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15 mars 2014

UKRAINE Six scénarios pour une vie sans la Crimée

Sur COURRIER INTERNATIONAL

 

UKRAINE Six scénarios pour une vie sans la Crimée

15 mars14

Un journal russe proche du Kremlin présente les différents chemins que pourra prendre l'Ukraine après le référendum de Crimée, dont l'issue ne fait apparemment aucun doute

| Pavel Bykov, Olga Vlassova, Gevorg Mirzaïan

Un navire de guerre russe dans la base de Sébastopol en Crimée, le 15 mars 2014. - AFP / Viktor DRACHEV Un navire de guerre russe dans la base de Sébastopol en Crimée, le 15 mars 2014. - AFP / Viktor DRACHEV
Début mars, la présence militaire russe grandissante en Crimée semblait n'être qu'une étape dans les négociations sur l'avenir de l'Ukraine. Mais au fil des jours, il est devenu évident que la Crimée finirait par rejoindre la Fédération de Russie. Ce n'est pas tant à cause du référendum local qui aura lieu le 16 mars, ni à cause de la position du Parlement de la République autonome qui a déjà annoncé qu'il considérerait la victoire du "oui" comme un droit d'agir indiscutable. C'est à cause de l'atmosphère générale.

Les récentes consultations ont montré qu'il n'y a plus personne pour parler de l'avenir de l'Ukraine avec Moscou. Non seulement l'Union européenne n'est pas prête à prendre des mesures un tant soit peu sévères mais elle n'est même pas capable d'assumer ses engagements. Ajoutons à cela les changements à venir à la Commission après les élections européennes qui auront lieu en mai.

La Russie ne reconnaît pas le gouvernement provisoire ukrainien et l'avenir de ce dernier paraît plus qu'incertain car le président par intérim Oleksandr Tourtchinov et son Premier ministre Arseni Iatseniouk n'ont ni les ressources, ni l'autorité ni même la volonté suffisantes pour diriger le pays dans cette situation critique. Enfin, une future annexion de la Crimée semble inévitable : la situation en Ukraine est telle que la Russie ne peut effectivement pas ignorer les appels de la Crimée et des autres régions ukrainiennes, que ce soit d'un point de vue humanitaire ou purement pragmatique. Moscou ne peut retarder sa prise de décision au nom d'une hypothétique sortie de crise car cela serait vécu par ceux qui lui font confiance comme une trahison.

L'heure est grave. La période de flottement à la tête de l'Ukraine risque de durer au moins jusqu'à l'élection présidentielle prévue fin mai et la situation ne sera donc pas normalisée avant longtemps. Les scénarios les plus extrêmes sont à l'ordre du jour, comme l'illustre, par exemple, le témoignage éloquent de l'ancien président tchèque Václav Klaus. Selon lui, l'Ukraine actuelle est, dans une large mesure, une entité artificielle qui n'est devenue un État indépendant qu'à la chute de l'URSS, il y a vingt ans. Quels sont donc les scénarios possibles ?

Scénario n°1 : Ioulia Timochenko, l'oligarque-autocrate

C'est le plus probable. À condition que les forces en présence (Russie, USA, UE) s'accordent sur la nécessité de maintenir son unité territoriale et de choisir son destin par les urnes. Qu'ils fassent pression sur Kiev et qu'ils apportent également leur aide, militaire s'il le faut, afin de désamorcer les groupes d'extrême droite.

Dans ce cas, Ioulia Timochenko remportera probablement les futures élections (le temps manque pour faire monter une nouvelle personnalité forte tandis que Iatseniouk et sa clique sont en train de se discréditer durant leur mandat de transition). Ses interventions publiques montrent bien que Timochenko n'a rien perdu de ses ambitions politiques et qu'elle est déjà entrée en campagne. Douée pour hypnotiser les masses et embobiner son auditoire, Timochenko est dans la vraie vie, n'en déplaise à sa famille politique qui a fait de la lutte contre les oligarques son crédo, un véritable oligarque-autocrate.

Sa fortune personnelle est estimée à 10 milliards de dollars. En sortant de prison, Timochenko a su se saisir de la thématique nationaliste des "euro-révolutionnaires" alors qu'elle n'a pas une goutte de sang ukrainien dans les veines (son père est arménien, sa mère russe) et qu'elle parle avec un fort accent russe. Une fois élue, elle devra s'accommoder un temps des oligarques qui ont financé Maïdan avant de se débarrasser d'eux progressivement.

