insécurité-immigration parce que les Français sont confrontés aux hordes d’étrangers». C’est le fonds de commerce du FN.
Marine Le Pen met en avant des thèmes économiques et sociaux, comme la sortie de l’euro par exemple. Ces thèmes sont peu présents dans votre livre. Pourquoi ?
Les militants en parlent beaucoup moins. Tous n’ont pas forcément la compétence pour parler de la sortie de l’euro, de comment on construit l’Europe. Parler de souveraineté, ce n’est pas tout à fait aussi facile que de dire «j’en ai marre de ces Ben-merguez».
Des élus UMP pro-Front national
Dans votre quête des parrainages, vous croisez aussi des maires et vice-présidents du conseil général UMP très accueillants...
Très clairement, Philippe Pemezec (vice-président du conseil général, maire du Plessis-Robinson - NDLR), nous a dit que, si cela avait été anonyme, il nous l’aurait plus volontiers donné. Il est ravi de nous voir et d’échanger auprès de personnes qui vont le comprendre. Il nous dit : «Moi, je me suis jamais trompé d’ennemi, je suis de droite, et j’ai même voté Jean-Marie Le Pen en 2002 contre Jacques Chirac.»
Le FN et l'UMP Philippe Pemezec par Mediapart
Vous rencontrez également Yves Révillon, maire UMP de Bois-Colombes et autre vice-président du conseil général. Lui n'est pas contre une alliance avec le Front national ?
Le FN et l'UMP Yves Révillon par Mediapart
Au FN, l’adversaire politique est-il la gauche ou l’UMP ?
L’ennemi numéro un, c’est l’UMP, puisque le Front national rêve d’une chose : faire exploser la droite, récupérer des gens comme les maires que j’ai rencontrés. Ils veulent casser le cordon sanitaire qui existe malgré tout aujourd’hui encore. Ils n’ont pas du tout intérêt à ce que la gauche soit affaiblie et à ce que la droite républicaine soit en position de force.
Quel accueil aviez-vous avec le Front national sur le terrain ?
Cela dépendait des quartiers. D’autant que lorsqu'on tracte pour le FN, on fait de la sélection au faciès, on trie un peu. A Neuilly, on n’avait pas un très bon accueil, mais moi cela me faisait du bien (sourire). En revanche, sur les marchés, dans des villes plus populaires, les gens nous félicitaient, nous serraient la main, aimaient bien parler avec nous. On imagine que Marine Le Pen a des chances de séduire un électeur sur cinq. Dans les quartiers populaires, elle a déjà progressé. On nous a donné les chiffres d'adhésion, ils sont effrayants en Seine-Saint-Denis : + 70 % en quelques mois. Nous allons nous prendre la montée du FN de plein fouet.
Au-delà du FN, il y a aussi dans votre livre le portrait d’une France où le racisme ordinaire a fait son chemin. Est-ce un avertissement lancé à la classe politique ?
Ce serait très prétentieux. J’ai simplement voulu apporter le témoignage de ce que j’ai vu. Mais je pense qu’on doit tous se poser la question de la montée du Front national. Il y a une responsabilité collective, à divers échelons. Il y a un déficit de l’école : quelles sont les valeurs républicaines, l'enseignement de l’histoire qu’on a pas su faire passer ? Une partie de la gauche a complètement laissé tomber l’électorat populaire. La fameuse Gisèle a un dévouement pour Marine Le Pen qui est comparable au dévouement de militants communistes il y a des années. Cette femme est une ancienne garde malade, elle aurait pu faire partie de ceux qui votent très à gauche. Elle vote très à droite. Il y a une responsabilité de la gauche et de la droite d’avoir laissé ces gens-là partir à l’extrême droite.
C’est aussi, implicitement, une critique de la couverture journalistique. Comment les médias peuvent-ils raconter cet autre versant ?
Je ne suis pas journaliste politique, je n’ai pas suivi le FN auparavant, je ne veux donner de leçons à personne. Je raconte simplement cet épisode où deux étudiantes en journalisme n’assistent pas à la réunion à huis clos, se voient ensuite servir un discours “prêt à diffuser” et repartent avec l’idée que l’extrême droite n’est pas si extrême que cela, comme elles me l’expliquent. Je pense que si l’on suit les frontistes sur le long terme, au fur et à mesure, on obtient des éléments. Certains journalistes le font formidablement bien.
Comment avez-vous, lors des dernières semaines de votre infiltration, préparé votre sortie du Front ?
Je prétends que je déménage. Cela me permet d’échapper à la candidature aux législatives à Neuilly. Je me rends à la fédération de Paris – où je retrouve d’ailleurs les mêmes discours, avec des parcours un peu différents. Sauf qu’on me propose, là aussi, d’être candidate aux législatives, alors qu’on me connaît à peine. Ma sortie du Front, que j’espérais en douceur, ne se passe pas comme prévu. Je découvre que ma candidature a été avalisée par Marie-Christine Arnautu, la responsable de Paris, et Steeve Briois (secrétaire général du FN - NDLR), car il manquait une femme. Je sens que le piège peut se refermer sur moi. Je n’aurais pas pu refuser une nouvelle fois : pour eux, c’est un cadeau qui m’était fait.
Le 8 janvier, lors de la galette des rois du FN, en Seine-Saint-Denis, vous décidez de ne pas aller à votre dernière réunion, prévue le lendemain. C’est donc une sortie soudaine ?
Je décide de fuir parce que je n’ai pas le choix. Depuis un mois, officiellement, j’ai des problèmes personnels. J’ai reçu de «Sylvain» un mail compassionnel, avec une proposition d’aide sincère, qui m’a profondément déstabilisée. Je n’ai pas pu leur dire au revoir. C’est pour cela qu’aujourd’hui j’ai envie de leur parler. Je ne sais pas s’ils liront le livre. J’aimerais bien.
Certains frontistes ont-ils eu des doutes à votre égard ?
Aucun. Un jour, «Sylvain» m’a dit «c’est fou ce que tu t’investis», donc j’ai levé le pied la semaine d’après en loupant quelques réunions. S’ils avaient des doutes, ils ne m’auraient pas donné davantage de responsabilités, ils ne m’auraient pas emmené démarcher les maires. Marie-Christine Arnautu ne m’aurait pas fait rentrer dans certaines réunions, même si elle se méfiait de moi.
Dans quel état d’esprit êtes-vous sortie de ces huit mois ?
Vous en parler me fait du bien. Je crains surtout la réunion de mardi. Je ne suis pas comédienne. Les limites de cette immersion, c’est qu’on est obligé de faire certaines choses qu’on a évidemment pas envie de faire. J’ai par exemple rapporté un parrainage... Lorsque je n’étais pas sous le regard des militants, je mettais les tracts FN à la poubelle. Vous avez honte de ne pas pouvoir réagir. Honte d’être assimilé à ces personnes. Honte du regard des autres.
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