| Par Stéphane Alliès

 

 

Finalement, il y va. Et il n’est pas près de caler. Après une semaine de réflexion et de tergiversations avec ses alliés communistes, Jean-Luc Mélenchon repart au combat. Ce samedi, il est venu se déclarer candidat à la législative de la onzième circonscription du Pas-de-Calais. Le matin dans le train l’emmenant à Lens, alors que son attachée de presse, Sofia Chikirou, dresse le nombre de boîtes aux lettres (« 51 000 »), le héraut du Front de gauche étudie encore de près la carte d’une circonscription qui lui était jusqu’ici totalement inconnue. A bientôt 61 ans, c’est la première fois qu’il met les pieds à Hénin-Beaumont, haut lieu du socialisme ouvrier, aujourd’hui en pleine décrépitude, et en passe de devenir le laboratoire du « FN dédiabolisé » de Marine Le Pen.

Le matin, Mélenchon reconnaît « un peu d’appréhension, car il faut se remettre en campagne, remettre en route une mécanique, après un long effort durant la présidentielle ». Mais dans le train du retour, il ne cache pas son soulagement, après une journée de présentation réussie. « Oui, je le sens bien. Il me faut encore le temps de bien me mettre la carte électorale dans la tête, et on va faire une belle campagne… », assure-t-il, confiant. Mais il s’empresse d’ajouter, comme pour signifier son détachement : « Après, si les gens préfèrent un bras cassé à moi, ce sera leur problème… »

Jean-Luc Mélenchon à la gare de Lens, le 12 mai 2012.Jean-Luc Mélenchon à la gare de Lens, le 12 mai 2012.© S.A

Si Mélenchon a finalement choisi d’être candidat, lui qui disait il y a encore un mois qu’il ne voudrait pour rien au monde devenir député, estimant être une « institution à (lui) tout seul », c’est qu’il n’avait peut-être pas estimé avoir réussi comme il l'espérait à la présidentielle. « Il y avait des avantages à rester eurodéputé. Ça permet de prendre du recul, d’avoir plus de disponibilité, confie-t-il. Mais je ne m’appartiens plus, je le vois bien. » Et l’amateur de western de faire un clin d’œil à John Ford : « La suite de la présidentielle ne pouvait être qu’une charge héroïque. » Le voici donc à nouveau en première ligne, « prêt à prendre la tranchée » et à « donner l’assaut », selon les références médiévales du stratège Mélenchon.

L’ancien candidat à la présidentielle n’a définitivement plus rien à voir avec le sénateur socialiste, plutôt prudent au moment d’affronter les urnes. Depuis qu’il a quitté le PS, il enchaîne sa troisième élection nationale en autant d’années, depuis les européennes de 2009, alors qu’il n’avait auparavant été élu que sénateur ou conseiller général. « Au PS, on vit dans un espace clos, où les postes sont déjà répartis. En dehors, il y a tout à conquérir », dit-il. Et pour sa première campagne législative, « JLM » semble plutôt serein, quand son parachutage pourrait avoir des airs de traquenard.

« Il y va, car c’est la difficulté, dit Alexis Corbière, l’un de ses lieutenants anti-FN. Le Pen, elle y est allée parce que c’était la facilité, entre souffrance sociale et PS pourri. Ce n’est pas gagné, mais le Front de gauche s’est toujours construit comme ça. La politique, c’est un combat. » «L’objectif, ce n’est pas de se faire élire facilement, mais la rénovation de la gauche, renchérit Sofia Chikirou. C’est pour ça qu’on regardait vers les Bouches-du-Rhône ou le Pas-de-Calais. Là, en plus, il y a l’attaque frontale avec le FN. » Responsable nationale du Parti de gauche (PG), Laurence Sauvage, locale de l'étape et candidate dans la circonscription voisine, estime que si « Le Pen surfe sur le racisme social, à coups de slogan et de tracts s’appuyant sur des faits divers, Jean-Luc vient faire de la politique, sans complexe, sans casserole et sans peur ».

Un remake de « Bienvenue chez les cht'als » ?

