BRICS : nouvelle Sainte Alliance ou 6e Internationale?
Texte bref, écrit par Mikhaïl Deliaguine en 2013 et repris aux pages 63, 64 et 65 de son dernier livre «La Russie Face à l’Histoire. Fin de l’Époque de Trahison nationale?» paru en janvier 2015. Il permet de replacer l’aspect événementiel de la Présidence russe du BRICS dans le mouvement significatif des tendances lourdes.
Les monopoles mondiaux et leurs serviteurs libéraux refusent catégoriquement tout isolement hors du marché global, et en particulier l’isolement étayé par des institutions étatiques. C’est pourquoi ils sont non seulement des exploiteurs, mais les ennemis jurés de toute société voulant promouvoir son développement et faire croître le bien-être ; ces processus doivent demeurer les privilèges exclusifs des monopoles mondiaux eux-mêmes et des «managers efficients» qui sont à leur service. La masse restante de l’humanité est condamnée par leur implacable logique commerciale à la dégradation et à une intégration utilitaire au sein des richesses collectives des multinationales ou personnelles de ceux qui les servent. Dans le contexte d’une condition objective prenant la forme d’un cannibalisme indomptable, toute velléité de désaccord ou de résistance, de mise lors de l’époque précédente, perd alors son sens, de la même façon elle le perdit dans les camps d’extermination nazis.
De gauche ou de droite, athées ou fanatiques, nationalistes ou internationalistes, juifs et antisémites, intellectuels ou gopniks, plus personne ne dispose plus d’aucune valeur indépendante face au rouleau compresseur du business mondial, qui non seulement bloque tout, mais écrase tout, et qui ne considère ces gens comme rien d’autre que des produits semi-finis dont il convient de tirer profit. L’ennemi commun, consciemment, sans cesse et organiquement incapable du moindre compromis, crée le terreau naturel requis pour que croisse l’union contre lui.
Le contenu de l’histoire mondiale de la décennie prochaine sera par essence celui de la lutte de libération nationale des peuples les plus divers luttant pour leur souveraineté réelle, contre le «talon de fer» des multinationales, lutte qui offrira à l’humanité rebondissant de la dépression mondiale, une tragique victoire.
Cette lutte a créé une communauté d’intérêt constituant la base d’une union paradoxale entre les patriotes de différents pays, notamment entre certains qui sont concurrents. Et tout en se faisant la concurrence, leurs approches patriotiques respectives les incitent à rejeter toute négation du droit de l’autre à exister, alors qu’au même moment le business mondial considère comme une monstrueuse perversion tout isolement d’une société par rapport à son influence destructrice (pour ce qui concerne l’étape actuelle du développement de l’humanité).
De façon assez paradoxale, un phénomène similaire s’est produit au cours de l’histoire récente. Nous laisserons de côté la coalition antihitlérienne, en vertu de son évidence et de sa brièveté, pour nous souvenir, de l’exemple de la «Sainte Alliance», qui réunit les monarchies d’Europe au cours de la première moitié du XIXe siècle. Tout d’abord pour s’opposer à Napoléon, et ensuite à la vague révolutionnaire. Malgré le cynisme et l’effroi à l’aide desquels les Européens exploitèrent le romantisme de Nicolas Ier, la « Sainte Alliance » défendit de façon active et efficace les principes de fondamentaux de la monarchie. Non seulement la Russie, mais aussi, à certains moments, d’autres participants européens, sacrifièrent leurs intérêts particuliers ( l’adhésion désintéressée à cette attitude conduisit Nicolas Ier quasiment jusqu’à la catastrophe, tant personnelle qu’au niveau de l’État, au cours de la guerre de Crimée alors que les alliés se renforçaient grâce à l’aide qu’il leur procurait).
Les BRICS pourraient constituer une analogie moderne de la «Sainte Alliance». L’apparition postmoderne anecdotique de cette association, imaginée « pour le bon mot » par des analystes boursiers sur base du rapprochement éphémère de paramètre formels, ne doit pas nous dissimuler sa longévité, ni l’existence au sein de cette structure, fruit d’une invention, de sérieuses relations de partenariat. Il s’agit d’une association solide qui a attiré à elle l’Afrique du Sud, précisément parce qu’elle est constituée de pays capables d’un développement autonome et non pas en vertu d’une affiliation fondée sur l’idéologie libérale du business mondial. Même les dirigeants les plus compradores de ces pays, disposés à collaborer avec le business mondialisé, restent prêts à le faire, mais seulement sur base du statut et des droits de jeunes partenaires, et ils refusent absolument le statut, dépourvu de droits, de jeunes managers, qui leur est prédestiné en vue de maximiser les profits.
Il ne s’agit pas seulement de la confrontation d’ambitions égoïstes. Il s’agit de l’isolement dans un marché encore mondialisé, de morceaux à la signification lourde, et qui vont s’avérer trop durs, même pour les dents du tout puissant business mondial. Il s’agit de germes du futur, encore faibles, pas tout à fait conscients d’eux-mêmes, mais toutefois suffisamment résistants et qui se cherchent les uns les autres. Par leur union, et nonobstant les différences profondes qui existent entre eux (et peut-être partiellement grâce à celles-ci) , ils parviendront à exercer une influence déterminante sur la formation de nouvelles règles du jeu, et sur l’architecture mondiale en général après son effondrement dans la dépression globale.
