Revenu de base : "On sacrifie notre bonheur sur l'autel de l'emploi"
Emission le 03/01/2014 par la rédaction
Revenu de base : "On sacrifie notre bonheur sur l'autel de l'emploi"
Friot, Mylondo, Husson : débat sur une utopie
Un revenu de base, pour tout le monde, de la naissance à la mort, est-ce une douce utopie? Peut-être. Mais ils sont nombreux à caresser cette utopie, en Inde, au Brésil et en ce moment même en Suisse où des citoyens viennent de pousser à l’organisation d’un référendum sur la question. Il ne faut pas croire pourtant que tous les partisans d’un revenu de base soient de doux utopistes libertaires car on trouve aussi, parmi ces rêveurs, des penseurs et des responsables politiques libéraux voire ultralibéraux. Pour essayer de mieux comprendre les enjeux d’un revenu de base ou d’un salaire à vie, nous avons invité Baptiste Mylondo, décroissant, enseignant en économie et philosophie politique à Science-Po Lyon et auteur d'un Précis d'utopie réaliste, Un revenu pour tous (Les éditions Utopia), Bernard Friot, sociologue, économiste et auteur de L'enjeu du salaire (Edition La dispute) ainsi que Michel Husson, économiste et membre du comité scientifique d’Attac.
L'émission est présentée par Daniel Schneidermann, préparée par Anne-Sophie Jacques et Marion Mousseau
et déco-réalisée par Mireille Campourcy et François Rose.
L'émission a été enregistrée le 16 décembre et dure 1 heure et 55 minutes.
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Making-of par Anne-Sophie Jacques
Chapeau. Reconnaissons que le forum lié à la chronique sur le revenu de base est un excellent forum. La discussion est dense, argumentée, courtoise. Elle complète et ajuste ce sujet complexe qui appelle des centaines de questions. Que représente le travail dans nos sociétés ? Faut-il en finir avec le travail ? Ou tout du moins distinguer travail et emploi ? Doit-on continuer à se battre pour le droit à l’emploi ? Qu'est-ce qui différencie le revenu du salaire ? Et si je touche un revenu à vie sans condition vais-je pour autant arrêter mon boulot ? En préparant l’émission, notre déco-réalisateur François me disait qu’il n’hésiterait pas une seconde: avec un revenu de base, il resterait dans son atelier à fabriquer des meubles, sa passion. Daniel n’y croit pas: au bout d’un mois tu craquerais, le bureau te manquerait trop. François n’en démord pas, il s’imagine parfaitement au milieu du bois, des scies, des clous, des marteaux. Mais bon. Pour l’instant on n’y est pas. Le revenu de base n’est que discussion, pas un seul parti politique français ne porte l’idée, ni même un syndicat. Nous sommes toujours au stade du débat.
Mais le débat est passionnant. Prenez le logiciel de de Bernard Friot. Pas simple d’appréhender immédiatement sa proposition du salaire à vie, bien loin du revenu de base. Pour faire simple, Friot image un salaire socialisé. L’entreprise ne paie plus ses salariés mais cotise pour une caisse du style sécurité sociale. Pas celle qu’on connaît, mais celle d’avant 1962 quand la sécu était gérée par ses salariés. Cette caisse redistribuerait à tous un salaire à vie – plus exactement à partir de 18 ans. A tous et pour tout: Friot imagine que la valeur ajoutée des entreprises servira également au financement de l’investissement. Selon lui, la bataille pour l’emploi est perdue, le capitalisme doit être liquidé.