Mais Ioulia Timochenko n'a jamais été une marionnette docile aux mains de l'Occident. Elle essaiera de jouer sur les deux tableaux et se tiendra prête à "bazarder" ses partenaires européens à la première occasion. Pour la Russie, Timochenko est un moindre mal.

Scénario n°2 : l'oligarchie féodale

Alors même que les premiers militants de l'Euromaïdan s'étaient unis pour détruire l'oligarchie, ce sont encore les oligarques qui ont financé le mouvement et ils veulent leur part de la victoire. Grâce à Maïdan, ils sont débarrassés d'un
Ianoukovitch devenu trop gourmand, et la population est occupée à se déchirer entre l'est et l'ouest. Bref, l'oligarchie est sauvée. Mieux, l'Ukraine est véritablement devenue son fief.

Le nouveau gouvernement a déjà offert à certains oligarques des postes de gouverneur à l'est du pays. Ainsi, Igor Kolomoïski (entre autres, patron de l'agence de presse UNIAN qui fait de la propagande antirusse déchaînée) a pris la tête de l'administration régionale de Dnipropetrovsk, tandis que Sergueï Tarouta a été nommé à Donetsk (même si les habitants l'empêchent toujours de prendre ses fonctions). Ces nominations ont deux objectifs.

Premièrement, les oligarques qui ont sponsorisé Maïdan reçoivent en échange de leurs investissements les régions les plus prospères d'Ukraine, où ils pourront voler ce qui reste à voler. Deuxièmement, Kiev pourra ainsi continuer à utiliser l'argent des oligarques pour asseoir son autorité dans ces régions et empêcher toute partition du pays. S'ils restent au pouvoir, les oligarques ukrainiens commenceront par se partager les richesses. Puisqu'ils n'ont pas l'intention de faire prospérer le pays, l'Ukraine survivra à l'aide de financements extérieurs alloués dans un but géopolitique, ce qui provoquera une réduction drastique des dépenses publiques et finira à nouveau en révolution sur Maïdan dans quelques années.

Scénario n°3 : la dictature fasciste

Lorsque l'on parle aujourd'hui de la montée du fascisme en Ukraine, ce n'est pas une figure de style mais une réalité. Dans les faits, il n'y a plus de gouvernement à Kiev et la seule force qui est capable de fédérer la nation et de faire fonctionner l'appareil politique, c'est l'extrême-droite. Ce sont les seuls qui ont l'aplomb nécessaire. Le capital oligarchique n'en sera pas affecté, il passera seulement au second plan, comme cela a été le cas dans l'Allemagne nazie où le capital industriel avait su trouver sa place sans encombre.

Quoi qu'on en dise, les probabilités sont fortes pour que Dmytro Iaroch ou Oleg Tiagnibok prennent le pouvoir et tentent d'instaurer une dictature nationale-socialiste. Cela risque d'arriver si ces mouvances radicales se sentent trahies ou marginalisées dans la nouvelle répartition du pouvoir et des richesses. Washington a, quant à lui, une certaine expérience de la collaboration avec des régimes autoritaires (Chili) ou théocratiques (Arabie Saoudite).

Scénario n°4 : création d'une fédération, voire d'une confédération

Avec des objectifs précis et avec l'appui des puissances internationales, cette solution pourrait être une bonne alternative au féodalisme oligarchique. Le fédéralisme pourrait augmenter les chances de l'Ukraine de rester une nation unie : en effet les régions occidentales pourraient mettre en place un projet de coopération avec l'UE et avoir leur politique culturelle propre, tandis que les régions orientales pourraient mener leur politique vis-à-vis de la Russie sans se sentir contraints d'adhérer à une quelconque "européanisation" idéologique et linguistique. Dans toute autre configuration politique, l'est du pays cherchera à défendre ses intérêts par tous les moyens et risquerait de suivre le même chemin que la Crimée.

