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22 mai 2016

Natacha Polony : Voiture en feu et République en cendres - 20 mai 2016

sur le FIGARO

Par Natacha Polony
Publié le 20/05/2016 à 16h40

LA CHRONIQUE DE NATACHA POLONY - Derrière un fait ponctuel aux allures de symbole, il y a le naufrage d'un État défaillant.

Une voiture en flammes, des jeunes gens armés de barres de fer, frappant des policiers au vu et au su de tous. Le visage d'un pays à la dérive. Bien sûr, on peut accuser un pouvoir dépassé, prisonnier de ses contradictions et de ses manœuvres. Bien sûr, on peut se gargariser d'ordre républicain pour grappiller des suffrages. La France attend de Gaulle, Leclerc et les pêcheurs de l'île de Sein. Elle aura tout au plus Queuille: «il n'est pas de problème dont une absence de solution ne puisse venir à bout». Il n'est pas de mauvaise politique dont la poursuite et l'amplification ne puissent un jour faire taire la colère populaire, pensent ses modernes continuateurs.

Car cette voiture en flammes, ces commandos de petits fascistes rebaptisés «antifa» ou «anarchistes» ne sont qu'un des multiples aspects du délitement de ce qui fut la France. Celui qui nous raconte les compromissions d'un gouvernement occupé à reconquérir ses électeurs trahis en vidant de son contenu une loi mal ficelée. Mais derrière un fait ponctuel aux allures de symbole, il y a le naufrage d'un État défaillant.

La violence physique ou verbale, la radicalisation et la colère, la France les a connues. Le plus souvent pour le pire. Et c'est ce parfum-là qu'on sent dans l'air.

Violence physique, violence verbale. Une photo résume l'atmosphère en République française: deux jeunes filles charmantes participant au rassemblement Nuit debout d'Avignon. Elles portent deux panneaux: «Sous le pont d'Avignon, on y pend tous les patrons.» Elles ne sont pas anars, elles ne sont pas armées de barres de fer mais d'un joli sourire. Elles s'estiment sans doute pacifistes. On aurait envie de leur dire qu'elles ont passé l'âge de la crise d'adolescence, de leur expliquer gentiment que tous les patrons ne sont pas Carlos Ghosn ou Olivier Brandicourt, qui s'augmentent à mesure qu'ils licencient, mais que la plupart, patrons de PME ou de TPE, sont eux aussi broyés par un système qui marie dérégulation financière et technocratie tatillonne. Comme les indépendants, les commerçants, les artisans, les paysans. Mais ces deux demoiselles sont elles aussi un des visages de la France: celui du morcellement, des incompréhensions et des fractures. Celui du sectarisme ordinaire. En face, elles trouveront des gens pour expliquer tout aussi stupidement que les jeunes qui sont place de la République, à Nuit debout, «n'ont rien dans le cerveau». De quoi être applaudi chez les petits patrons, les artisans, les commerçants…

La violence physique ou verbale, la radicalisation et la colère, la France les a connues. Le plus souvent pour le pire. Et c'est ce parfum-là qu'on sent dans l'air. Celui de 1788. Celui qui prépare «les aristocrates à la lanterne». Et c'est bien le terrible échec de notre République, que de pouvoir générer des haines aussi violentes, un climat aussi délétère que celui d'un Ancien Régime finissant. Une démocratie fondée sur l'égalité des droits, sur la participation de tous à la chose publique, qui finit par nourrir autant de frustrations, autant de colères qu'un régime aristocratique et inégalitaire? Et pourtant. Des «bonnets rouges» aux paysans, des premiers opposants à la loi travail aux ouvriers de Florange, malgré leurs différences, leurs divergences, on retrouve ce même sentiment de dépossession, cette impression de s'être fait voler la démocratie. Non, ils n'ont pas voté pour ça. Non, ils ne voient pas pourquoi il leur faudrait être en concurrence avec des populations quasi esclavagisées, sommés de réduire les coûts, de baisser la qualité, de renoncer à une protection sociale qui, en dehors des indéniables excès et autres régimes spéciaux, fit l'objet d'un consensus au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Non, ils ne peuvent accepter qu'on leur présente comme une fatalité ce qui relève d'une dérégulation financière pensée et voulue pour favoriser, sur les ruines des États démocratiques, régulateurs et protecteurs, la nouvelle oligarchie des multinationales déterritorialisées.

Un pays qui ne tient qu'ainsi, parce que les colères ne s'agrègent pas, ne tient pas longtemps.

La chance de ce gouvernement, de ceux qui l'ont précédé et de ceux qui très certainement suivront, ce sont ces petits fachos à barres de fer et ces gentilles gourdes qui prétendent pendre les patrons. Parce que grâce à ces gens-là, la «convergence des luttes» dont rêvent les millénaristes du mouvement social n'aura jamais lieu. Parce que les paysans, à qui Mélenchon lance «qu'ils crèvent!», les artisans qui ont le mauvais goût d'être des possédants et des amoureux de la liberté, les patrons de PME qui sont forcément d'infâmes suceurs de sang, tous ces gens qui se lèvent tôt, travaillent tard et subissent les assauts d'une administration dévorante dont le seul objet est de masquer l'impuissance absolue de l'État face au raz de marée qui balaie nos secteurs primaire et secondaire, tous ces gens se garderont bien de pousser plus avant leur colère, de peur qu'elle ne profite à des cinglés de cette espèce. Et de même en face, il suffira de brandir le risque Front national, les hordes fascistes déferlant sur le pays, pour refroidir les ardeurs.

Un pays qui ne tient qu'ainsi, parce que les colères ne s'agrègent pas, ne tient pas longtemps. En tout cas, il ne peut plus se dire une République.

Cet article est publié dans l'édition du Figaro du 21/05/2016. Accédez à sa version PDF en cliquant ici

SOURCE : http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2016/05/20/31003-20160520ARTFIG00245-natacha-polony-voiture-en-feu-et-republique-en-cendres.php

 

 

Natacha Polony
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Journaliste

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Commentaires
M
L'auteur exprime un vœu pieux : " on " va retrouver la raison lorsque la situation sera suffisamment délitée avec des acteurs incapables de se parler donc de se comprendre donc de s'entendre mais qui accepteront, finalement, de se réunir autour d'un pseudo accord bancal et précaire devant des ruines fumantes . Rêvons un peu...<br /> <br /> A ce point , mon sentiment ( je dis bien mon sentiment Mme Irma ) , je n'y crois pas .<br /> <br /> Citez moi un seul( e) , oui un seul ( e) acteur historique qui a réussi a fermer le couvercle sur la boîte de Pandorre après que celle ci eut été ouverte par des présomptueux antagonistes irresponsables .<br /> <br /> Un archéologue , spécialiste des sociétés disparues , en est encore plus conscient.<br /> <br /> Pessimiste et défaitiste , peut être et alors ? Qui va me faire encore rêver ( pour l'imbécile de service , j'ai écrit qui mais je n'ai pas écrit quoi )<br /> <br /> Ou tout simplement , comme le dit le bon peuple je n'en ai plus rien a faire ( version polie ) .<br /> <br /> Qui vivra verra . Et la , vraiment , en écrivant cela je suis optimiste , beaucoup d'appelés et peu d'élus .<br /> <br /> M.S.BLUEBERRY
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