Les troubles politiques ne s’apaisent pas dans le Sud-Est ukrainien. Beaucoup d’habitants de la région de Donetsk ne reconnaissent pas le nouveau pouvoir de Kiev et organisent des manifestations exigeant la tenue d’un référendum. Vlast a tenté de comprendre qui veut faire du Donbass une partie de la Russie, et pourquoi.
Crédits: Dan Kitwood
À deux heures de route de la capitale du Donbass, en Ukraine, près de la ville d’Artemovsk, le territoire de la mine Volodarski abrite un entrepôt d’armes d’infanterie. À en croire les habitants du lieu, on y conserve non seulement l’arsenal contemporain du ministère ukrainien de la Défense, mais également des armes datant de la Seconde Guerre mondiale. La mine est gardée par les troupes de l’unité militaire А-4176. Le commandant adjoint du détachement, Edouar Lebedenko, précise que la garnison a reçu l’ordre, le 19 mars, de mettre les armes à disposition pour équiper les troupes de Kiev et de Dnepropetrovsk. Mais jusqu’aujourd’hui, cet ordre n’a pu être exécuté.
À l’entrée de la mine, depuis déjà deux semaines, le retraité Aleksandr Malinovskiï, le constructeur Sergueï Malakhov, l’entrepreneur Anatoli Kharitonenko et quarante de leurs compagnons de lutte font le piquet. Ce sont tous des habitants locaux. Voyant, il y a deux semaines, des dizaines de camions sortir de l’entrepôt, ils ont formé sur la route une chaîne humaine. Depuis, ils empêchent les mitrailleuses et les projectiles de sortir de Volodarski.
Face à la mine, cinq tentes se dressent, qui abritent les « compagnons de Lougansk » récemment arrivés. Sur les portes de la garnison, on aperçoit des affiches manuscrites : « Le peuple contre la mise à disposition des armes de guerre ! », « Le Donbass pour la paix ! », « Non au déchaînement ! Oui à l’ordre ! ». Les gardiens auto-proclamés boivent du jus de raisin et font griller du lapin. « Ce sont les habitants qui nous apportent tout ce qu’il faut : couvertures, nourriture, pain chaud. Là, nous allons petit-déjeuner », m’explique l’un deux. Ma carte de presse russe m’assure un accueil chaleureux.
« Cet entrepôt abrite de l’armement d’infanterie depuis des fusils trois-lignes jusqu’à des mitrailleuses de gros calibre. C’est la plus grosse réserve d’armes du Sud-Est de l’Ukraine. Les armes qu’il y a ici rempliraient plusieurs centaines de wagons de trains – de quoi équiper plus d’une bonne armée, assurent les activistes. Les armes sont bien entretenues, l’entrepôt est très bien protégé du vol. Eh bien voilà – qu’elles y restent. » Les activistes craignent que les armes ne tombent aux mains des nationalistes du Secteur droit : « Les militaires n’ont pas caché qu’ils chargeaient ces mitrailleuses pour la Garde nationale. Et qui est enregistré là-bas ? – les combattants du Secteur droit », poursuivent-ils.
Crédits: Dan Kitwood
« Mais comment des militaires peuvent-ils ne pas obéir à un ordre du ministère de la Défense et refuser de transférer les armes ? », je demande. « Et ils vont faire quoi – nous tirer dessus ? », me répond un des activistes.
Le commandant de l’unité ne rencontre pas les journalistes. Son adjoint est visiblement affligé : « Il s’agit d’une entrave à l’exécution d’un ordre du ministère de la Défense de fournir des unités en armes », déplore-t-il. Bien que l’ordre semble effectivement exister, personne ne se décide à disperser les habitants. Ces derniers assurent d’ailleurs avoir déjà obligé, la semaine dernière, deux pleins camions de fusils automatiques à décharger et à replacer une à une les armes dans l’entrepôt.
Après l’incident, les autorités régionales ont ouvert des négociations avec les activistes. Quelques jours plus tard, ils avaient en effet reçu la visite du maire d’Artemovsk et du chef de la milice locale. Tous les deux ont promis qu’ils feraient annuler l’ordre du ministère de la Défense et que personne ne toucherait aux armes. Mais les activistes n’ont pas confiance – et pas la moindre intention de mettre fin à leurs gardes. Hier soir, un camion est sorti de la garnison – les activistes l’ont bloqué, ils ont téléphoné à des connaissances de Donetsk, Kharkiv, Lougansk, et, une demi-heure plus tard, près de mille personnes se tenaient devant la mine.
Les caisses dans la benne se sont révélées être remplies de papier. « On veut nous provoquer à l’attaque et à l’agressivité, mais nous ne céderons pas », affirment les membres de la patrouille populaire. Les participants du piquet se dissocient soigneusement de la politique, ils n’ont hissé aucun drapeau et soulignent que leur action est strictement civique : « Nous ne savons pas où vont aller ces armes. Si elles vont être utilisées contre nous, vendues, que sais-je encore. Les armes, c’est fait pour tuer des gens ; et nous, nous ne voulons même pas qu’elles fassent feu.»
« À la télévision, ils nous ont traités de tous les noms. Pour eux, nous sommes des provocateurs mercenaires, des Cosaques envoyés de Moscou, des traîtres ivrognes et vendus, des séparatistes, des gens qui ne savent pas ce qu’ils veulent. Mais nous voulons seulement que nos souhaits soient entendus », reprennent les activistes. Tous ceux qui font le piquet devant la mine se prononcent pour la tenue d’un référendum, considèrent le pouvoir de Kiev illégitime et seraient heureux de voir arriver la Russie au Donbass. Ils plaisantent même en disant qu’ils s’apprêtent à déclarer la guerre à la Russie pour se rendre aussitôt.
« Si l’Ukraine va dans le sens de l’Union européenne, où est-ce que nous trouverons du pognon ? Ils n’ont pas besoin de notre industrie, tout va plier. Bientôt, on vendra du charbon polonais, ici. Nous avons voté pour Ianoukovitch uniquement parce qu’il promettait un rapprochement avec la Russie. Nous, le scénario de la Crimée, ça nous irait parfaitement », déclare l’entrepreneur Kharitonenko.
De la Russie, les participants du piquet attendent des choses simples : une meilleure médecine, une couverture sociale et des retraites, des salaires fixes. Ils se souviennent de Loukachenko : « Il exagère, c’est sûr, mais n’empêche : pendant tous ces vingt ans où nous n’avons fait que rouler vers le bas, la Biélorussie s’est relevée. Chez nous, aujourd’hui, il n’y a que du vol. La mine Stakhanov, qui était autrefois la plus importante de l’Union, ils ont commencé de la liquider cet hiver. L’usine de métaux colorés d’Artemovsk est déjà au chômage, les commandes de Russie ont cessé. » « Si la Russie envoie des troupes, nous les accueillerons avec le drapeau blanc et du pain et du sel, s’échauffe le constructeur Malakhov. Ce sont nos frères. À l’Ouest, nous sommes des étrangers. »