Brexit: nos vieilles nations sont plus belles que votre bureaucratie

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Dans les tombereaux de haine contre le vote britannique que le Brexit a soulevés, il est une critique particulièrement révélatrice du substrat idéologique qui fonde le gouvernement profond: le rejet de l’Etat-nation. Pour beaucoup de zélateurs des puissances à la manoeuvre dans l’Union Européenne, l’Etat-nation est l’incarnation du mal, d’un cancer qui a terrassé le Royaume-Uni, et qui doit être traité chimiquement avec que les métastases n’aient raison de l’Union tout entière.
L’exemple de Gaspar Koenig
De cette haine, on trouvera une expression assez pure chez l’auto-proclamé libéral Gaspar Koenig, ancienne plume de Christine Lagarde, et président d’un think tank financé par de grandes entreprises (dont on connaît l’absence de connivence avec le capitalisme d’Etat).
Dans un coup de gueule publié par le Figaro, il écrivait par exemple:
Je hais les nations, épiphénomène sanglant de l’histoire humaine, et méprise les nationalistes. La «souveraineté nationale», c’est un os à ronger lorsqu’on a perdu la seule souveraineté qui compte: celle de soi-même. (…)
On va recommencer à trier les humains en fonction de leurs livrets de famille et à les parquer derrière les barbelés des frontières. Le nativisme bat son plein. Et il ne rate pas sa cible: l’Europe avec tous ses défauts reste un projet libéral, kantien, visant à construire l’état de droit et le marché par-delà les différences culturelles. Oui à la démocratie, non au «peuple», fiction de romancier.
On retrouve ici, de façon à peine voilée, l’idée que voter en faveur du Brexit est une preuve d’une bêtise ou le signe d’un dérangement de l’esprit. Ce texte en dit long sur le mépris sectaire des intellectuels européens pour le suffrage universel. Ici, on s’amusera de voir le projet communautaire imaginé à la sauce kantienne, avec ce fantasme étrange selon lequel l’Union Européenne aurait « construit le marché par-delà les différences culturelles ».
Il ne serait pas ininteréssant que Gaspar Koenig nous explique comment il peut d’un côté assimiler les différences culturelles à des barbelés et prétendre d’un autre côté tenir un discours libéral, c’est-à-dire respectueux de la liberté de chacun à adhérer aux choix qui lui conviennent. Ce rejet larvé de la culture laisse songeur. Elle montre bien la subversion totale de la notion de démocratie dans la doxa du gouvernement profond, construite de façon kantienne contre le « peuple », présenté comme fictif.
Dans une tribune publiée dans les Echos, Koenig en rajoute une couche tout aussi toxique en soutenant:

Ceux qui ont voté contre le Brexit, ce sont des gens ouverts, qui invitent leurs voisins chez eux le soir, qui sont pour la diversité et la complexité. Ceux qui ont voté pour le Brexit sont au contraire des gens fermés, passéistes, simplistes, antipathiques, pétris de mythes nationalistes et autoritaires.
On retrouve ici l’argument manichéen utilisé par Bernard-Henri Lévy pour disqualifier ceux qui ne pensent pas comme lui. Cet arsenal sophistique est bien connu: il n’y a pas de divergence d’opinion, il n’y a que des gens qui sont dans l’erreur et la bêtise s’ils ne pensent pas comme moi. Ce type d’argumentation, qui n’est qu’une façon à peine voilée d’interdire le débat et d’instituer une pensée unique, est une pratique désormais obligatoire dans les milieux europhiles.
Sa terminaison logique consiste à supprimer le droit de vote et à interdire le suffrage universel: il ne sert de toute façon à rien de demander l’avis des « gens », puisque le choix individuel est déterminé par l’adhésion à la vérité ou à l’erreur, l’intelligence ou la bêtise. La démocratie se porterait mieux si elle cédait la place à un règne d’experts qui décident au nom de leur savoir supérieur.
Le plus amusant, bien entendu, est de voir que ces vieilles lunes sophistiques connues depuis Platon nous soient ressorties par des gens qui se prétendent intelligents, supérieurement intelligents au point de nous interdire de choisir librement notre destin.
Gaspar Koenig et la bureaucratie bruxelloise
Sans étonnement, ces europhiles autoritaires ne voient pas ce qui cloche dans le projet européen tel qu’il est incarné par l’Union Européenne. D’une certaine façon, ce projet constitue la réalisation la plus parfaite de leur idéal politique. Il repose en effet sur une série de choix justifiés par des arguments techniques, opérés par des experts, sans tenir compte de la volonté populaire.
Le libéralisme dont Gaspar Koenig se revendique n’est rien d’autre qu’une fascination pour la bureaucratie instituée en régime politique. De même que Koenig s’auto-proclame libéral, son Union Européenne s’auto-proclame démocratique, alors qu’elle fondée sur l’horreur que lui inspire le suffrage universel.
La référence koenigienne au libéralisme ne manque pas de faire sourire d’ailleurs. Personne n’a manifestement rappelé qu’il existe un régime politique qui a utilisé les mêmes arguments que lui. Un régime qui haïssait le nationalisme, assimilé à une arme qui place les gens derrière les barbelés. Un régime qui appelait aux dépassements des Etats-nations. Ce régime s’appelait le socialisme démocratique et, partout où il est passé, il a fait pousser les barbelés, l’oppression, le totalitarisme.
Gaspar Koenig devrait se souvenir que son discours, il y a soixante-dix ans, était précisément celui de l’Internationale Socialiste.
Eloge de nos vieilles nations
Face à cet amour immodéré pour la bureaucratie et ses prouesses intellectuelles, je me sens obligé de faire l’éloge de nos vieux Etats nation.
Oui, je suis heureux d’avoir grandi à Liège, ville où, dès le plus jeune âge, on m’a appris qu’en 1468 les habitants avaient résisté au duc de Bourgogne et avaient combattu pour préserver leurs libertés. Je suis heureux d’avoir grandi dans un quartier où l’on se sentait liégeois bien avant d’être belge, et où, au nom des libertés locales, les habitants ont caché des Juifs pendant la guerre, souvent au péril de leur vie. Je suis heureux d’avoir chaque année visité l’enclos des fusillés où des résistants sont morts pour défendre leur clocher.
Oui, je suis heureux et fier d’être France, d’avoir un passeport de cette vieille France bleu, blanc, rouge, qui a toujours aimé la liberté, qui produit de si bons vins et une si bonne nourriture.
Oui, j’aime inviter mes voisins (et même Gaspar Koenig) à partager une bonne table ou une bonne bouteille. Cela ne m’empêche pas d’aimer les frontières.
Non, je n’aime pas ses décisions prises dans l’ombre des bureaux de la Commission Européenne où personne ne sait qui est responsable de quoi, et où personne n’endosse jamais les erreurs qu’il commet.
Bref, j’aime l’Europe, mais j’aime la France, j’aime mon pays, j’aime ma vieille et belle nation, j’aime ce que je suis. Et mon identité, loin de m’enfermer dans une prison, m’a appris à respecter les autres.
Source : http://www.eric-verhaeghe.fr/brexit-nos-vieilles-nations-sont-plus-belles-que-votre-bureaucratie/