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27 octobre 2012

Draghi, notre vrai patron

 

Le sort de l'euro dépendra moins de la "psychomollesse" de M. Hollande que du bon vouloir de Mario Draghi, le président dela BCE


C'est la rentrée : les jours qui raccourcissent, la liste des factures à payer qui s'allonge, les prix qui montent, le moral qui baisse presque aussi vite que les températures et la cote de popularité de M. Hollande. Qu'on se console, c'est pire chez la plupart de nos voisins. L'Espagne va tout droit au dépôt de bilan, avec un chômage qui dépasse les 25 %. La Catalogne a même mis de côté sa fierté régionaliste pour demander une aide financière à Madrid, preuve que la situation est gravissime. Au milieu de tout cela, les dirigeants européens se chamaillent les jours pairs et se réconcilient les jours impairs, avec pour seule politique européenne commune la volonté de préserver au mieux leurs intérêts nationaux. Avec toutes ces stars incapables de jouer collectif, on croirait voir le PSG.

Bref, on ne sait pas si l'euro passera l'automne, encore moins l'hiver. En fait, son sort dépendra moins de la psychorigidité de Mme Merkel ou de la "psychomollesse" de M. Hollande que du bon vouloir d'un homme : Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne. Le vrai, le seul patron de la zone euro, c'est lui. On s'en était aperçu fin juillet, quand d'une seule phrase rassurante sur l'avenir de l'euro il avait fait s'envoler les marchés. La crainte qu'on peut avoir, c'est que d'une autre phrase il signe l'arrêt de mort de la monnaie unique. Sans que rien ni personne puisse s'y opposer. Super-Mario.

Pendant des siècles, les banques centrales ont été à la botte du pouvoir politique, faisant fonctionner la planche à billets au rythme souhaité par les gouvernements. L'une des plus vieilles d'entre elles, la Banque d'Angleterre, fut fondée en 1694 par Guillaume III pour financer la guerre contre la France. C'est tout récemment seulement - les années 90 - que la plupart des banques centrales sont devenues indépendantes. L'idée était qu'un tel statut empêcherait les manipulations de taux d'intérêt à des fins électoralistes. L'idée était que la monnaie est quelque chose de trop sérieux pour être confiée à des hommes politiques.

Bonne idée a priori, sauf que la crise a démontré que ces banques centrales new-look n'étaient pas aussi infaillibles qu'elles-mêmes, sans humilité excessive, voulaient le faire croire. On a ainsi découvert que la politique de taux très bas d'Alan Greenspan, l'ex-patron de la Fed américaine, avait favorisé la formation de la gigantesque bulle des subprimes. Ou encore que la BCE n'avait pas du tout repéré la dérive économique et financière des pays d'Europe du Sud.

Nulles dans la prévention de la crise, les banques centrales ont en revanche été excellentes dans sa gestion. Leur technicité et leur sang-froid ont fait merveille à un moment où les gouvernements perdaient les pédales, totalement dépassés par les événements. Quand les chefs d'Etat tergiversaient et palabraient, elles ont agi. Vite et fort. Baissant les taux à zéro pour cent, injectant massivement de l'argent pour éviter une implosion du système bancaire, rachetant des dettes pour empêcher les Etats de faire faillite. Capables tout à la fois de rassurer les citoyens et de murmurer à l'oreille des marchés financiers.

Résultat : quatre ans après la faillite de Lehman Brothers, jamais les banques centrales n'ont eu autant de pouvoir. Jamais les gouvernements n'ont été aussi dépendants d'institutions indépendantes. Aux Etats-Unis, les décisions que prendra dans les prochaines semaines Ben Bernanke, le patron de la Fed, auront une influence décisive sur le résultat de l'élection présidentielle. En Europe, la BCE tient le sort du Portugal, de l'Espagne et de l'Italie entre ses mains. Totalement indépendante d'un pouvoir politique européen qui, de toute façon, n'existe pas. Qui serait en mesure aujourd'hui de faire plier la BCE ? Comment s'appelle-t-il, déjà : Herman Van Rompuy ? La bonne blague. M. Hollande et ses "coups de menton" ? M. Draghi n'a rien à craindre.

Il n'y a pas besoin d'avoir lu Tocqueville pour comprendre que la toute-puissance de banquiers centraux non élus pose problème dans une démocratie. Le Prix Nobel d'économie Milton Friedman jugeait "intolérable" qu'"autant de pouvoir" soit concentré"entre les mains d'une organisation libre de toute directive et exempte de tout contrôle réel". Aussi proposait-il que la politique monétaire obéisse à une formule mathématique stricte.

Voilà pour la théorie. Dans la pratique, on se dit que ni M. Draghi ni M. Bernanke n'ont l'âme de dictateurs. On a aussi du mal à imaginer comment une banque centrale pourrait, sous prétexte d'indépendance, pousser son propre pays à la faillite en refusant de financer sa dette. La Fed n'a pas hésité à octroyer près de 1 000 milliards de dollars de crédit au Trésor pour l'aider à boucler ses fins de mois. Comment aurait réagi le peuple américain si elle ne l'avait pas fait ? M. Bernanke aurait peut-être rejoint Bernard Madoff en prison, pour non-assistance à patrie en danger. Le gros souci est qu'en Europe la donne n'est pas la même. Le réflexe patriotique ne jouera pas le jour où les représentants des pays d'Europe du Nord à la BCE devront décider si oui ou non il faut sauver l'Espagne. Madrid est si loin d'Helsinki...

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