Scénario n°5 : protectorat gazier temporaire

Lorsque l'on connaît le rôle de l'Ukraine dans l'acheminement du gaz russe vers l'Europe, l'hypothèse selon laquelle le pays pourrait être plus ou moins dirigé de l'extérieur pour assurer le transit du gaz n'est pas à exclure pour les années à venir. Du moins jusqu'à la construction et la mise en service de gazoducs alternatifs.

En réaction aux risques permanents et aux vols fréquents auxquels sont soumises ses infrastructures, la Russie a pris la bonne décision, extrêmement coûteuse au demeurant, en se lançant dans la construction de gazoducs de contournement sous-marins (en particulier NordStream, South Stream et Blue Stream) et en favorisant le transit du gaz par la Biélorussie (dont la totalité du réseau gazier appartient à Gazprom). La part de l'Ukraine sur le gaz à destination de l'Europe et de la Turquie est ainsi passée de 95% à la fin des années 90 à 52% en 2013. Tout indique que la participation ukrainienne continuera à baisser, avec notamment la mise en service du pipeline Nord Stream et la fin de la construction de South Stream. Ajoutons que selon certains, l'annexion de la Crimée pourrait accélérer sensiblement les travaux.

À terme, l'Ukraine pourrait cesser d'être un pays de transit. "Le problème, c'est que cela va prendre au minimum encore cinq ans", estime Constantin Simonov, directeur du Fonds national pour la sécurité énergétique. Donc, la question est de savoir qui va contrôler le réseau gazier ukrainien pendant les cinq prochaines années.

Scénario n°6 : la guerre russo-ukrainienne

Ce scénario est peu crédible car l'Ukraine n'a toujours pas riposté à la nouvelle politique russe en Crimée. Parce que Kiev ne voudrait pas pousser son "agresseur" à prendre de nouvelles régions, mais surtout parce que l'armée ukrainienne est nue face à l'ennemi. Tout simplement. Le nouveau pouvoir ukrainien lui-même regarde son armée d'un œil sceptique. "Mobiliser ? Mobiliser qui ? Les moteurs ne démarrent pas, les avions ne peuvent plus voler !" a déclaré à la presse le député du parti Batkivshchina Guennadi Moskal.

Les politiques accusent Victor Ianoukovitch et la Russie. Pourtant la déliquescence de l'armée ukrainienne s'est faite progressivement sur les vingt années qui ont suivi l'indépendance. Difficile à croire, mais après la chute de l'URSS, Kiev avait reçu un bel arsenal, bien plus conséquent que tout autre république postsoviétique (à l'exception de la Russie). C'est le pouvoir ukrainien qui n'a pas voulu ou n'a pas été capable d'entretenir ce matériel militaire. Une partie des équipements a été mise à la casse. "Tout ce qui était en état de marche dans l'armée a été vendu, l'Ukraine est devenue le plus important vendeur d'armes soviétiques au monde", précise le rédacteur en chef du journal Export Vooroujenii, Andreï Frolov.

De ce trésor, il ne reste que 680 tanks, 160 avions de combat et une vingtaine d'avions de transport. Le problème de l'armée ukrainienne, c'est qu'elle n'a pas renouvelé son arsenal militaire et qu'elle manque de pièces de rechange et de munitions. C'est ainsi qu'au moment de la crise, elle était inapte au combat et aurait été incapable de résister à l'assaut. "L'armée compte 130 000 soldats, mais seules certaines forces d'élite sont capables d'aller au combat, et elles ne font pas partie de l'armée mais de la police", confie Rouslan Poukhov, du Centre d'analyse stratégique et technologique.

Des mercenaires de sociétés militaires privées seraient, selon certaines sources, en train d'affluer vers l'Ukraine depuis quelques jours. Ce qui indiquerait que Kiev voudrait se lancer dans une guerre à l'image de celle qu'a traversé la Yougoslavie ou celle que vit en ce moment la Syrie. Mais il est peu probable que l'Occident les laisse faire. Jouer à ce jeu-là aux frontières de la Russie qui a montré qu'elle était prête à agir avec fermeté et sans états d'âme (et qui a l'arme nucléaire), ce serait bien trop risqué. Quant à imaginer que les Occidentaux pourraient prendre part au conflit, c'est impossible. Les Polonais et les Baltes y seraient prêts, avec la bénédiction et le soutien des États-Unis, mais ni la France ni l'Allemagne ne voudraient se lancer là-dedans.

 

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