« Mélenchon à Hénin-Beaumont, c’est un peu Jaurès à Carmaux, explique un proche du co-président du PG. Il y a des ouvriers à défendre et l’honneur de la gauche à relever, alors il y va ! Il ne s'agit pas de parachutage pour se faire élire confortablement. » Hors de question de louvoyer, Mélenchon ne va pas biaiser en jouant à “plus chti que moi tu meurs”. Il n’a pas spécialement travaillé le contexte économique local, pour lui l’assemblée sert à participer à l’écriture de la loi et à défendre le programme du Front de gauche. « Quand il était sénateur, il était déjà législateur et pas du tout “super élu local” », rappelle l’un de ses collaborateurs, Laurent Mafféïs. La riposte aux procès en parachutage est déjà prête, face au FN : « Marine Le Pen a démissionné de son siège de conseil municipal en 2011, et Gollnisch ou Collard sont aussi parachutés… », argumente Alexis Corbière. Cette question est pourtant le principal écueil que redoutent les militants locaux. « J’ai trouvé une parade : quand t’as besoin d’un bon avocat, tu t’en fous qu’il habite dans ta ville », explique l’un à ses copains.

Devant les 300 militants et sympathisants réunis pour l’accueillir à Hénin-Beaumont, Mélenchon a tenu lui-même à se poser « les questions que vous n’oserez pas me poser ». Et d’assumer ainsi : « Oui, je suis un parachuté depuis que ma mère m’a mis au monde ! » Et « Non, celui qui est du coin, il ne connaît pas mieux ! Il connaît bien le coin. Mais il ne connaît pas forcément ailleurs. » « Vu son amour des langues régionales, il y a peu de chances qu’il se mette à parler chti », ironise un membre de son staff.

Mélenchon à Hénin-Beaumont, le 12 mai 2012Mélenchon à Hénin-Beaumont, le 12 mai 2012© S.A

Pour Mélenchon, l’opération Hénin-Beaumont a été réglée en moins d’une semaine. Après avoir été évoquée lundi dernier en conseil politique du Front de gauche, l’hypothèse a été validée par le comité de circonscription le lendemain. Aux manettes, pour que la mayonnaise prenne entre l’ancien trotskyste et un bastion communiste ultra-orthodoxe du PCF, Michel Laurent s’active. Frère de Pierre, le secrétaire national du PCF, et longtemps secrétaire aux élections et aux fédérations de Marie-George Buffet, il est l’homme fort (mais discret) de Colonel-Fabien. Mercredi, il conduit Hervé Poly, le secrétaire fédéral du Pas-de-Calais et jusqu’ici candidat du Front de gauche à Hénin-Beaumont, auprès de Jean-Luc Mélenchon. Les deux hommes se connaissent très peu. La réunion a lieu à Bruxelles, et dure trois heures. Vendredi, les militants communistes approuvent à une quasi-unanimité la candidature de Mélenchon. Les mêmes, il y a quasiment un an, avaient pourtant rejeté à plus de 70 % l’idée d’un même Mélenchon candidat à la présidentielle. Les réticences et méfiances ont été levées, et le tribun de l’autre gauche peut s’offrir un remake de « Bienvenue chez les cht’als ».

Ce samedi, c’est avec des sanglots dans la voix qu’Hervé Poly présente la candidature Mélenchon à la presse, et donc sa mise en retrait derrière lui, comme suppléant. « On n’a pas arrêté de dire avec les camarades que c’était la meilleure campagne de la présidentielle, alors j’allais pas faire la fine bouche ! » Plus tard, il confie : « Les socialistes, je sais ce qu’ils nous ont pris. Et lui sait comment le reprendre. » Elément facilitateur de l’acceptation de Mélenchon par le PCF local : Philippe Kemel, le candidat investi par le PS, et qu’il entend vraisemblablement maintenir, a pris la mairie de Carvin au PCF en 2001, avec l’aide du RPR. « Il est très techno, raide, et viscéralement anti-communiste », dit de lui le secrétaire de la section communiste d’Hénin-Beaumont, David Noël.

La répartition des tâches est aussi affichée clairement. Hervé Poly sera « le député suppléant, et non le suppléant du député, dit Mélenchon aux militants. Il assurera la représentation politique dans la circonscription ». Patron du PCF du 62, Poly cite Maurice Thorez toutes les trois phrases et symbolise assez bien l’image de communistes locaux, réputés « un peu raides ». « Hervé est dans une histoire qui le submerge, il est habité par l’histoire de Thorez et d’un communisme qu’il n’a pas forcément connu, dit Mélenchon. Mais quand on se parle franchement, on est deux militants. Et il a dit oui en 24 heures… » Contrairement au PCF des Bouches-du