Un salaire à vie pour tous ? Mais si on a envie de ne rien faire comme le personnage d'Alexandre le bienheureux dans le film d'Yves Robert qui préfère se rouler dans les blés et prendre le temps de prendre son temps ? Friot botte en touche. Pour lui, le travail - et non l'emploi - est à la base de tout. Au micro de Daniel Mermet lors d’une émission Là-bas si j’y suis, à la question pourquoi travaille-t-on, il répond : "pour le bonheur de participer au bien commun". Sur notre plateau, Mylondo rebondit : ce n'est pas vrai, Alexandre ne fait pas rien ! Et de le comparer aux anachorètes, ces ermites qui se retirent loin de tout et contribuent néanmoins à la réflexion collective. Michel Husson tique : mais si on met en place un revenu de base, qui choisira, par exemple, d’être chauffeur de bus ? Mylondo réplique : et pourquoi ce seraient toujours les mêmes qui se coltinent les boulots pénibles ? Lui a créé une coopérative, une sorte d’Amap. Eh bien ils répartissent les tâches. Il n’aime pas conduire mais prend tout de même le volant pour aller chercher les légumes. De même, personne n’est embauché pour faire le ménage, tout le monde participe. Selon lui, le revenu de base est l’occasion de repenser la répartition du travail.
Très bon exemple, le chauffeur de bus. Il se trouve que quand je suis à Paris, si je ne suis pas trop pressée, je choisis le bus plutôt que le métro. Juste pour admirer la ville. Nos bureaux sont situés au pied d’un terminus – et donc d’un début de ligne. Les chauffeurs sortent souvent de leur véhicule histoire de prendre l’air. J’en profite pour discuter avec eux. Un soir, pour réguler le trafic, un jeune chauffeur est contraint d'abandonner son circuit et couper tout droit jusqu’à la gare Montparnasse. Il me propose de rester avec lui le temps du trajet. Un bus pour moi toute seule! Le luxe. Il m’a raconté son métier. Il touche 2 000 euros par mois, échappe aux trajets de nuit, se considère comme privilégié. Il regrette seulement ne pas pouvoir gravir les échelons et s’occuper, par exemple, de régulation. Avant c’était possible mais la RATP bloque toute promotion. Question de budget.
Une fois l’émission revenu de base enregistrée, je décide de rejoindre la gare en bus. Le chauffeur est dehors, j’en profite pour l’interroger : si demain vous touchiez un revenu de base pour le reste de votre vie, disons 1000 euros par mois, que feriez-vous? Il n’hésite pas : sûr, il continuera son boulot. "Pas envie d’être assisté". Non non, ce n’est pas de l’assistanat, tout le monde toucherait ce revenu, vous, moi, Liliane Bettencourt ! Oui mais quand même: il refuse que d’autres travaillent pour lui. Mais vous pourriez travailler moins et en profitez pour vous consacrer à de nouvelles occupations ou à votre famille. Il secoue la tête : "je suis bien dans mon bus, je n’ai pas envie de le quitter". Le revenu de base est utopie mais, je le disais, il interroge sur notre société. Pas dit que ce chauffeur de bus, pris dans les bouchons, ne repense pas à ma proposition. Et que demain il se pose la question des possibilités offertes par une allocation à vie.
Vous pouvez aussi utiliser le découpage en actes.
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Acte 1 Baptiste Mylondo développe la notion de revenu de base tandis que Bernard Friot lui oppose sa proposition de salaire à vie... |
Acte 2 ... sous l'oeil de Michel Husson qui veut croire au droit à l'emploi et préfère des objectifs de transition immédiats par ailleurs soutenus par les salariés : réduction du temps de travail, augmentation des minima sociaux, etc. |
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Acte 3 Mais alors que deviennent ceux qui ne veulent pas travailler ? Et qui s'occupe des tâches ingrates ? Husson pose la question : qui continue le métier de chauffeur de bus si on met en place un revenu de base ? |
Acte 4 Nos invités reviennent sur le cas d'Amazon qui emploie des petites mains payés au lanceur-pierre. Pour Friot, avec le salaire à vie, c'est la fin d'Amazon mais surtout le retour de milliers de librairie. Un autre choix de société en somme. |
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Acte 5 On en vient à la question qui fâche : quel financement du salaire à vie et du revenu de base ? Les chiffres volent, Husson n'est pas convaincu. On aborde également la place des femmes dans un système où le revenu de base est établi. |
Acte 6 On finit par un dernier désaccord entre revenu de base et salaire à vie. Mylondo interroge Friot sur son choix de mettre en place des salaires en fonction des compétences. Réponse : parce qu'on ne peut pas annihiler les rapports de force dans une société. |
ce contenu se trouve aussi dans le(s) dossier(s) : Travail : souffrance, ou libération ?